Tiraillée entre ses aspirations européennes et les pressions russes, sur fond de guerre en Ukraine, la Moldavie a organisé, en 2024 et 2025, des scrutins cruciaux pour son avenir, alors qu’elle souhaite adhérer à l’Union européenne (UE). Si l’orientation pro-européenne a été confortée aux élections législatives du 28 septembre 2025, des clivages socio-économiques et politiques persistent, fragilisant l’unité d’un territoire de plus en plus polarisé.
ituée dans la partie orientale de l’Europe, enclavée entre la Roumanie et l’Ukraine, sans accès à la mer Noire, la République de Moldavie est le pays le plus pauvre d’Europe, avec un PIB par habitant de 7 617 dollars en 2024, soit 2,6 fois inférieur à celui de la Roumanie. Peuplée de 2,99 millions d’habitants en 2025 pour une superficie de 33 851 kilomètres carrés, la Moldavie connaît une dynamique démographique négative, avec un faible indice de fécondité (1,7 enfant par femme) et une forte émigration vers l’ouest : le pays devrait encore perdre 600 000 individus d’ici à 2050, alors qu’il en comptait 4,3 millions en 1990.
Des différences et des tensions héritées du passé
Ancienne république socialiste, indépendante depuis 1991, la Moldavie est divisée entre un flanc oriental sous influence russe et une partie occidentale qui regarde vers l’UE. La région de Transnistrie, à l’est du fleuve Dniestr, le long de la frontière ukrainienne, peuplée de quelque 500 000 habitants et soutenue militairement et économiquement par la Russie, s’est autoproclamée souveraine, échappant au contrôle de Chisinau. Si les Moldaves roumanophones représentent les trois quarts de la population, de nombreuses minorités sont également présentes (Ukrainiens, Russes, Gagaouzes, Bulgares). L’héritage soviétique est encore visible dans l’économie, basée sur la production agroalimentaire, de grandes exploitations et une industrie principalement installée dans l’est du pays.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Chisinau a accéléré son rapprochement avec Bruxelles, obtenant le statut de candidat à l’UE en juin 2022 et ouvrant les négociations d’adhésion deux ans plus tard. Les Européens ont multiplié les signes de soutien, avec des visites de haut niveau et la tenue du premier sommet Moldavie-UE le 4 juillet 2025. Pour mieux ancrer la Moldavie dans l’orbite occidentale, les Vingt-Sept y ont engagé plus de 2 milliards d’euros depuis 2022, avec un accent mis sur la stabilité économique, les réformes, l’énergie et la sécurité. Près de 200 millions d’euros d’aides militaires et sécuritaires entre 2021 et 2025 ont fait de la Moldavie le deuxième bénéficiaire de la Facilité européenne pour la paix.
Le 20 octobre 2024 s’est tenu un référendum sur l’adhésion à l’UE. Le « oui » l’a emporté de façon serrée, avec seulement 50,35 % des voix. Le scrutin a révélé une participation inégale au sein du pays (50,69 %). La diaspora moldave s’est mobilisée et a massivement voté « oui », ce qui a renversé le rapport de force au moment du dépouillement. Des régions comme la Transnistrie (à majorité russophone) et la Gagaouzie (turcophone et russophile) ont préféré le « non » à plus de 70 %. La faible avance des pro-européens et les allégations d’ingérences et d’achats de votes par Moscou ont attisé les tensions entre les deux camps.
Ingérence russe
Postée aux marges orientales de l’UE, la Moldavie occupe une place stratégique pour la stabilité européenne. Elle s’est affirmée comme un soutien constant de l’Ukraine, notamment en accueillant plus d’un million de réfugiés fuyant la guerre, dont près de 140 000 étaient encore présents fin 2025. Cette orientation l’expose toutefois à des pressions croissantes de Moscou – offensives numériques, opérations de désinformation, survols de drones… – visant à fragiliser les institutions et la vie démocratique moldaves.
Le 3 novembre 2024, Maia Sandu a remporté un second mandat présidentiel, après celui de 2020, avec 55,35 % des voix face à Alexandr Stoianoglo, candidat prorusse, dans un scrutin caractérisé par une participation record de la diaspora. Les élections législatives du 28 septembre 2025 ont, elles aussi, été marquées par une victoire du mouvement de Maia Sandu, le Parti action et solidarité (PAS), qui a obtenu 50,2 % des voix et la majorité au Parlement monocaméral (55 députés sur 101). Ce score confirme l’ancrage pro-européen du pays, mais révèle des fractures profondes et une polarisation inédite. Dès l’annonce des résultats, Maia Sandu a dénoncé l’ingérence de la Russie, évoquant des centaines de millions d’euros dépensés pour influencer le vote, avec des campagnes de désinformation, des achats de voix et des cyberattaques contre l’infrastructure électorale. Le Bloc électoral patriotique, alliance socialo-communiste proche de Moscou, a recueilli 24,17 % des suffrages et 26 sièges, un score en retrait, mais qui ne l’empêche pas d’incarner une opposition virulente.
La réussite ou l’échec du projet pro-européen dépendra de la capacité des autorités à transformer les gains électoraux en résultats tangibles (emploi, services, justice, lutte contre l’inflation…), seuls à même de résorber les fractures territoriales et identitaires du pays. L’UE, de son côté, doit faire face à ses propres contradictions : si elle affiche son soutien à la Moldavie, les négociations d’adhésion s’annoncent longues et semées d’embûches, notamment en raison des réformes structurelles et de la lutte contre la corruption exigées par Bruxelles.
Entre Europe et Russie : la Moldavie en 2025
Thibaut Courcelle
Laura Margueritte
