Le ton est ferme, la voix mécanique, presque robotique. Alors que Serge Bavaud est en train de présenter de manière extrêmement solennelle un «bête» organigramme, une pensée surgit: si le Fribourgeois ne se trouvait pas en chair et en os face à nous ce vendredi après-midi, pourrions-nous être sûrs qu’il n’a pas été généré par l’intelligence artificielle?
Costume trois-pièces, mèche plaquée au gel et barbe aussi taillée que son visage: l’homme est un cliché ambulant d’un patron du renseignement. Il pourrait aussi apparaître dans un James Bond ou un thriller nordique et dégainer un silencieux – s’il n’avait pas choisi d’entrer en 1999 au Département de la défense, où il a désormais passé plus de la moitié de sa vie.
Si le physique du directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC) est aussi propice aux rêvasseries, c’est que l’environnement intimide. Serge Bavaud a convié la presse dans le secteur rouge de ses locaux, là où les photos sont interdites et l’accès très réglementé. Au-dessus du «patron», quatre horloges donnent l’heure de Berne, Washington, Pékin et Moscou. Un hasard? «Ça n’existe pas», rétorque du tac au tac l’ancien «Monsieur Crises» de la Confédération, que l’on imagine sans peine dans le même bureau en première ligne face au Covid ou en chef d’orchestre de l’exfiltration de Suisses à l’étranger.
«Je veux les meilleurs»
Face aux questions acérées des journalistes parlementaires, il arrive même parfois aux conseillers fédéraux de flancher. Pas Serge Bavaud. Il contre, riposte ou botte en touche, quitte à se réfugier derrière l’argument bien pratique de la défense nationale. Combien réclame-t-il de forces opérationnelles en plus? «Il n’y aura ni création ni suppression de postes dans l’immédiat.» Contentez-vous de cela.
L’homme se fiche de la diplomatie – de son temps aux Affaires étrangères, il était l’un des rares cadres à ne pas être passé par le concours –, il peut compter sur son autorité naturelle, renforcée par son grade de colonel au militaire. C’est lui qui décide, par exemple, de renouveler totalement les cadres du SRC au 1er janvier 2027 (lire ci-dessous). «Les personnes en poste actuellement sont libres de faire acte de candidature, mais elles feront face à une concurrence externe. Je veux ratisser large pour être sûr d’avoir les meilleurs», justifie le directeur de 53 ans.
C’est la raison pour laquelle Serge Bavaud a convoqué la presse: dévoiler la nouvelle structure organisationnelle au 1er janvier. La direction générale sera réduite de six à quatre membres, tout comme les divisions. «Les circuits sont trop longs et les interfaces trop nombreuses. Il faut une voie hiérarchique plus courte, avec des responsabilités plus claires et un recentrage sur le renseignement», explique-t-il calmement.
Au lieu de six domaines de direction, il n'y en aura plus que quatre: «Opérations, Conduite & Pilotage, Ressources et Technologies & Capacités».
«Avec six divisions principales, les circuits étaient trop longs et les interfaces trop nombreuses. Quatre signifie des voies décisionnelles plus courtes, des responsabilités plus claires. Et plus de temps pour le travail de renseignement», a souligné Bavaud.
Ainsi, le SRC sera dirigé de manière plus étroite et plus clairement construit. «Le but est de se concentrer sur l'activité de renseignement», a encore souligné Bavaud. «Avec les moyens que j'ai.»
Dans cette transformation, le SRC a gardé ce qui fonctionne et adapté ce qui ne fonctionne pas. Les profils des responsables des domaines de direction sont modifiés en conséquence. Les quatre fonctions seront mises au concours en juin. Trois seront également mises au concours externe, dans un second temps. Les nouveaux directeurs devraient être nommés en automne.
Cette restructuration n'impacte pas les effectifs, a rappelé le directeur du SRC. Il n'y aura ni augmentation, ni diminution. «Ma priorité reste l'accomplissement de la mission fondamentale du SRC et des améliorations pour les collaborateurs.»
Et de relever que «la satisfaction du personnel est importante». Une nouvelle enquête en la matière doit avoir lieu cet automne. Les résultats seront connus début 2027.
Interrogé sur la guerre en Moyen-Orient, le directeur a indiqué qu'il y avait des conséquences claires sur la Suisse. «Oui, il y a plus d'espionnage. De nouveaux réseaux sont activés et nous poussent à revoir l'engagement des ressources». La menace terroriste est également plus présente en Suisse et en Europe.
Le directeur du SRC doit notamment remplacer deux membres de la direction générale qui prennent une retraite anticipée en 2027. Il s'agit de Jürg Bühler, directeur suppléant et chef du domaine «Governance, Risk and Compliance» et de Jacques Repond, chef du domaine «Intelligence Capabilities».
Révolution technologique
Très à cheval sur la hiérarchie, le Fribourgeois se garde bien de réclamer plus de moyens, assurant qu’il fera «avec ce qu’on lui donne». La charge de travail est pourtant énorme pour son personnel, face à une situation sécuritaire en «détérioration considérable». Ce qui inquiète au premier chef le patron du renseignement, c’est la transformation technologique en cours dans le monde – l’intelligence artificielle et l’informatique quantique représentent un défi sans précédent pour la sécurité.
Celui-ci s’ajoute aux dossiers chauds du moment, avec le G7 à Evian et l’embrasement du Moyen-Orient qui a des répercussions directes sur la Suisse, notamment en matière d’espionnage. «Des réseaux ont été réactivés dans ce domaine, ce qui nous a amenés à revoir nos ressources. Il y a une diaspora chiite importante sur notre territoire, ce qui fait planer la menace d’attaques terroristes sur des objectifs américains ou israéliens. Et notre pays peut également faire office de base opérationnelle pour espionnage ou terrorisme.»
Le patron du SRC a-t-il des chiffres ou des exemples concrets à donner pour étayer ses propos? «J’en ai, mais je ne veux pas vous les donner», rétorque-t-il en esquissant son premier (large) sourire de l’après-midi. Il était 20 h 47, heure de Pékin.
Jacques Repond partira en retraite anticipée
Un Fribourgeois en cache un autre au Service de renseignement de la Confédération. Vice-directeur du SRC depuis 2024, Jacques Repond prendra une retraite anticipée à la fin de l’année. Il laissera donc vacante sa place à la tête de la direction Intelligence Capabilities, qui n’apparaîtra plus en l’état dans l’organigramme remanié présenté ce vendredi.
Ce départ, qui s’ajoute à celui de Jürg Bühler, permettra de réduire la direction de six à quatre postes, conformément aux souhaits de Serge Bavaud. Faut-il y voir des mises à la porte? Pas du tout, coupe le directeur: il s’agit de retraites anticipées «normales», sans parachute doré ou autre forme de défraiement.
Pour Jacques Repond, la fin de l’année civile sonnera le glas d’une longue carrière dans le domaine public, dont un quart de siècle au sein de l’Administration fédérale. Adjoint du commandant de la Police cantonale fribourgeoise de 1994 à 2000, ce titulaire d’un brevet d’avocat était arrivé au SRC après un bref passage aux CFF. Le Fribourgeois aura notamment conçu et dirigé la task force TETRA (pour «Terrorist Tracking»), mise sur pied au début 2015 face à l’augmentation de la menace terroriste.
Adrien Schnarrenberger