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mercredi 20 mai 2026

Y a-t-il une « économie de transition » en Syrie ?

 

À la suite du changement de régime intervenu en décembre 2024, la Syrie fait face à de nombreux défis. La reconstruction économique est l’un des enjeux majeurs de cette période de transition, car le pays et ses 24,17 millions d’habitants (2024) restent fortement impactés par près de quinze ans de guerre. Cette réalité ne doit pas masquer le fait que l’économie syrienne souffrait déjà, avant le déclenchement de la crise en 2011, de problèmes structurels importants dont hérite le nouveau pouvoir.

Une situation économique et sociale catastrophique

Selon la Banque mondiale, l’économie syrienne est au bord de l’effondrement : 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, le PIB est passé de 61,3 milliards de dollars en 2010 à 19,9 milliards en 2023, et le coût de la reconstruction est estimé entre 300 milliards et 500 milliards de dollars (1).

La présidence de Bachar al-Assad (2000-2024) se caractérise, à partir du milieu des années 2000, par un tournant néolibéral que le président déchu appelle « économie sociale de marché ». Dans l’alternative entre une « thérapie de choc » et une transformation graduelle d’un système présenté comme socialiste vers un capitalisme mondialisé, le pouvoir opte pour une formule singulière : une partie des entreprises publiques est privatisée de manière brutale, tandis que les autres sont délaissées jusqu’à leur disparition face à la concurrence du secteur privé. Ce passage suppose plusieurs étapes – de la transition à la mutation – qui conduisent à une rupture avec le socialisme (2). Mais cette transition exige aussi la mise en place d’institutions (fiscalité juste, cadre juridique clair, protection sociale minimale). Or ce n’est pas cette feuille de route qui est suivie : les options libérales adoptées par Bachar al-­Assad se traduisent par un « capitalisme de copains ». On observe alors une personnalisation extrême du pouvoir, un système fondé sur le clientélisme et la soumission de la sphère économique au politique, avec une bureaucratie hypertrophiée.

Dans ce système, gangrené à tous les niveaux par la corruption et les faveurs accordées par intérêt, ce ne sont pas les compétences techniques qui permettent d’obtenir les marchés, mais la proximité avec le clan présidentiel. Cela conduit à concentrer entre quelques mains la majeure partie de l’économie syrienne. La Cham Holding, dont la famille Al-Assad était l’actionnaire principal, symbolise ce fonctionnement, tant sa position dominante s’étendait à plusieurs secteurs. Dans la communication, elle détenait la chaîne de télévision Al-Dounia et le quotidien El-­Watan ; elle dirigeait des zones commerciales détaxées, l’entreprise de bâtiment Ramak et le groupe touristique La Corniche. Cham Holding contrôlait également l’un des trois opérateurs de téléphonie mobile syriens (Syriatel), secteur objet de nombreuses manipulations (3). Les proches du président déchu avaient aussi le monopole de la vente de cigarettes.

Dans le même temps, le retrait de l’État a impacté la société syrienne en supprimant les derniers avantages sociaux. En 2008, l’application stricte des recommandations du Fonds monétaire international (FMI) entraîne la fin des subventions sur plusieurs produits de première nécessité comme le sucre ou le riz. La fonction publique subit aussi une réduction massive des effectifs, ce qui provoque l’effritement des services à la population : fermeture de dispensaires, abandon de lignes de transports en commun. De manière mécanique, cela ouvre la voie à une offre privée dans des secteurs clés comme la santé ou l’éducation. Pour les classes moyennes et modestes, incapables d’accéder à cette offre onéreuse, une économie parallèle se développe, entraînant plus de corruption.

Le maintien de cette nomenklatura d’affaires qui entoure le régime devient un fardeau pour l’économie et le développement, par sa force centrifuge de captation des ressources. C’est dans ce contexte que la crise éclate en 2011, avec une forte participation des classes marginalisées aux soulèvements, puis aux groupes armés. Dès lors, une économie de guerre s’installe en Syrie. Les réseaux d’échanges sont perturbés au profit de nouveaux circuits fondés sur la violence et la prédation des ressources publiques et privées, les diverses milices ne reculant devant rien pour se financer et poursuivre leurs opérations militaires.

L’une des caractéristiques principales de l’économie de guerre est qu’elle entraîne de multiples fragmentations : celle de l’espace, avec des groupes armés contrôlant des checkpoints et ayant la mainmise sur de petits territoires qu’ils se disputent entre eux, et celle des marchés, avec des circuits d’échanges incluant des trafics divers et de la contrebande. Favorisées par la circulation des armes, ainsi que par la misère et les déplacements de population, les activités criminelles en tout genre prospèrent : kidnappings, rackets, trafics. Jabhat al-Nosra, le mouvement d’Ahmed al-Charaa devenu la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), en fait partie.

Au fur et à mesure que le conflit s’enlise et que la violence s’impose dans les échanges quotidiens, émergent des « seigneurs de la guerre » occupant la place laissée vacante par les acteurs économiques précédents. De nouvelles alliances se forment aussi entre certains de ces « seigneurs » et Damas, en fonction des nécessités de chacun. En guise de « remerciement pour services rendus », Bachar al-Assad a permis à nombre d’entre eux de blanchir leurs activités, voire de devenir députés. Le régime se livre lui-même à des activités criminelles, notamment le trafic de drogues comme le captagon, au point que la Syrie est désormais considérée comme un « narco-État » (4).

Une continuité avec les anciennes pratiques ?

À la fin des années 2010, la HTC prend le contrôle de la ville d’Idlib et de sa région. Sur le plan économique, il est remarquable de constater à quel point l’administration de cette zone reproduit le système instauré par le régime syrien avant le conflit : économie de prédation, multiplication de monopoles concentrés entre les mains d’Ahmed al-Charaa et de son entourage. Le chef de l’État est le seul à pouvoir octroyer les diverses autorisations pour les activités économiques et possède à ce titre le monopole des ressources et du prélèvement des taxes… Sa gestion administrative réitère les méthodes de l’ancien régime, comme l’obligation d’obtenir un « bulletin de situation » auprès des services de sécurité pour décrocher un permis de construire. Ahmed al-Charaa détient également l’entreprise de construction ­Al-Raqi, seule attributaire des marchés de son secteur d’activité. Le fait de concentrer ainsi l’ensemble des ressources permet à la HTC et à son leader de s’assurer la loyauté d’une nouvelle classe dirigeante qui, profitant de cette rente, a intérêt à voir perdurer ce qui est devenu un véritable « micro-État personnel ».

La guerre en Syrie et ses conséquences économiques


La gouvernance actuelle d’Ahmed al-­Charaa découle de cette expérience, qu’il étend désormais à l’échelle nationale. Le pays n’est pas encore sorti de l’économie de la violence héritée du conflit, ni du mode de gestion économique qui a été celui du régime de Bachar al-Assad. L’attribution des marchés aux proches du président de transition en est un signe : depuis le printemps 2025, l’application mobile Sham Cash, développée à Idlib, remplace l’ancienne plate-forme de la Banque centrale syrienne (BCS) pour verser les salaires des fonctionnaires dans toute la Syrie. Les données personnelles de ces derniers ont dû être transférées à un entrepreneur privé lié au nouveau chef de l’État, en partenariat avec un opérateur turc, ce qui pose directement la question de la souveraineté syrienne.

Il est également édifiant de constater que certains des acteurs les plus importants de l’ère Al-Assad, parmi ceux qui ont le plus bénéficié du « capitalisme des copains », ont pu conclure des accords avec la présidence transitionnelle pour retrouver une place équivalente et se voir attribuer des marchés. Un cas emblématique est celui de Mohamed Hamcho, dont la sœur est l’épouse de Maher al-Assad, le frère de Bachar. Pour l’opposition syrienne comme pour les renseignements occidentaux, l’homme d’affaires a notamment été lié à la 4e division blindée et au trafic de captagon. En tant que proche du premier cercle du pouvoir, il avait développé un empire industriel estimé à 640 millions de dollars avec des entreprises dans la métallurgie, la fabrication de câbles, l’électronique… Pour conserver ses sociétés, il aurait négocié avec le nouveau pouvoir en versant environ 150 millions de dollars. Dans un contexte de privatisations massives de nombreux secteurs et services – dont ceux qui touchent aux enjeux vitaux comme l’eau potable et l’énergie –, le marché de l’électricité est attribué à Ramez al-Khayyat, son neveu basé au Qatar, pour un contrat estimé à 7 milliards de dollars destiné à développer des centrales : encore un exemple de corruption et de clientélisme.

Ces éléments confirment que la nouvelle présidence reproduit des structures économiques et politiques relevant du néopatrimonialisme. Ainsi, un pôle de décision économique s’est constitué au plus haut niveau, dans un cercle restreint de proches dominé par Hazem, le frère aîné ­d’Ahmed al-Charaa (5). Les décisions, opaques, de la nouvelle gouvernance oscillent entre discours de rupture avec le régime précédent et alliances renouvelées avec les mêmes acteurs. Aucun organe de contrôle ou de régulation ne semble avoir été créé. La libéralisation totale du commerce du pain, aliment de base de la population, illustre cette gestion hasardeuse : dans un pays majoritairement pauvre, les prix flambent dans un contexte de sécheresses à répétition et d’arrêt des subventions américaines aux ONG. Tandis que les familles survivent grâce aux transferts de la diaspora, le gouvernement a pris la décision de soutenir la livre syrienne, ce qui ampute encore le pouvoir d’achat. Dans le même temps, un fonds souverain a été confié… à Hazem al-Charaa.

Un butin de guerre ?

Épuisée par près de quinze ans de conflit, la population syrienne place de grands espoirs dans l’arrivée d’Ahmed al-Charaa, entretenus par ses engagements de retour à des conditions de vie normales – des effets d’annonce qui promettent la fourniture d’électricité, des augmentations de salaire, une hausse du pouvoir d’achat, mais qui ne débouchent pas sur des actions concrètes. La situation s’aggrave encore avec les vagues de licenciements massifs, justifiées au nom de la « débaasification », mais qui touchent environ 600 000 fonctionnaires, de tous les secteurs, souvent sans lien avec les crimes commis par l’ancien régime. La nouvelle gouvernance se prive ainsi de compétences précieuses, comme celles de pompiers ou de médecins.

La soi-disant libéralisation actuelle ressemble à une redistribution clientéliste des ressources, en échange de loyauté envers Ahmed al-Charaa, peu différente du système que la Syrie a connu jusque-là. Or, dans une période aussi cruciale où la production doit être relancée, où la pauvreté frappe massivement et où le sujet de l’unité nationale reste sensible, une réussite économique sans l’intervention de l’État et sans politique gouvernementale claire est-elle possible ? Faute d’intégrer en urgence la question sociale, Ahmed al-Charaa s’expose à de nouvelles crises. Quelques prémices de mouvements apparaissent déjà, mais les vagues de violences contre les minorités, en mars et juillet 2025, ont mis fin à la contestation. En tant que président de transition, Ahmed al-Charaa ne dispose pas d’un mandat lui permettant d’engager durablement l’avenir du pays. Ce déficit de légitimité, ajouté à des annonces sans suite concrète, confirme que la question économique est avant tout politique.

Notes

(1) Banque mondiale, Syria Economic Monitor. Conflict, Crises, and the Collapse of Household Welfare, ­printemps 2024. Sur l’évolution de l’économie syrienne, on peut lire les analyses de Jihad Yazigi sur : https://​syria​-report​.com

(2) Wladimir Andreff, La crise des économies socialistes. La rupture d’un système, Presses universitaires de Grenoble, 1993.

(3) Khadija Sharife, Roshanak Taghavi et Kelly Bloss, Syria’s Newest Mobile Operator Has A Hidden Link to Iran’s Revolutionary Guard, OCCRP/Opensyr, décembre 2022.

(4) Caroline Rose et Alexander Söderholm, The Captagon Threat: A Profile of Illicit Trade, Consumption, and Regional Realities, New Lines Institute for Strategy and Policy, 5 avril 2022.

(5) Timour Azhari et Feras Dalatey, « Syria is secretly reshaping its economy. The president’s brother is in charge », in Reuters, 24 juillet 2025.

Akram Kachee

areion24.news