À peine en poste à la Maison-Blanche en 2025, il avait bloqué l’invasion des produits chinois à coups de droits de douane, multiplié les efforts pour casser le monopole chinois sur les terres rares, épuré le canal de Panama de ses entreprises portuaires chinoises, mis un terme à l’invasion migratoire, bloqué le wokisme et l’antisémitisme des grandes universités, arrêté Nicolas Maduro, président du Venezuela ce qui a privé la Chine d’une source de pétrole bon marché, et fait le siège de Cuba…
Politique étrangère et politique intérieure formaient un récit unifié : une Amérique forte, souveraine, qui ne se laisse dicter sa conduite, ni par les institutions multilatérales, ni par les lobbies, ni par les élites mondialistes. La pression sur les universités “woke”, le soutien à Israël, la lutte contre l’impérialisme chinois et iranien formaient un dispositif MAGA anti-mondialisation quasi sans faute.
Et puis, il y a eu l’Iran. Les États-Unis ont fait la guerre à l’Iran aux côtés d’Israël, pour tenter de renverser le régime, détruire ses installations nucléaires et militaires et accessoirement… priver la Chine d’une autre source de pétrole bon marché. Mais le régime n’est pas tombé et a pris l’économie mondiale en otage en bloquant le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole et du gaz consommés dans le monde.
En riposte, les États-Unis ont empêché l’Iran d’exporter son pétrole.
Qui allait flancher le premier ?
Ce furent les États-Unis .
Le mercredi 17 juin 2026, l’Iran et les États-Unis ont signé un MoU (mémorandum of understanding) qui apparaît, aux yeux de nombreux observateurs, comme une défaite stratégique des États-Unis : le document ordonne certes à l’Iran de débloquer le détroit d’Ormuz ! Mais, en échange, l’Iran est autorisé à vendre librement son pétrole à des prix de marché, à récupérer, dans le cadre d’un accord séparé, tout ou partie de ses avoirs gelés dans des banques non iraniennes, à voir levées toutes les restrictions sur les virements et transactions bancaires, y compris via les banques américaines. Les États-Unis s’engagent aussi à alléger substantiellement les sanctions dès le début des négociations, le tout sans aucune concession sérieuse des Iraniens sur le nucléaire, les missiles (« Si d’autres pays en possèdent, il est un peu injuste que l’Iran n’en ait pas », a expliqué Donald Trump), ou le financement des milices Hezbollah, Houthi, Hamas, etc. Le « droit » des Iraniens à l’enrichissement de l’uranium pourrait se voir légitimé, et un fonds de 300 milliards de dollars sera mis en place pour réparer les dommages de guerre. Bref, tout ce qui a motivé la guerre est devenu soudain « négociable », y compris la présence militaire d’Israël au Liban, contrôlé par le Hezbollah. L’avantage secondaire d’empêcher l’Iran d’alimenter la Chine en pétrole bon marché a également disparu.
Comment expliquer une telle débâcle ?
Trump a perdu la tête. En négociant avec Téhéran et en prenant ses distances avec Israël, Donald Trump a détruit la pierre angulaire qui rendait cohérente l’architecture de ses politiques intérieure et extérieure. Seule une forme de folie peut justifier que l’on lutte contre l’antisémitisme à Harvard tout en réintroduisant l’Iran, principal sponsor du Hamas et du Hezbollah, dans la communauté des nations.
La corruption. Est-ce un hasard si l’avion de 400 millions de dollars donné en cadeau à Donald Trump par le Qatar entre en service au moment où Trump fait machine arrière sur l’Iran ? Ce cadeau souligne le rôle de pivot diplomatique joué par Doha au Moyen-Orient et pourrait expliquer les tensions au sein de l’administration Trump et la soudaine redéfinition de la présence américaine face à l’Iran.
L’ambivalence de la diplomatie trumpienne. De nombreuses études académiques dotent la diplomatie trumpienne d’une tension permanente entre un nationalisme civilisationnel (lutte contre le totalitarisme commercial chinois, défendre les juifs contre le wokisme) et un transactionnalisme pur, qui se traduit par des « deals » peu importe avec qui. Des droits de douane trop élevés sur la Chine auraient risqué de priver l’industrie américaine des terres rares, qui sont au cœur du fonctionnement de tout outil électronique ? Alors la guerre commerciale se termine par un « deal », pas très glorieux, mais qui abaisse les droits de douane et sauve l’électronique américaine. Le blocage d’Ormuz pousse-t-il le monde à la récession ? Alors un « deal » avec l’Iran — pas très glorieux non plus — s’impose pour repousser le spectre de la récession.
Ces deals refroidissent-ils les relations avec Israël ? Peu importe : Trump peut ménager le Hezbollah aujourd’hui et faire le contraire demain si le contexte change.
Si le « deal » est la vérité de cette administration, si seul compte l’intérêt immédiat des États-Unis, alors la cohérence apparaît plus comme une rhétorique que comme une doctrine.
Le deal est-il un art du repli ?
Si le « deal » est dominant et la cohérence stratégique une façade, alors la conclusion s’impose : Donald Trump organise le repli des États-Unis sur le continent américain, au nord comme au sud.
Les signaux d’un tel repli convergent :
Obsession pour le Canada, dont l’indépendance apparaît comme une faiblesse stratégique, obsession pour le Groenland, considéré comme une mine de terres rares et une zone de défense stratégique, obsession pour le canal de Panama, qui doit être géré par des Américains, obsession pour le Venezuela qui doit cesser de trafiquer avec la Chine et les narcos, et obsession pour Cuba, qui doit cesser d’être la plaque tournante du trafic de drogue et une épine chinoise au flanc du géant américain.
Infliger des droits de douane à tout le monde, y compris les alliés.
Menaces des Etats Unis de se retirer de l’OTAN
Et surtout, désengagement du Moyen-Orient au profit d’un « parrain » iranien pour la zone. L’accord irano-américain apparaît comme le retour du « réalignement » décrit par Michael Doran et Tony Badran, chercheurs respectivement au Hudson Institute et à la Foundation for Defense of Democracies, en 2021. Badran et Doran affirmaient qu’en signant l’accord sur le nucléaire avec l’Iran en 2015, Barack Obama avait abandonné les alliés traditionnels des États-Unis (Arabie saoudite, Égypte, Israël) pour réordonner le Moyen-Orient autour de l’Iran. Dans cette perspective, les États-Unis considéraient Téhéran comme un allié plutôt que comme un ennemi.
Trump aujourd’hui n’agit pas autrement qu’Obama. Le MoU négocié entre l’Iran et Washington fait réapparaître cette idée d’un « ordre régional stable » mais sous domination de l’Iran, dont l’impérialisme se voit légitimé. Ceux qui regimbent (Israël, les Émirats…) subissent l’« étreinte de l’ours » : des garanties américaines pour les immobiliser sous prétexte de les protéger.
Même la confusion organisée par Donald Trump devient une méthode pour rendre le projet illisible et en faciliter l’avancement.
Telle serait la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle : l’Amérique maîtresse de son hémisphère, et tant pis pour le reste ?
Les conséquences d’une telle logique sont plus qu’inquiétantes :
- Si les États-Unis acceptent le reformatage du Moyen-Orient autour de l’Iran, que devient Israël ?
- Si les États-Unis lâchent Israël, quelles garanties offrent-ils à Taïwan ?
- Ce n’est pas un hasard si le 20 juin 2026, le Wall Street Journal a publié un article indiquant un resserrement de l’emprise chinoise sur Taiwan.
- Si l’Iran obtient un deal malgré son programme nucléaire avancé, quel message est envoyé à la Corée du Nord, et par ricochet à la Chine concernant Taïwan ?
- Le désengagement du conflit ukrainien avait déjà ébranlé la crédibilité américaine : le précédent iranien le structure comme doctrine.
Tout n’est pas encore joué.
L’accord avec l’Iran pourrait s’avérer être une ruse — faire semblant de lâcher Israël et de s’accommoder de l’Iran pour libérer Ormuz, avant de revenir à une posture plus dure ? Peu probable, mais qui sait ?
L’arrogance iranienne peut faire capoter le projet d’accord. Rendus arrogants, les Iraniens peuvent avoir des exigences qui incitent les Etats Unis à reprendre les hostilités. Le 20 juin, les Gardiens de la révolution iraniens ont refermé le détroit d’Ormuz qu’ils avaient libéré la veille parce que les hostilités ne cessaient pas contre le Hezbollah au Liban.
Le refus d’obtempérer des Israéliens. Enfin, les Israéliens peuvent également avoir intérêt à faire capoter un accord États-Unis – Iran. Le refus de se retirer du sud Liban peut être une cause d’échec du nouveau dialogue américano-iranien.
Le MoU s’est ouvert pour soixante jours qui s’annoncent plus qu’incertains. Comme nous l’avons déjà évoqué sur Substack, négocier avec l’Iran, c’est voir la guerre se poursuivre par d’autres moyens.
Yves Mamou