Après plusieurs semaines de cacophonie, Donald Trump vient d’annoncer la nomination de Jay Clayton au poste de directeur national du renseignement, ce conseiller qui chapeaute et coordonne l’action des 18 agences de la communauté américaine du renseignement, de la CIA à la NSA, du FBI à la Defense Intelligence Agency.
Avec cette nomination, Trump espère mettre fin aux polémiques et à plusieurs épisodes rocambolesques entamés avec la nomination de Tulsi Gabbard, cette ex-élue démocrate qui avait choisi de le soutenir, nommée directrice du renseignement pendant 15 mois.
Créé après le 11 Septembre précisément pour éviter les angles morts entre agences et coordonner leur travail, l’ODNI (pour Office of the Director of National Intelligence, Bureau du directeur du renseignement national) a un rôle central. C’est à partir de la synthèse quotidienne réalisée par ses agents que le président – théoriquement – est informé chaque jour de la réalité du monde.
Outing d’agents secrets
Sous la direction de Gabbard, l’ODNI a subi une saignée de 40 % de ses effectifs. Sous son impulsion, les services ont surtout été mis au service d’une obsession présidentielle : prouver que l’élection de 2020 avait été volée et que les démocrates avaient triché. Elle a ainsi participé en personne à une perquisition du FBI dans un centre électoral en Géorgie. Gabbard a aussi déclassifié des dossiers en publiant sur X les noms d’agents de la CIA encore en activité !
Dont celui d’une analyste russe qui opérait sous couverture – Julia Gurganus, qui conseillait l’administration sur l’attitude à adopter avec Vladimir Poutine. Une bourde que ses anciens collègues qualifient encore, à voix basse, de trahison. Le Washington Post a depuis révélé que Gabbard aurait, pendant toute la durée de son mandat, suivi les consignes… d’une secte : la Science of Identity Foundation.
Pour la remplacer (elle a démissionné en mai, en affirmant vouloir s’occuper de son mari souffrant d’un cancer), Donald Trump a dans un premier temps désigné Bill Pulte par un message sur le réseau Truth Social pour assurer l’intérim. À 38 ans, cet héritier d’une fortune immobilière fondée par son grand-père à Detroit, propulsé à la tête de l’Agence fédérale de financement du logement depuis janvier, n’avait pourtant aucune expérience en matière de sécurité nationale. Quant à son image, elle était surtout celle d’un homme prêt à tout pour séduire le président américain.
Le parcours de Pulte vers les cercles du pouvoir tient en effet de la fable contemporaine. Pour se faire remarquer de Trump lors du premier mandat, il s’était filmé en costume dans les rues de New York, distribuant des liasses de billets à des inconnus. Avec ses centaines de milliers d’abonnés sur X, il interpellait ainsi le milliardaire républicain : « Si Donald Trump retweete ça, je donnerai 30 000 dollars à un vétéran. » L’appât a fonctionné. Pendant la campagne, Pulte est entré dans le cercle de Mar-a-Lago…
Un levier au service de la Maison-Blanche
Il y a quelques semaines, alors qu’il dirigeait une agence fédérale, Pulte avait tenté d’obtenir la tête du président de la Réserve fédérale. Une opération qui a fini en désastre : le secrétaire au Trésor Scott Bessent, pourtant lui aussi proche de Trump, a menacé Pulte de lui casser la figure pour ne pas avoir agi en concertation avec lui. Sa nomination comme directeur du renseignement par intérim a provoqué une levée de boucliers. Le sénateur républicain John Thune, chef de la majorité avait déclaré de son côté : « Nous avons besoin de professionnels. »
Ces récents épisodes ne sont pas des accidents de parcours. Ils illustrent la stratégie de la Maison-Blanche : faire des 18 agences du renseignement américain un levier au service du président. À peine installé à l’ODNI, Pulte a d’ailleurs reçu carte blanche pour déclassifier tous les documents liés à l’élection de 2020. Un ordre donné par Trump devant les caméras de télévision. Pulte a aussi tenté d’obtenir du FBI et de la CIA une liste de leurs « cibles » partout dans le monde y compris les espions présumés et les recrues potentielles.
Du jamais vu. Enfin, pendant son mois comme directeur par intérim du renseignement, Pulte a aussi licencié six responsables de haut rang et écarté 45 agents, suspects selon lui de ne pas être assez loyaux. Ce n’est pas une première : sous Gabbard, le général Jeffrey Kruse, patron de la Defense Intelligence Agency, avait été limogé pour avoir publiquement nuancé les résultats des frappes américaines contre l’Iran. Son crime : ne pas avoir validé le récit triomphal du président.
Clayton, un profil plus consensuel
Des dizaines de spécialistes de la Russie et de la Chine ont aussi été mis à la porte pour avoir, dix ans plus tôt, travaillé sur les ingérences russes de 2016. Ce dossier des ingérences russes, les proches de Trump l’utilisent depuis des mois pour régler leurs comptes avec les services secrets – en premier lieu avec la CIA – et attaquer les démocrates.
Avec cet angle d’attaque : après la défaite de Hillary Clinton et avant de quitter la Maison-Blanche, Barack Obama aurait demandé aux agents de la CIA de produire de « faux documents » accusant les Russes d’avoir apporté à Donald Trump leur savoir-faire en matière de manipulation, ce qui aurait été déterminant dans la victoire de ce dernier. La CIA et les différentes agences du renseignement américain sont, depuis son retour à la Maison-Blanche, dans le collimateur. Celui-ci en a fait le symbole de « l’État profond », dont il dénonce la supposée influence depuis sa réélection.
Au début de son second mandat, il a ainsi autorisé le départ de 1 200 agents de la CIA dans le cadre du plan de départs volontaires organisé par Elon Musk. C’est dans ce contexte que John Ratcliffe, le directeur de la CIA, lui aussi proche de Trump mais respecté pour avoir protégé sa maison en plusieurs occasions, a plaidé pour que Jay Clayton, procureur fédéral du district sud de New York et ancien patron de la SEC (pendant le premier mandat du président américain) soit nommé à ce poste stratégique.
Sans être un expert du renseignement il a, au moins, une stature juridique et institutionnelle bien plus sérieuse que Pulte. Ce n’est toutefois pas une personnalité indépendante. C’est lui qui a signé l’acte d’accusation du président vénézuélien Nicolas Maduro et donc autorisé sa capture à Caracas. Il joue au golf avec le président mais son profil reste infiniment moins clivant que celui de Pulte.
Romain Gubert