La notion de « coup d’œil » occupe depuis longtemps une place privilégiée au cœur de la littérature stratégique consacrée au « génie » militaire. C’est fréquemment le cas aux États-Unis, en particulier dans les ouvrages qui discutent inlassablement des mérites comparés des « artistes » instinctifs qu’étaient Napoléon, Lee ou Patton.
Dans ces études, l’expression apparaît en français, suivant l’emploi qu’en fait Clausewitz dans De la Guerre, où il note que deux qualités sont indispensables au chef qui veut « […] faire face de manière sûre au perpétuel conflit avec l’inattendu » : d’une part, le coup d’œil lui – même, c’est-à‑dire l’aptitude du commandant militaire à visualiser instantanément les possibilités qu’offre une situation tactico – opérative donnée ; et, d’autre part, la résolution, nécessaire au stratège pour faire aboutir son intuition en convainquant ses subordonnés et ses supérieurs de l’utilité de la manœuvre qu’il a « visualisée ». Cette seconde qualité n’est pas la moindre des deux, dans la mesure où le coup d’œil, vue d’ensemble « instantanée » répondant à la cinétique constamment changeante du théâtre des opérations, est aussi décrit par Clausewitz comme la capacité à reconnaître rapidement « […] une vérité que l’esprit aura ordinairement tendance à négliger, ou qu’il ne percevra qu’après une longue réflexion ». Les stratèges (et les tacticiens) doués (ou qui s’estiment doués) de ce fameux coup d’œil devront être d’autant plus résolus à imposer leur solution qu’ils seront souvent les seuls à en discerner la nécessité dans le brouillard de la guerre.
Il est toujours difficile pour un esprit imaginatif de convaincre les esprits procéduraux de ce que l’on pourrait appeler la justesse quantique de sa solution intuitive : cette dernière n’ayant pas été planifiée ou longuement délibérée, elle peut en effet paraître relever de l’improvisation non justifiée – et donc dangereuse, voire irresponsable, du moins aux yeux des planificateurs qui se sont usés à concevoir avant la guerre des scénarios stratégiques en calculant leurs probabilités d’occurrence, dans le cadre d’une architecture systémique faite de centres de gravité et de points décisifs savamment articulés. Et, réflexion faite, ces derniers ont-ils complètement tort ? Une armée, qu’il s’agisse de préparer la guerre ou de la conduire, peut-elle se rendre dépendante à l’excès du « génie » supposé de certains de ses chefs, ou de la réputation qu’ont certains d’entre eux à improviser stratégiquement ?
Posée en ces termes, la question risque d’obscurcir ce que recouvre le concept d’improvisation en stratégie. Si l’on réduit le coup d’œil au génie, l’« improvisateur stratégique » serait finalement le chef doué d’un talent particulier pour innover de manière instinctive afin de répondre instantanément à l’impréparation tactique et technique de son propre camp lorsque celui-ci, surpris par les aléas de la manœuvre adverse, voit l’intégralité de sa planification devenir inopérante. Le problème est que l’improvisation n’est pas seulement la réponse à l’impréparation ; elle est aussi et surtout l’art de s’échapper de procédés provisoirement stériles, tout en restant conscient de la valeur des principes sur lesquels ils reposent. Un rapide détour par l’art musical permet de prendre conscience de cette tension créatrice. Compositeur prolifique, professeur au Conservatoire national supérieur de Paris et titulaire de l’orgue de Notre-Dame de Paris, Thierry Escaich est le représentant principal de l’école française d’improvisation. Tous les ans, à la collégiale de Saint – Donat – sur – l’Herbasse, des élèves du monde entier viennent se former avec lui à l’art d’innover instinctivement en faisant dévier une ligne mélodique des rails qui semblent avoir été tracés pour elle, jusqu’à paraître s’en affranchir en l’oubliant.
Il y a là un profond paradoxe, qui ne peut a priori qu’intéresser les stratégistes : en matière musicale, ce qui relève de l’instinct, par nature rebelle aux règles, s’enseignerait-il donc ? Le critique musical Frédéric Munoz parle à propos de l’art d’Escaich de « […] folles envolées virtuoses et racées », où « les thèmes grégoriens sont une réelle source d’inspiration, aux côtés de poèmes, ou tout simplement de libre inspiration ». Tout cela, note-t‑il néanmoins, « […] relève de l’imaginaire au plus haut point, mais soutenu par une maîtrise totale de la forme. On ne peut s’empêcher de penser à la réflexion de Widor à Vierne à propos du jeune Dupré improvisant à Saint-Sulpice : “Vous êtes sûr qu’il improvise ? ça semble écrit !” (1) »
À consulter le programme des cours d’improvisation de Thierry Escaich qui ont eu lieu à la fin d’août 2025, on vérifie en effet que les deux niveaux proposés aux stagiaires se fondent d’abord sur une maîtrise formelle préalable : « Travail sur des formes simples, dans un langage classique et plus actuel » pour le premier niveau ; « Approfondissement des grandes formes de l’improvisation : passacaille, symphonie, étude des langages harmonique et rythmique » pour le deuxième. Ici, rien ne semble relever de la pédagogie spontanéiste pure. On songe, en revenant au fracas moins mélodieux du champ de bataille, à l’avertissement bien connu de Bonaparte décrivant son art propre : « Sur le champ de bataille, l’inspiration n’est le plus souvent qu’une réminiscence… Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup, en secret, ce que j’ai à dire ou à faire, c’est la réflexion, c’est la méditation. »
Cette capacité à varier les procédés sans s’écarter des principes est l’une des justifications de l’enseignement militaire. En équilibrant les parts respectives de la théorie stratégique, des leçons historiques et des progrès technologiques, il n’écarte pas la possibilité que certains chefs militaires se révèlent plus doués que d’autres pour improviser face à l’inattendu, en laissant l’imagination prendre le pouvoir dans l’exécution. Il s’assure simplement, au travers d’un « travail sur des formes simples, dans un langage classique et plus actuel », associé à une valorisation du commandement par l’intention, que l’improvisation stratégique, aussi « inspirée » soit – elle, ne trahisse jamais l’accord majeur entre le but politique et l’exécution militaire, quelles que soient les circonstances.
Note
(1) Frédéric Munoz, « Improvisations au sommet par Thierry Escaich », Res Musica, 1er novembre 2008.
Olivier Zajec