Deux développements intéressants ont été observés ces dernières années. Le premier concerne la prolifération balistique à bas bruit, mais s’appuyant notamment sur des « roquettes guidées » dont la portée les rapproche des missiles balistiques de courte portée de la guerre froide – et qui sont souvent plus précises. Le deuxième porte sur le développement des missiles balistiques à lancement aérien (ALBM – Air launched ballistic missiles).
Si le premier développement a déjà été largement traité dans les pages de DSI (1) et trouve une illustration, pour ce qui est de la prolifération, dans la carte qui leur est consacrée dans ce numéro, celui des ALBM porte en lui des évolutions intéressantes. Le concept d’ALBM n’est pas historiquement nouveau et était, durant la guerre froide, l’une des possibilités envisagées afin de disposer d’une capacité de riposte décentralisée et susceptible de survivre à une attaque – surprise. Exemple spectaculaire, le largage d’un missile intercontinental Minuteman par un C‑5 en 1974 a démontré la faisabilité du concept. Plus compact et permettant un déploiement depuis des bombardiers américains et britanniques, le Skybolt n’a quant à lui pas été mené à son terme. D’autres designs, liés à la dissuasion nucléaire, ont été développés, mais aucun n’a finalement été retenu. Dans le domaine conventionnel, des variantes à lancement aérien des missiles T22 et T16 conçus dans le cadre du programme Assault Breaker, dans les années 1980, ont été envisagées, mais sans concrétisation (2).
Le cas du Kinzhal
Le concept a toutefois été repris, d’abord par la Russie. Si elle y travaillait depuis les années 2000, elle a rendu public le Kh‑47M2 Kinzhal (AS‑24 Killjoy pour l’OTAN) en 2018. Tiré par un MiG‑31K ou un Tu‑22M3, il est pour partie dérivé du 9K720 Iskander‑M, ce qui permet de réduire les coûts de conception en ne nécessitant que quelques adaptations du système, notamment au niveau des surfaces de contrôle. L’engin, de plus de 4 t au moment du largage, a un diamètre de 1 m et utilise une propulsion par carburant solide. Présenté comme faisant partie de la nouvelle génération d’armes stratégiques rendue publique en mars 2018 par le président russe, il est d’emblée considéré comme dual – avec une charge conventionnelle ou nucléaire – et permettant le traitement de cibles terrestres ou navales. Doté de sa charge conventionnelle unitaire de 480 kg, le Kinzhal a une portée d’environ 2 000 km s’il est largué depuis un MiG‑31 et de 3 000 km environ s’il l’est depuis un Tu‑22M3 (3).
Moscou le présente également comme hypersonique, mais l’appellation mérite d’être reconsidérée. Certes, sa vitesse dépasse, comme nombre de missiles, Mach 5. Mais s’il présente une trajectoire dépressive, avec un apogée à 20 km, et des oscillations en cours de vol compliquant le ciblage par des systèmes antimissiles, il n’est pour autant pas réellement manœuvrant. Le système de guidage a été spécifiquement conçu pour le Kh‑47 et s’appuie sur une centrale inertielle et le système satellitaire GLONASS. En théorie, un guidage terminal avec une liaison de données bidirectionnelle peut être assuré, mais la plupart des missiles tirés dans le cadre de la guerre d’Ukraine, du moins jusqu’au printemps 2025, montrent des erreurs circulaires probables de 15 à 35 m, qui mettent en doute son usage. Il semble cependant avoir été installé depuis lors. En outre, le missile s’est avéré loin d’être invulnérable, environ un tiers des missiles non dotés de guidage terminal ayant été interceptés.
Une offre israélienne dynamique
Pour autant, le Kinzhal est un engin encombrant et donc peu apte à être engagé dans des frappes de saturation en raison du faible nombre de plateformes pouvant l’emporter. En ce sens, il est assez peu représentatif des systèmes aérobalistiques plus contemporains. Le premier est sans doute le Rampage. Développé depuis le milieu des années 2000 sur la base du missile Extra d’IMI, il a été rendu public en 2018 par IAI. Les adaptations sont ici mineures, avec un missile dont la charge explosive passe de 120 à 150 kg, pour une masse totale d’environ 570 kg, mais dont le système de guidage, associant centrale inertielle et GPS, est conservé. Sa précision est décamétrique. L’engin à proprement parler à une portée de 150 à 200 km, en fonction de son altitude de lancement, à laquelle il faut ajouter la distance franchie par l’appareil lanceur. Un format relativement compact permet, en théorie, d’en installer jusqu’à quatre sous les ailes d’un F‑16. Utilisé par Israël contre le Hezbollah et l’Iran, le Rampage a également été acheté par l’Inde et la Grèce. La frappe israélienne du 9 septembre 2025 contre le complexe abritant le leadership du Hamas au Qatar pourrait avoir été conduite avec des Rampage. Tirés depuis l’espace aérien au – dessus de la mer Rouge, ils ont frappé avec précision sans avoir été détectés ou engagés par les défenses aériennes des pays du Golfe.
Les firmes israéliennes ont cependant conçu d’autres systèmes susceptibles d’avoir été utilisés. Leurs destins sont variables. D’abord, IAI a complété sa gamme avec la version aérobalistique du missile sol-sol LORA (Long range artillery). L’Air LORA est plus massif que le Rampage : avec une masse de 1,6 t, dont plus de 550 kg de charge explosive, sa portée passe à plus de 430 km. Sa trajectoire est également plus complexe, quasi balistique,
de sorte qu’il a été employé durant l’opération « Rising Lion » en juin 2024, probablement dans la frappe contre les grands radars d’alerte avancée Ghadir. Le guidage combine classiquement centrale inertielle et signal satellitaire, bien qu’un guidage terminal soit également évoqué. Deux Air LORA peuvent être embarqués sur un F‑16, mais le missile est également présenté comme étant susceptible d’être lancé depuis un P‑8 Poseidon – un type de formule qui pourrait intéresser l’Inde. Athènes semble également intéressée.
Ensuite, le Blue Sparrow, une version dotée d’une charge explosive du missile de simulation d’attaque du même type. Il présente une masse de 1,9 t au lancement, et sa portée atteindrait 2 000 km, en plus de celle de l’appareil lanceur, a priori un F‑15D. Le guidage comprend là aussi une centrale inertielle et un GPS, mais sa charge est également apte à effectuer des manœuvres, ce qui pourrait suggérer l’intégration d’un guidage terminal. C’est une salve de ces engins qui aurait tué l’ayatollah Khamenei le 28 février. Les Sparrow forment une famille conçue par Rafael et sont dotés de la même charge, avec trois types de booster en fonction de la menace à simuler. À voir donc si une version armée du Black Sparrow (1,275 t au lancement) est envisagée. Le Silver Sparrow, avec ses 3,13 t au lancement et une longueur de 8,39 m, semble peu compatible avec un lancement aérien.
Enfin, le Rocks, également produit par Rafael, est doté ou d’une charge unitaire optimisée pour la frappe d’objectifs enterrés, ou d’une charge explosive à fragmentation. Ces charges sont modulables, de 500, 250 ou 125 kg, avec une incidence sur la portée – donnée pour 250 km avec 500 kg. D’après l’industriel, il peut aussi recevoir un autre type de booster permettant d’accroître la portée. Ses trajectoires peuvent être sélectionnées et il peut également être lancé du sol, ainsi que depuis des navires. Le guidage terminal comprend un système antiradar et un pixel targeting (comparaison entre l’imagerie issue du renseignement et celle du système de guidage du missile). Deux engins peuvent être largués par un F‑16. Le missile a également été commandé par l’Inde, et au moins un essai a eu lieu depuis un Su‑30MKI.
Le SRBM, un ALBM comme un autre ?
D’autres programmes sont par ailleurs en cours. La Chine a révélé deux systèmes. L’YJ‑21 (4) est un engin a priori destiné aux missions antinavires et dont des essais ont été conduits depuis des H‑6. Le missile a participé au dernier grand défilé chinois. S’il est qualifié d’hypersonique, cette capacité reste cependant à démontrer. Il semble que l’YJ‑20, qui équipe les croiseurs Type‑055, soit la combinaison d’un YJ‑21 et d’un booster permettant d’accroître sa portée. L’YJ‑21 aurait une portée de plus de 1 200 km, qui pourrait être en fait celle de l’YJ‑20, et ne semble pas destiné à une utilisation aérobalistique. L’autre ALBM chinois a également été présenté en septembre dernier. Il s’agit du JL‑1, qui avait déjà été observé sous un H‑6 (recevant alors la désignation CH‑AS‑X‑13 par l’OTAN), ce qui avait suscité de nombreux débats sur sa fonction. Concrètement, elle est considérée comme nucléaire, permettant ainsi à la Chine de disposer d’une triade en bonne et due forme. Selon Pékin, sa portée, comprenant celle du bombardier, serait de 8 000 km (5).
En Corée du Sud, au moins un missile est en cours de développement, le HAGM (Hypersonic air to ground missile), mais un autre système, le K‑ALBM, pourrait également voir le jour. Des commentateurs estiment qu’au moins un de ces systèmes serait basé sur le CTM‑290 sol-sol. En l’occurrence, les KF-21 Boramae en seraient dotés. L’usage du Hyunmoo‑2A, variante coréenne de l’Iskander‑M, est parfois évoqué. La référence à un engin hypersonique renvoie à une aptitude à la manœuvre et un engin « de black-out » est évoqué dans la littérature coréenne. Concrètement, le missile pourrait être doté d’une charge à impulsion électromagnétique ou contenant des filaments de carbone qui permettrait de créer des courts – circuits sur les systèmes électriques et électroniques non protégés (6). La Corée du Sud, qui ne manque pas de systèmes balistiques, pourrait ainsi disposer d’un engin spécifique à utiliser à l’ouverture d’une campagne aérobalistique.
Les États-Unis semblaient peu prompts à s’engager dans le domaine des ALBM, à la notable exception de l’AGM‑183, un engin doté d’un planeur hypersonique : annulé en 2024, ce programme pourrait être réactivé. Lockheed Martin, de son côté, développe le Mako depuis 2017. C’est un engin de 590 kg doté d’une charge explosive de 59 kg, d’environ 300 km de portée, initialement conçu pour être emporté par les F‑35, a priori sous les ailes. Aucune commande n’a cependant été passée pour le moment. Au Royaume – Uni, il ne semble pas encore question d’une version aérobalistique du Nightfall. Ailleurs en Europe, le concept ne semble pas attirer, sauf en France. L’armée de l’Air et de l’Espace est ainsi intéressée, sachant qu’ArianeGroup avait décliné son MBT (Missile balistique de théâtre) en deux variantes, selon la portée, au cours du dernier salon du Bourget. Telles quelles, les maquettes présentées n’auguraient pas un ALBM, mais on imagine sans mal que l’ogive du système puisse être adaptée à un booster compatible avec le Rafale.
La question du ciblage
La pertinence des ALBM réside dans le couplage entre portée, accrue par l’appareil lanceur, vitesse et trajectoire : ils opèrent dans le haut supersonique, et leurs angles d’approche empêche les systèmes antiaériens classiques de les détecter. L’angle d’approche permet également un recalage GPS s’opérant pratiquement à la verticale de la cible et en altitude, hors de portée de la plupart des brouilleurs. Ils présentent donc un avantage certain sur les missiles de croisière, tout en s’avérant moins coûteux que des engins hypersoniques. Leur fabrication en masse peut être rendue plus aisée pour les États maîtrisant les techniques liées au carburant solide, à sa production et à son coulage. On pourrait ajouter qu’en fonction du type de guidage adopté, en particulier s’il ne comprend pas de guidage terminal, il offre un ratio coût/avantage potentiellement intéressant.
Il reste cependant un problème de taille, qui ne touche d’ailleurs pas que les seuls ALBM, mais tous les systèmes de longue portée dont il est question dans ce hors-
série : le ciblage. Toute stratégie aérienne positive – c’est-à‑dire qui ne se contente pas de défendre le ciel ami – reste dépendante de l’aptitude à trouver, à identifier et à localiser les cibles, et ensuite à mettre en place une « kill chain », nécessitant un traitement rapide de l’information. Il s’agit donc de disposer d’un « complexe de reconnaissance – frappe » dans la profondeur. En la matière, il faut ici constater plusieurs évolutions concurrentes. D’une part, du point de vue des approches retenues. Pour nombre d’armées, cette intégration provient du niveau stratégique qui fournit informations, appuis et armements. Cette approche est au cœur de la manière dont on appréhende les actions multidomaines ou M2MC (Multimilieux, multichamps)… et d’une intégration inter-armées plus poussée.
Mais ce que démontre le cas ukrainien est une approche partiellement inversée : le niveau stratégique met certaines capacités à la disposition des unités de contact, qui en sont les premières consommatrices. C’est ainsi qu’une section d’infanterie pourra engager des drones FPV à plusieurs dizaines de kilomètres, faire déployer des mines par des drones ou encore faire appel à l’artillerie. Cette approche trouve cependant ses limites dès qu’il est question de frappes dans la profondeur, qui nécessitent un commandement centralisé. De manière intéressante, la distinction interarmées devient ici une force : frapper les raffineries russes impose de pleinement reprendre en compte des modalités spécifiques de ciblage. Reste cependant à voir si la conduite d’actions spéciales dans la profondeur pourrait ou non impliquer des tirs à la demande, un peu à la manière de ce que font les unités d’infanterie.
D’autre part, la question des capteurs reste saillante : avant de traiter le renseignement, il faut générer des informations. Or, en la matière, il est intéressant de constater que l’une des ramifications aérobalistiques est spatiale. En l’occurrence, les développements observés n’auraient pas été possibles sans une diffusion de l’imagerie spatiale commerciale, dont la qualité s’est considérablement accrue ces dernières années, qu’il s’agisse de résolution – et donc de détails observés – ou de taux de revisite. Il faut y ajouter une diversification, avec l’arrivée de satellites radars. La firme finlandaise Iceye a ainsi révolutionné le secteur en mettant en place sa propre constellation, mais également en mettant en vente des satellites qu’elle produit, sachant qu’elle en construira 50 par an, non soumis aux législations ITAR, à partir de cette année. L’approche est payante : des pays qui ne disposaient initialement pas de capacités de renseignement spatiales s’en dotent. Le Portugal, les Pays-Bas, la Suède et la Finlande accèdent ainsi à des capacités souveraines. La Pologne, déjà acquéreuse de Pléiades Neo, a également acheté des Iceye. Cela représente 21 satellites au total, sachant que l’Allemagne et l’Ukraine accèdent aux informations d’environ 60 autres. Le spatial n’est pas le seul secteur à considérer. Au-delà des drones eux – mêmes, le déploiement de HAPS (High altitude pseudo – satellites/platform station) est potentiellement intéressant en ce qu’il permettrait de densifier la trame en matière de renseignement, mais aussi de relais de communication. Le déploiement de dronigeables à très haute altitude, à l’instar du Stratobus, offre ainsi un complément intéressant.
Le renseignement n’est pas la seule contribution de l’espace aux opérations aérobalistiques. Au-delà du fait qu’il n’existe pas de théorie aérobalistique sans guidage par GPS, le New Space pourvoit également en communications. Avec, comme pour le renseignement, une place centrale prise par les constellations en orbite basse, mais aussi les risques posés par une dépendance aux systèmes non souverains. L’épisode des coupures de Starlink en Ukraine, empêchant le déploiement de drones d’attaque aériens et navals, a ainsi laissé des traces durables… En l’occurrence, la constellation européenne IRIS² (Infrastructure for resilience, interconnectivity and security by satellite), comprenant 264 satellites, devrait être opérationnelle en 2030. Mais il reste à voir si les différentes pièces du puzzle trouveront une cohérence plus large : derrière les enjeux du renseignement, des communications ou des effecteurs, il y a celle, très politique, des structures de commandement…
Notes
(1) Jean-Jacques Mercier, « Le renouveau du missile sol-sol en Europe », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 97, août-septembre 2024 ; Philippe Langloit, « Quelques perspectives sur le missile sol-sol », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 60, juin-juillet 2018. Plus spécifiquement sur le cas européen : Philippe Langloit, « Artillerie automotrice : les grandes manœuvres ont commencé », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.
(2) Sur Assault Breaker, voir Joseph Henrotin, « La troisième offset, les réseaux et la guerre au futur antérieur », Défense & Sécurité Internationale, no 123, mai-juin 2016 et « Quarante ans dans le désert ? Le voyage doctrinal immobile de l’US Army », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 89, avril-mai 2023.
(3) Ces portées combinent celles du missile et de son vecteur.
(4) À ne pas confondre avec l’YJ-20, un temps qualifié d’YJ-21.
(5) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Convaincre par le spectacle des armes. La dimension navale de la parade du 3 septembre 2025 », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026.
(6) Thomas Newdick, « South Korea Has an Air-Launchef Ballistic Missile Program », The War Zone, 13 août 2025.
Jean-Jacques Mercier