Vladyslav Reut, l’agent des services de renseignement militaires ukrainiens (HUR) qui avait avoué avoir assassiné la principale suspecte dans le cadre de l’explosion à Monaco, est soudainement revenu sur ses déclarations. Il affirme désormais que ce n’est pas lui, mais son complice présumé, Vitaliy Zhykovych, qui a tiré les coups de feu mortels. Ce revirement bouleverse complètement cette affaire déjà mystérieuse, tandis que le mobile de l’attaque reste toujours incertain.
Jeudi, Vladyslav Reut et Vitaliy Zhykovych ont comparu menottés et cachés par leurs capuches devant le tribunal de Kiev, entourés d’agents de sécurité armés et cagoulés. Les deux hommes, recroquevillés, ont ensuite été enfermés dans le box vitré des accusés.
L’un et l’autre sont soupçonnés du meurtre d’Anastasiia Berezovska, une Ukrainienne de 39 ans désignée par les autorités monégasques comme la principale suspecte de l’attaque à la bombe ayant secoué la principauté méditerranéenne. Elle a été retrouvée morte mardi dans une forêt près de Kiev, avec plusieurs impacts de balles tirées à bout portant dans la tête.
Cette affaire est particulièrement sensible en Ukraine, Vladyslav Reut étant un officier actif et décoré du service de renseignement militaire ukrainien (HUR). Vitaliy Zhykovych est quant à lui un ancien policier.
De l’aveu au déni total
Au départ, la messe semblait être dite. Vladyslav Reut avait avoué avoir abattu Berezovska et avait même conduit la police jusqu’à la tombe dans la forêt, comme en attestent les enquêteurs. Mais devant le tribunal, il a complètement changé sa version des faits. “Je veux dire la vérité”, a-t-il déclaré avant d’accuser Vitaliy Zhykovych d’avoir exécuté la femme. Lui-même aurait refusé de tirer.
Vladyslav Reut a ensuite raconté au tribunal comment les deux hommes avaient pris la direction de Kiev avec sa BMW pour aller chercher Anastasiia Berezovska. Selon lui, elle devait être “mise à l’abri” en raison d’une “affaire criminelle”, sans donner plus de précisions sur ce point.
Une fois cela fait, ils se seraient tous les trois rendus en voiture sur un chemin forestier près du village de Yuriv, à l’ouest de Kiev. Selon Vladyslav Reut, c’est là que Vitaliy Zhykovych lui a ordonné d’abattre Anastasiia Berezovska. “Il a dit: ‘C’est elle ou nous’”, assure l’agent du HUR.
Vladyslav Reut affirme qu’il a refusé, après quoi Vitaliy Zhykovych aurait lui-même abattu la jeune femme de quatre balles. “Le premier coup de feu l’a touchée à l’arrière de la tête. Elle s’est effondrée. Puis il s’est approché d’elle et a tiré à nouveau. Je me trouvais à quelques mètres de là à ce moment-là”, a-t-il affirmé. Par la suite, les deux hommes auraient creusé une tombe ensemble et caché son corps. L’arme et ses effets personnels auraient été jetés dans un lac voisin.
Deux patriotes ukrainiens
Si cette version était vraie, pourquoi Vladyslav Reut a-t-il d’abord avoué lui-même le meurtre? Selon lui, il aurait été menacé par Vitaliy Zhykovych, d’où ces fausses confessions. “Il a dit que ma famille courrait un danger s’il lui arrivait quelque chose”, a-t-il déclaré.
Devant le tribunal, l’officier a également cherché à se présenter avec insistance comme un patriote. “J’ai combattu des ennemis (de l’Ukraine, ndlr) pour défendre mon pays. Je n’aurais jamais tué délibérément une civile innocente”, a-t-il déclaré.
L’avocat de Vitaliy Zhykovych a toutefois immédiatement rejeté ses explications. Selon lui, il est absurde qu’un ancien agent de rang subalterne puisse donner des ordres à un officier du renseignement. Zhykovych a également été décrit par son avocat comme un “patriote” qui combattait depuis 2014 dans l’est de l’Ukraine et qui a ensuite contribué à la défense de la région de Kiev après l’invasion russe.
Les deux suspects restent provisoirement en détention. Le juge a refusé de les libérer sous caution.
Explosion à Monaco
Cette affaire de meurtre épaissit un peu plus l’affaire qui a secoué Monaco la semaine dernière. Une bombe avait alors explosé à l’entrée d’un immeuble situé tout près de la frontière française. La cible présumée était Vadim Ermolaev, un homme d’affaires ukrainien fortuné mais controversé.
Ermolaev a fait fortune dans l’immobilier et le commerce du cognac et du vin. Après l’annexion de la Crimée par la Russie, il a continué à exercer ses activités dans la région, ce qui a conduit le président ukrainien Volodymyr Zelensky à lui imposer des sanctions en 2023.
Lors de l’explosion, Vadim Ermolaev a été blessé, tout comme son fils de 13 ans et sa compagne. Selon les médias locaux, l’état de santé de cette dernière reste critique.
Deux jours après l’attentat, Anastasiia Berezovska a pris un bus depuis la Pologne pour se rendre en Ukraine. Quatre jours plus tard, elle a été officiellement désignée comme principale suspecte par le parquet de Monaco.
“La piste russe”
Le mobile d’Anastasiia Berezovska reste pour l’instant un mystère. Selon le procureur, l’un des suspects aurait fourni des informations sur un mobile possible, mais ces détails sont pour l’instant tenus secrets car ils pourraient nuire à l’enquête s’ils étaient révélés.
Au tribunal, l’avocat de Vitaliy Zhykovych a évoqué l’existence possible d’une “piste russe”. Selon lui, des agents ukrainiens ont déjà été recrutés par Moscou par le passé. “Nous avons malheureusement déjà eu affaire à beaucoup de ces traîtres”, a-t-il déclaré. L’avocat n’a toutefois fourni aucune preuve à l’appui de cette affirmation. D’autres hypothèses, allant de la corruption au crime organisé, font également l’objet d’une enquête. “Tous les scénarios sont examinés”, a déclaré le procureur à la BBC.
Cette affaire fait polémique à Kiev. Cela intervient alors que l’Ukraine tente actuellement d’obtenir un soutien supplémentaire de la part de l’Occident dans le cadre de la guerre contre la Russie.