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jeudi 18 juin 2026

De « Femme, Vie, Liberté » à l’émancipation nationale : le peuple iranien à l’assaut de la République islamique d’Iran

 

Le peuple iranien fait face à plus de quatre décennies d’un autoritarisme idéologique, de répression étatique et de quête ininterrompue de liberté. Dans ce contexte, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » éclate en 2022 : quelle en est la genèse et qu’en reste-t-il à présent ?

Depuis la révolution islamique de 1979, la République islamique d’Iran s’est construite sur une architecture politico-religieuse fondée sur le contrôle idéologique, la coercition légitime et l’exclusion de toute pluralité politique et sociale, avec une absence totale d’État de droit. Or, depuis plus d’une décennie, et avec une intensité accrue depuis le début de l’année 2026, l’Iran connait une vague de mobilisations populaires d’une ampleur inédite, révélatrice d’une rupture profonde et désormais structurelle entre l’État islamique et la société civile (commerçants, étudiants, classe moyenne, travailleurs, retraités, artistes, intellectuels, militants, etc.).

L’Iran face à une rupture structurelle entre l’État et la société

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », déclenché par la mort de Mahsa Jîna Amini en septembre 2022, a constitué l’un des points de cristallisation les plus visibles de cette dynamique contestataire. La mort de cette jeune femme de 22 ans, loin de réduire la société iranienne au silence, a paradoxalement donné naissance à l’un des mouvements de contestation les plus profonds et durables de l’histoire contemporaine du pays. Mahsa Amini est devenue le symbole universel d’un combat féministe contre le système idéologico-politico-islamiste, qui, depuis des décennies, instrumentalise et tente d’invisibiliser le corps féminin comme moyen central de contrôle social, culturel et politique. Dans Enfin libres ? (Gallimard, 2023), Jean Birnbaum (dir.) écrit : « La liberté n’est pas un idéal abstrait, une hypothèse sublime. Elle commence et finit par le corps. » Certes. Toutefois, réduire cette mobilisation à la seule question du port obligatoire du voile reviendrait à en sous-estimer la portée sociale, culturelle, politique et géopolitique.

Le slogan « Femme, Vie, Liberté », devenu transversal et intergénérationnel, incarne une remise en cause globale du modèle de gouvernance de la République islamique, de son rapport à la société, au corps, à la vie et aux libertés fondamentales. Il révèle l’émergence d’un projet de société alternatif, opposé à la vision théocratique et mortifère de l’État, et fondé sur l’aspiration à la souveraineté populaire, à la séparation du politique et du religieux, et à la reconnaissance des droits individuels et collectifs.

Cette contestation s’inscrit dans une continuité historique des luttes sociales iraniennes, depuis les premières mobilisations féminines contre l’imposition du voile obligatoire au début des années 1980, en passant par les mouvements étudiants, ouvriers et civiques des décennies suivantes, jusqu’au Mouvement vert de 2009 et aux protestations socio-économiques de 2017-2020. Elle met en lumière l’échec d’un État islamique qui, face à une société jeune, éduquée et connectée, n’a su proposer d’autre réponse que le recours systématique aux valeurs morales islamiques, à la répression, à la ségrégation sexuelle de l’espace public et à une violence brutale d’État. De Mahsa Amini à l’affirmation d’une émancipation nationale aujourd’hui, la liberté s’impose désormais comme le moteur central d’un soulèvement sociopolitique durable, plaçant l’Iran au cœur d’un enjeu politique majeur du XXIe siècle : celui de la viabilité d’un régime théocratique face à une société non islamique qui ne le reconnait plus comme légitime.

Origines et genèse du mouvement

Un projet de société contre un ordre idéologique

À la différence d’un mouvement motivé exclusivement par des revendications féministes (comme nombre de protestations antérieures), « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit dans une vision renouvelée de la société iranienne. Il oppose frontalement à la vision de la République islamique une affirmation de droits humains fondamentaux : liberté d’expression, liberté de réunion, égalité des sexes, autonomie corporelle, ainsi que séparation entre religion et État. Les slogans scandés dans les rues, parfois accompagnés de chants appelant à la fin du régime, témoignent d’un rejet croissant et sans ambiguïté du cadre théocratique considéré comme illégitime.

Si cet événement fondateur date de 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit néanmoins dans une histoire contestataire. Dès l’avènement de la République islamique en 1979, l’imposition d’un code vestimentaire strict fait des femmes iraniennes les premières à défier publiquement l’autorité révolutionnaire islamique. Au fil des années 1990 et 2000, des figures majeures du combat juridique et intellectuel, telles que Shirin Ebadi, Mehrangiz Kar ou Nasrin Sotoudeh, œuvrent à dénoncer les lois discriminatoires à l’égard des femmes, les arrestations arbitraires et les condamnations prononcées sans procès équitable. Cette mobilisation, longtemps cantonnée aux sphères militantes et judiciaires, a progressivement érodé la légitimité du système et préfiguré l’irruption d’une contestation de masse.

Ce soulèvement constitue une singularité historique, tant par son ampleur que par son caractère profondément féminin. Porté par les femmes iraniennes, en Iran comme au sein de la diaspora, le mouvement a été salué à l’échelle internationale pour le courage, la créativité et la persévérance de ses actrices principales. Cette reconnaissance s’est traduite institutionnellement en 2023, lorsque le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit a été décerné à « Mahsa Jîna Amini et aux femmes iraniennes », consacrant leur combat comme emblématique d’une lutte universelle pour les droits fondamentaux.

Dans le même élan, la militante et journaliste iranienne Narges Mohammadi s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix en 2023, alors qu’elle était incarcérée à la prison d’Evin pour son combat acharné contre la peine de mort, la torture et la violence systémique exercée par l’État iranien, notamment à l’encontre des femmes. Cette distinction, vingt ans après celle décernée à Shirin Ebadi, souligne la continuité et la centralité du combat des femmes iraniennes pour les droits humains, malgré la répression, l’exil et l’emprisonnement.

Parallèlement, l’émotion suscitée par la mort de Mahsa Amini a largement dépassé les cercles militants. De nombreuses institutions culturelles et muséales en Europe et en Amérique du Nord ont rendu hommage à la jeune femme et, à travers elle, au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en habillant leurs façades ou leurs espaces intérieurs de constellations d’images, de portraits et d’installations symboliques. Ces gestes ont contribué à inscrire Mahsa Amini dans une mémoire visuelle et politique transnationale, faisant de son visage l’icône d’une révolution sociétale toujours en cours.

Contrairement à des soulèvements principalement centrés sur la survie économique, tels que les protestations contre la hausse brutale des prix du carburant en 2019, la mobilisation actuelle ne se réduit plus à une revendication matérielle. Certes, la société iranienne évolue dans un marasme économique profond : inflation galopante, effondrement du pouvoir d’achat, élargissement du seuil de pauvreté et précarisation massive des classes moyennes et populaires. Toutefois, cette crise n’est pas perçue par la population comme une fatalité conjoncturelle, mais comme le produit direct d’une gouvernance défaillante, fondée sur la corruption systémique, le clientélisme et le détournement des ressources nationales au profit des élites politico-militaires de la République islamique.

Dans cette lecture largement partagée par la société iranienne, la crise économique est indissociable d’un régime qui s’est construit sur le mensonge — idéologique, politique, institutionnel — et qui, aux yeux des citoyens, continue de gouverner par l’institutionnalisation de la peur, la dissimulation et la manipulation jusqu’à ses derniers fondements. Dès lors, malgré la cherté de la vie, malgré la difficulté croissante à « joindre les deux bouts », la revendication centrale n’est plus le pain, mais la liberté ! Les Iraniens exigent désormais le contrôle de leur destin politique et la fin d’un ordre sociétal imposé par la force idéologique et répressive. La portée de cette contestation est telle qu’elle transcende les clivages sociaux, générationnels et territoriaux, mobilisant femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, centres urbains et régions périphériques dans une dynamique de rupture assumée avec le système en place.

La répression : mode opératoire et violence d’État

Le régime iranien a répondu aux mobilisations populaires, de manière constante et systématique, par une répression d’une extrême violence, faisant de la coercition non pas une réponse sécuritaire ponctuelle, mais un mode de gouvernance pleinement institutionnalisé. Les forces de sécurité, en particulier les Gardiens de la révolution islamique (pasdarans), les forces anti-émeutes et les milices affiliées, déploient un arsenal répressif diversifié pour étouffer toute contestation : usage massif de grenades lacrymogènes, de canons à eau, de gaz incapacitants et chimiques, tirs de balles réelles et de projectiles métalliques, passages à tabac, arrestations arbitraires à grande échelle.

À cette violence de rue s’ajoute une répression judiciaire systématique fondée sur des procédures expéditives et l’instrumentalisation du système pénal. Les organisations internationales de défense des droits humains documentent de manière récurrente le recours à des procès iniques, souvent à huis clos, sans accès effectif à un avocat, et reposant sur des aveux extorqués sous la contrainte. La peine de mort, et en particulier la pendaison publique ou semi-publique, constitue un outil central de dissuasion politique et de gouvernement par la terreur. Cette pratique a été dénoncée de longue date par Nasrin Sotoudeh, avocate iranienne spécialisée dans la défense des droits humains, ancienne prisonnière politique, plusieurs fois condamnée à de lourdes peines de prison et à une interdiction d’exercer pour son engagement en faveur des prisonniers de conscience, des artistes, des femmes et des manifestants. Elle a notamment mis en lumière l’usage de la peine capitale comme instrument visant à briser toute velléité de mobilisation sociale et à institutionnaliser la peur au sein de la société.

Selon les ONG, plusieurs centaines de personnes sont tuées lors de chaque vague de protestation, parmi lesquelles des mineurs, tandis que des milliers d’autres sont blessées, arrêtées ou soumises à des traitements inhumains et dégradants en détention.

L’ampleur et la systématicité de cette répression témoignent d’une stratégie d’État fondée sur la peur et la violence, qui s’exerce non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement, par une surveillance omniprésente, des campagnes médiatiques de diabolisation et la suppression de toute expression dissidente. Elle s’inscrit dans une tradition de réponse étatique similaire observée lors du Mouvement vert de 2009, lorsque les forces de sécurité firent usage de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogènes et de bassidjis (milices paramilitaires) pour étouffer les protestations nées de fraudes électorales alléguées.

Une longue histoire de contestation sociale

La contestation iranienne ne se limite ni à l’épisode du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022 ni à la vague de mobilisations nationales observée depuis début janvier 2026. Elle s’inscrit dans une trajectoire historique longue, jalonnée de cycles de protestation qui, depuis la fin des années 1990, n’ont cessé de remettre en cause la légitimité politique, morale et idéologique de la République islamique. Le pays a ainsi connu de multiples mouvements sociaux contestataires.

Un moment fondateur de cette dynamique contestataire demeure le mouvement étudiant de juillet 1999 (« 18 Tir »), considéré par de nombreux experts comme la première rupture ouverte entre une génération postrévolutionnaire et l’État islamique. Déclenchées par la fermeture du journal réformateur Salam, ces protestations ont rapidement dépassé le cadre corporatiste universitaire pour dénoncer la restriction des libertés publiques, la censure et l’autoritarisme croissant du régime. L’attaque nocturne des dortoirs de l’Université de Téhéran par les forces de sécurité, les milices bassidjis et les groupes paramilitaires affiliés à Ansar-e Hezbollah, en violation du principe d’inviolabilité des campus universitaires, a marqué durablement les consciences. La mort d’Ezzat Ebrahim-Nejad, officiellement reconnue, et les dizaines de blessés et d’arrestations ont révélé la disposition du régime à recourir à une violence extrême pour préserver l’ordre idéologique. Ce mouvement, réprimé mais non effacé, a inauguré une culture de résistance étudiante qui irrigue encore aujourd’hui les mobilisations iraniennes et marque la mémoire collective.

Dans les années suivantes, cette conflictualité s’est élargie à d’autres segments de la société. Le Mouvement vert de 2009, né de la contestation de l’élection présidentielle et de la dénonciation d’une confiscation du suffrage populaire, a constitué un autre moment majeur, mobilisant massivement les jeunes et les classes moyennes urbaines avant d’être écrasé par une répression systématique. Les soulèvements de 2017-2018, puis les révoltes de novembre 2019 contre la hausse brutale des prix du carburant ont marqué une radicalisation du répertoire contestataire, notamment dans les classes populaires et les régions périphériques, avec un recours assumé à la violence létale par l’État.

Parallèlement, les grèves ouvrières, les mobilisations contre l’austérité, les protestations des enseignants, des retraités et les manifestations étudiantes récurrentes ont constitué une toile de fond permanente de contestation sociale. L’ensemble de ces mouvements atteste que la dynamique contestataire iranienne ne relève pas d’éruptions sporadiques, mais d’un processus de mobilisation sociale prolongé, cumulatif et intergénérationnel, qui remet en question, depuis plus de deux décennies, l’autorité religieuse et politique, la légitimité idéologique et la capacité du régime à gouverner autrement que par la coercition.

Une rupture profonde entre État et société

La répétition des cycles de protestation et de répression a érodé la légitimité politique du régime. Le peuple iranien ne voit plus l’État comme garant de sécurité ou de bien-être, mais comme un acteur coercitif qui impose l’ordre par la force plutôt que par le consentement. Cette rupture est aggravée par une crise économique chronique : inflation galopante, dépréciation monétaire, chômage élevé et inégalités sociales structurantes. Dans ce contexte, la demande n’est plus simplement économique, mais politique et existentielle : le peuple iranien réclame la liberté !

En conséquence, le refus de l’hégémonie religieuse sur la sphère publique s’est traduit par des actions symboliques massives comme l’incendie puis la profanation des portraits du Guide suprême, signes visibles d’un rejet croissant de l’idéologie d’État dans l’espace public.

Le mouvement comme rupture culturelle

Fait notable, « Femme, Vie, Liberté » a engendré une transformation culturelle profonde à l’intérieur de la société iranienne. Il ne s’agit pas seulement d’un soulèvement politique, mais d’une « révolution sociétale » où les femmes reprennent possession de leur corps, où la jeunesse affirme une autonomie culturelle face à l’ordre religieux, et où le rejet de l’autoritarisme se diffuse bien au-delà des revendications matérielles.

Ce mouvement a également inspiré de nouvelles formes de résistance créative, de l’usage des réseaux sociaux pour diffuser des messages de solidarité aux expressions artistiques clandestines et aux campagnes de désobéissance civile.

Vers une transition politique ?

L’évolution actuelle suggère que le peuple iranien requiert non pas des réformes partielles, mais un changement systémique : séparation nette entre le politique et le religieux, établissement d’un contrat social respectueux des droits fondamentaux, et reconnaissance d’un espace de débat démocratique. Cette aspiration s’oppose frontalement à la nature même de la République islamique, fondée sur l’autorité suprême du clergé et l’hégémonie idéologique.

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » représente un tournant majeur dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Plus qu’un soulèvement contre le port obligatoire du voile, il incarne une demande globale de liberté et une rupture profonde entre une société moderne, diversifiée et éduquée, et un État qui s’accroche à un ordre théocratique en déclin. Face à une répression systématique, la résistance iranienne fait du combat pour la liberté une exigence ferme, porteuse d’une vision alternative où la dignité humaine prévaut sur l’idéologie d’État.

Hanieh Ziaei

areion24.news