Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 8 juillet 2026

Allemagne : perspectives et rétrospective d’un acteur géostratégique

 

Sitôt après le lancement de l’« opération spéciale militaire » russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022, le chancelier Olaf Scholz parlait d’un « changement d’époque ». Depuis, comment l’Allemagne s’est-elle positionnée comme un acteur géostratégique de premier plan ?

Le 7 mai 2025, Friedrich Merz devient chef du gouvernement à la tête d’une grande coalition CDU-CSU-SPD. Les marges de manœuvre financières de l’Allemagne autorisent une montée en puissance des dépenses militaires, censées lui assurer un nouveau statut politico-militaire en Europe. L’Allemagne serait ainsi appelée à devenir un acteur géostratégique de plein exercice, d’aucuns envisageant qu’elle prenne la direction des affaires européennes. Il ne faut pourtant pas minorer les éléments de continuité dans la posture allemande ainsi que les servitudes qui pèsent sur son action extérieure.

La Bundeswehr, de 1955 à 2022

De prime abord, ne voyons pas dans le nouvel effort militaire allemand la fin d’un « tabou » qui daterait de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En vérité, la mise sur pied de la Bundeswehr date de 1955 et la conscription est instaurée l’année suivante. Sans état-major stratégique opérationnel ni chaines de commandement nationales, la Bundeswehr est complètement intégrée au dispositif de l’OTAN. Rapidement, elle devient la première armée d’Europe occidentale sur le plan numérique. Par la suite, la RFA est associée aux discrets clubs qui animent les alliances occidentales. Après la signature des accords quadripartites de 1969-1971, le groupe de Bonn (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne), constitué en 1955, gagne en importance. Sous l’appellation de « Quad », il devient le directoire informel de l’Alliance atlantique. En somme, la RFA n’a pas attendu la guerre d’Ukraine pour redécouvrir la chose militaire.

Il est vrai que la fin des exigences de la guerre froide et les couts de la réunification de l’Allemagne ont conduit à une très forte réduction de l’effort militaire national, au cours des mandats de Gerhard Schröder et Angela Merkel. Les effectifs de la Bundeswehr passent alors à 180 000 soldats, très en-dessous du plafond fixé par le traité « 2+4 » de 1990 (370 000 soldats), et le budget militaire touche en 2015 le point bas de 1,15 % du PIB (2,5 % en 1990). 

La nouvelle agression russe contre l’Ukraine, de très grande ampleur cette fois, se produit dans ce contexte d’auto-désarmement malgré la fixation d’un objectif de 2 % lors du sommet de l’OTAN de Cardiff, au moment de l’agression russe en Crimée et au Donbass. 

Des efforts militaires après le choc géopolitique de 2022

La transformation du conflit russo-ukrainien en un conflit de haute intensité, le 24 février 2022, provoque un choc géopolitique en Allemagne et dans toute l’Europe. Trois jours plus tard, Olaf Scholz annonce dans un discours au Bundestag la levée d’un fonds spécial de cent milliards d’euros pour combler les lacunes matérielles de l’armée allemande et remplir les obligations de l’Allemagne à l’égard de l’OTAN (1). Pour prolonger l’effort, le chancelier envisage le recours à la dette publique, ce qui met fin à sa coalition SPD-Verts-FDP (novembre 2024). La victoire CDU-CSU aux élections législatives de février 2025 débloque la situation : le Bundestag vote l’assouplissement des règles d’endettement et décide d’un plan d’investissements de 500 milliards dans les infrastructures civiles, avec des implications militaires. 

Élu à la Chancellerie le 7 mai, Friedrich Merz approuve l’objectif américain d’une large augmentation des budgets de défense des pays membres de l’OTAN (5 % du PIB : 3,5 pour les dépenses militaires stricto sensu ; 1,5 pour la sécurité et les infrastructures requises). Entériné par le sommet de La Haye (24-26 juin 2025), un tel objectif implique des dépenses militaires annuelles de 160 milliards d’euros (90 milliards aujourd’hui), 200 milliards avec les investissements dans les infrastructures. De tels volumes requièrent parallèlement un effort de recrutement, mais la coalition n’a pu s’entendre sur le service militaire volontaire préconisé par le ministre de la Défense Boris Pistorius : le SPD s’y oppose alors que la CDU-CSU voudrait rétablir le service militaire obligatoire suspendu en 2011.

La difficile coopération franco-allemande 

Le nouvel effort militaire allemand a pour toile de fond une déception à l’égard de l’administration Trump, dont on connait les tropismes, et la crainte des retombées de l’unilatéralisme américain quant à la vitalité de l’OTAN. Par voie de conséquence, Friedrich Merz se proclame en faveur d’un pilier de défense européen capable de faire face à la Russie et de pallier l’incertitude des garanties de sécurité américaines (l’article 5 de l’OTAN). Il s’est rapidement révélé faux de croire que ce programme conduisait nécessairement au retour au premier plan du « couple franco-allemand », une expression plus française qu’allemande ; le délitement de la coopération militaro-industrielle en témoigne. Ainsi est-ce le cas du projet de SCAF (Système de combat aérien du futur) et celui de MGCS (Main Ground Combat System), lancés en 2017. Ces projets reposent sur un équilibre de déséquilibres entre Paris et Berlin. 

Schématiquement, la France se voit reconnaitre le leadership aéronautique, avec Dassault pour maitre d’œuvre. En contrepartie, le projet de MGCS est fondé sur la primauté allemande en matière d’armement terrestre. Au sein de chaque programme, la négociation entre les États et leurs industriels vise à déterminer des points d’équilibre. En raison de l’importance des enjeux que le SCAF recouvre, nombre d’analyses en France soulignent les risques qui découlent des rivalités technico-industrielles et des différences d’approche entre les deux pays. D’autant plus que l’intégration de la branche espagnole d’EADS complique le partage des tâches. Cela reporte à 2040 la mise à disposition du SCAF. Trop loin ? Dans le domaine des blindés et de l’armement terrestre, le principe d’une coopération équilibrée entre le français Nexter et l’allemand KMW, au sein de KNDS, est remis en cause. 

L’irruption d’un troisième acteur, l’allemand Rheinmetall, géant de l’industrie d’armement, a en effet bousculé cet équilibre. En l’état des choses, le MGCS reste bloqué à la phase d’étude d’architecture. Parallèlement, la livraison de Léopard II à l’Ukraine met en évidence le succès de ce blindé lourd en Europe (il équipe dix-neuf armées alliées). Par ailleurs, plusieurs échecs pèsent sur la relation bilatérale : le plan de modernisation des hélicoptères d’attaque Tigre, l’arrêt du programme franco-allemand d’avion de patrouille maritime et de lutte anti-sous-marine. Quant au programme de drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance), ou Eurodrone, il se poursuit mais avec du retard. Enfin, l’initiative allemande d’un « bouclier du ciel européen » (European Sky Shield Initiative), formulée par Olaf Scholz le 29 aout 2022, mécontente Paris. Ce « bouclier» combinera l’Arrow 3 israélien pour l’interception des missiles en haute altitude, le Patriot américain, et l’Iris-T allemand pour les altitudes plus basses ; la France et l’Italie, constructeurs du système [sol-air moyenne portée/terrestre] Mamba (SAMP/T), ne sont pas dans le projet.

La voie allemande à échelle euro-atlantique

En fait, l’Allemagne comme acteur géostratégique, certes consciente des incertitudes américaines, inscrit son action à l’échelle euro-atlantique. Il faut prendre ici la mesure de ce que l’OTAN et la « Westorientierung » signifient au regard de la longue durée. Après la guerre de Trente Ans (1618-1648) et les traités de Westphalie qui la conclurent, l’espace germanique fut divisé en royaumes, principautés et villes libres nominalement regroupés à l’intérieur du Saint-Empire romain germanique (2). L’unification, sous la forme d’un État national, se fit au XIXe siècle, sous la direction de la Prusse. Encore ce Second Reich, proclamé le 18 janvier 1871, laissait-il à l’extérieur de nombreux germanophones, la solution de la « petite Allemagne » (Kleindeutsche Lösung) l’ayant emporté sur celle de l’Autriche (Großdeutsche Lösung). Forgé par Helmuth Plessner, le concept de « nation tardive » (verspätete Nation) résume le problème géopolitique (3).

Dans le domaine des valeurs et des représentations de soi, le thème du « Sonderweg », i.e. une voie allemande distincte de celle de l’Occident, compensait l’inachèvement de l’État national (4). Surtout, l’industrialisation donnait forme à une « nation technicienne » dont la puissance modifiait en profondeur l’équilibre européen. C’est en ces termes que se posait la « question allemande » au début du XXe siècle. Elle fut au cœur d’une « nouvelle guerre de Trente Ans » (1914-1945). Après 1945, l’engagement militaire américain en Europe créa un cadre géopolitique stable, favorable à l’intégration de la RFA. Parallèlement, le libre-échange et l’ouverture des marchés se révélaient propices à la croissance économique. 

Ainsi l’Europe occidentale fut-elle intégrée dans un « ordre international libéral » dont les frontières seront ensuite élargies à l’est. Conçue comme un système de sécurité collective, l’OTAN était donc plus qu’une alliance clausewitzienne. Pilier atlantique d’une entreprise d’intégration européenne amorcée avec le plan Marshall, elle constituait l’axe structurant d’un Grand-Espace (5). En assumant le rôle de stabilisateur hégémonique, les États-Unis donnaient une forme politique et militaire à l’Occident. Dès lors, la « question allemande » était réglée en même temps que les longues luttes pour l’hégémonie en Europe ; pourvoyeurs de garanties de sécurité, les États-Unis étaient un balancier au large qui équilibrait les rapports entre nations du Vieux Continent. 

On comprend donc que l’Allemagne soit réticente à envisager un autre cadre de défense que l’OTAN, l’acceptation d’une redistribution des charges et des responsabilités permettant peut-être de gagner du temps, voire de préserver l’essentiel (« Il faut que tout change pour que rien ne change »). Au demeurant, lorsque Friedrich Merz déclare vouloir « maintenir l’OTAN aussi longtemps que possible », n’exprime-t-il pas ce que la plupart des alliés européens des États-Unis pensent ? Volens nolens, il faut admettre que le décrochage économique de la France et l’aboulie politique dont elle fait preuve ne facilitent pas la tâche du chancelier allemand, qui doit identifier d’autres partenaires géopolitiques en Europe (le Royaume-Uni, l’Italie, l’ensemble polono-balte), et chercher de nouveaux points d’équilibre avec les États-Unis, ambivalents mais toujours indispensables.

L’avenir de la stratégie de dissuasion nucléaire élargie 

Il reste que l’absence d’une force de dissuasion nationale, alors que le climat géopolitique transatlantique fragilise la crédibilité de la dissuasion élargie des États-Unis, hypothèque la transformation de l’Allemagne en acteur géostratégique de plein exercice. Les évolutions en cours et la crainte d’un découplage stratégique entre les deux rives de l’Atlantique nord, conduisent plusieurs pays européens — l’Allemagne mais aussi la Pologne et les États baltes — à se préoccuper d’une future dissuasion nucléaire européenne, assurée de concert par la France et le Royaume-Uni. Dans le cas d’un retrait américain de l’OTAN, théorique à ce stade, la stratégie de dissuasion nucléaire élargie des États-Unis disparaitrait et les armes nucléaires américaines seraient rapatriées. Précisons que Washington n’a jusqu’à présent rien annoncé en ce sens : l’arsenal nucléaire américain déployé en Europe et sur ses contreforts (en Turquie) a même été récemment modernisé. Toujours est-il que le tour pris par la politique étrangère américaine lors du second mandat de Donald Trump ouvre le champ des possibles.

Dans un tel cas de figure, ce ne serait pas une garantie complémentaire de celle des États-Unis que la France et le Royaume-Uni devraient assurer mais une stratégie de dissuasion nucléaire élargie à l’échelle de l’Europe, en lieu et place de l’hegemon américain. Si nous n’en sommes pas là, les dirigeants allemands prennent au sérieux la possibilité d’un retrait des États-Unis. Deux jours avant les dernières élections législatives allemandes, Friedrich Merz déclarait vouloir « discuter avec les Britanniques et les Français pour savoir si leur protection nucléaire pourrait s’étendre à l’Allemagne » (ZDF, 21 février 2025). Le 5 mars suivant, le président français lui répondait accepter d’ouvrir un débat qu’il avait précédemment souhaité (6). Deux jours plus tard, le Premier ministre Donald Tusk affirmait à la Diète polonaise l’intérêt de son pays pour la question (7).

Ce serait à Paris et Londres, étroitement liés sur les plans militaire et nucléaire, de penser et de conceptualiser une doctrine de dissuasion d’envergure européenne, capable de contrecarrer les gesticulations nucléaires du Kremlin et sa stratégie de sanctuarisation agressive. Paris et Londres pourraient coordonner leurs patrouilles de SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins), afin de renforcer leur permanence en mer, gage d’invulnérabilité des moyens de la dissuasion. Le Royaume-Uni ne possédant plus de composante nucléaire aérienne, il reviendrait à la France de déployer des avions Rafale armés de missiles nucléaires, sur le territoire de pays volontaires, dans le cadre d’accords bilatéraux. Ces pays participeraient au « soutien logistique des opérations nucléaires » (ouverture de bases, silos, défense aérienne et ravitaillement en vol). 

À terme, il pourrait être envisagé une forme de « partage nucléaire », avec un système de double-clef : des armes nucléaires françaises sur des avions allemands, polonais, ou autres, la décision d’emploi demeurant nationale. Bref, il faudrait répliquer les mécanismes de l’OTAN, sans les États-Unis, ce qui impliquerait la constitution d’un groupe de planification nucléaire européen.

Conclusion

En guise de conclusion, la situation de l’Allemagne, engagée dans un changement d’époque, invite à prendre du champ à l’égard de deux diagnostics et anticipations contradictoires : le dénigrement systématique des efforts politico-militaires allemands, nécessairement vains ; la réémergence d’une Allemagne impériale vouée à dominer l’Europe. Au regard des temps longs de l’histoire et du contexte géopolitique de l’après-1989, il n’est guère surprenant que le redressement militaire ne se soit d’emblée imposé à l’esprit des dirigeants allemands. D’autre part, les mentalités post-modernes de bien des Allemands et l’effritement des bases de la puissance nationale, tant démographique qu’économique, contrebalancent l’appel à se doter de la première armée conventionnelle d’Europe. Pour l’Allemagne comme pour ses alliés du Vieux Continent, la menace réside dans les ambitions de la Russie, le défi consistant à maintenir l’effort militaire requis dans le format géopolitique adéquat.

Notes

(1) Voir la déclaration gouvernementale d’Olaf Scholz du 27 février 2022 (https://​tinyurl​.com/​y​7​b​7​v​34t).

(2) En 1806, le Saint-Empire laisse place à une « Confédération germanique » écartelée entre le royaume de Prusse et l’empire d’Autriche (1815-1866).

(3) Cf. Helmuth Plessner, Die verspätete Nation. Über die politische Verführbarkeit33 bürgerlichen Geistes (1935), Francfort/Main, Suhrkamp, 2001.

(4) Cf. Dieter Groh, « Le Sonderweg de l’histoire allemande : mythe ou réalité ? », Annales. Economies, sociétés, civilisations, 38e année, n° 5, 1983.

(5) Le Grossraum du juriste allemand Carl Schmitt.

(6) Voir le discours d’Emmanuel Macron à l’École de guerre (Paris), le 7 février 2020 (https://​tinyurl​.com/​n​h​z​h​k​b4x).

(7) Le 9 mai 2025, Paris et Varsovie signaient le traité de Nancy, qui comporte une clause de défense consolidant celles de l’OTAN (l’article 5) et de l’Union européenne (article 42, &7).

Jean-Sylvestre Mongrenier

areion24.news