Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 27 mai 2026

Iran: les pasdarans, nouveaux maîtres du jeu d’Ormuz

 

Depuis la mort d’Ali Khamenei et la décapitation d’une partie du régime, les pasdarans semblent avoir pris les commandes de l’Iran. À l’heure où Washington et Téhéran esquissent un accord centré sur Ormuz, leur poids éclaire la nouvelle mécanique du pouvoir iranien, entre survie, opacité et pragmatisme stratégique désormais assumé.

Qui dirige réellement l’Iran aujourd’hui? Depuis la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, tué au tout début de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février, les spécialistes de la République islamique répondent presque d’une seule voix: les Gardiens de la révolution, les fameux pasdarans, sont désormais aux commandes. Ils étaient puissants; ils incarnent à présent le pouvoir.

Cette organisation politico-militaire, fer de lance idéologique du régime fondé par le « Guide » Ruhollah Khomeyni au lendemain de la révolution de 1979, serait aujourd’hui seule à tenir le pays après la décimation de plusieurs figures majeures du pouvoir, mortes sous les bombes. L’affirmation s’est imposée depuis près de trois mois: ce que l’on a longtemps appelé le «régime des mollahs» aurait laissé place à une forme de dictature militaire dirigée par des extrémistes issus du corps des Gardiens, prêts à tout pour défendre les acquis de la révolution et pour sauver leur peau, qui ne vaudrait sans doute pas cher en cas de changement radical à la tête de l’Iran.

Reste à savoir qui sont, au sein de cette clique de pasdarans, les véritables responsables du pays. Car l’on sait ou plutôt l’on ne sait pas quel rôle exact joue le fils du défunt Guide, Mojtaba Khamenei, censé avoir remplacé son père. Le nouveau leader en titre semble réduit au rôle d’«imam caché», dans une version involontairement ironique de la tradition messianique du chiisme duodécimain annonçant le retour sur terre du descendant du Prophète à la fin des temps. Invisible, vraisemblablement blessé dans la frappe qui a tué son père, il ne s’exprime que par communiqués officiels, relayés par les médias, sans que jamais son visage n’apparaisse.

Est-il mort, instrumentalisé au-delà de la vie par des dirigeants qui auraient besoin, après la décapitation du leadership précédent, d’une figure tutélaire à des fins de légitimité politico-religieuse? Est-il mourant? Est-il défiguré ou impotent au point de ne pouvoir apparaître, même dans une vidéo? À ce jour, personne n’a été en mesure de confirmer ou d’infirmer ces rumeurs. L’une d’elles affirme que le Guide serait soigné dans un hôpital souterrain de la ville sainte de Qom.

Le pouvoir derrière le Guide

Un article du New York Times tombe à point nommé, alors que se dessinent les contours d’un accord entre Donald Trump et les Iraniens. Il permet de resserrer la focale sur les figures majeures d’une camarilla de généraux à la tête d’un système plus opaque que jamais — et dont l’étonnante capacité de résilience a laissé pantois les stratèges américains.

Selon le grand quotidien new-yorkais, cette élite au pouvoir serait formée par «un petit groupe», principalement composé d’anciens ou d’actuels hauts commandants du Corps des Gardiens de la révolution. Le journal précise toutefois que ce ne seraient pas les Gardiens de la révolution en tant qu’organisation qui exerceraient directement le contrôle, mais plutôt une «fraternité endurcie», dont l’expérience fondatrice fut la guerre brutale de huit ans entre l’Iran et l’Irak.

Fraternité: le mot est essentiel. La poignée de dirigeants qui tirent les ficelles d’un Iran affaibli, mais dur au mal, serait composée, selon des experts de l’Iran cités par le quotidien, d’une bande de sexagénaires issus des cercles du renseignement et des appareils sécuritaires. Tous seraient unis par un passé glorieux et tragique: celui de la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988.

Ces personnages sont aussi définis par leur radicalisme et par le traitement impitoyable réservé, ces dernières années, aux «ennemis de la révolution». La guerre israélo-américaine aurait ainsi eu pour effet de remettre le pouvoir entre les mains des plus durs parmi les durs. Le président de la République, Massoud Pezeshkian, et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, figures les plus visibles à l’étranger, ne seraient que des personnalités sans véritable marge de manœuvre, simples exécutants placés sur une scène dont les coulisses sont contrôlées par des acteurs plus puissants, parfois quasi inconnus.

Après le début de la guerre, ces hommes ont pris le contrôle des services de renseignement. La plupart auraient aussi des liens personnels avec Mojtaba Khamenei, en raison de leurs longues années de proximité avec le cabinet de son père. Le New York Times formule ici une précision cruciale: les parcours de ces hommes, leurs carrières et leurs visions idéologiques communes expliqueraient en partie pourquoi la guerre n’a provoqué ni l’effondrement du gouvernement ni sa paralysie, malgré la mort d’une cinquantaine de hauts responsables politiques et militaires.

Le journal ajoute que les manœuvres internes autour d’une éventuelle solution pragmatique au conflit demeurent largement obscures. Certains de ces responsables fuyaient déjà les projecteurs avant la guerre. Désormais, ils vivent cachés, par crainte de représailles.

Voici donc, selon le New York Times, les dirigeants les plus importants au sommet de l’État iranien, outre la figure désormais mystérieuse de l’ayatollah Mojtaba Khamenei.



Il y a d’abord celui dont le visage est apparu sur scène lors des premières négociations au Pakistan entre Américains et Iraniens: Mohammad Bagher Ghalibaf. Âgé de 64 ans, ancien commandant de l’armée de l’air des Gardiens de la révolution, il préside le Parlement depuis 2020. Lors de manifestations brutalement réprimées en 1999, il s’était publiquement vanté d’avoir circulé à moto pour frapper les protestataires à coups de bâton, comme un simple milicien. Le New York Times le considère comme une cheville ouvrière entre l’élite politique et militaire.

Autre personnage repéré depuis un moment par les experts, et dont la photo circule dans plusieurs articles depuis le début de la guerre: Gholamhossein Mohseni-Ejei, 69 ans. Ce mollah, ancien ministre du Renseignement, est à la tête du pouvoir judiciaire depuis 2021. L’article souligne qu’il est connu pour sa brutalité et pour son recours fréquent aux tribunaux afin de réprimer toute dissidence. Il aurait notamment supervisé une vague d’exécutions de participants aux manifestations antigouvernementales du début de l’année.

Mohammad Ali Jafari, 68 ans, général deux étoiles, ancien chef des pasdarans et ex-conseiller du défunt Guide suprême, est quant à lui l’architecte d’une stratégie qui a porté ses fruits depuis le début de la guerre: celle de la «mosaïque», un système de commandement décentralisé qui aurait permis au régime de survivre à l’éparpillement de ses centres politiques et militaires à travers le pays.

Ormuz, levier d’une victoire diplomatique

Les trois autres figures mentionnées par le New York Times sont moins connues, voire inconnues du grand public, mais joueraient néanmoins un rôle crucial au sein de cette fraternité.

Ahmad Vahidi, 67 ans, issu à l’origine du renseignement, dirige les Gardiens de la révolution depuis mars, après la mort de son prédécesseur dans les bombardements. Il a également été ministre de l’Intérieur, ministre de la Défense et commandant de la célèbre Force Qods, l’unité chargée des opérations extérieures et de la structuration des alliés régionaux de l’Iran, dont le Hezbollah au Liban.




Hossein Taeb, 63 ans, religieux passé par les appareils sécuritaires, a dirigé la milice des Bassidji puis le service de renseignement des Gardiens de la révolution, une organisation réputée pour sa répression féroce de la dissidence.

Enfin, Mohammad Bagher Zolghadr, 72 ans, presque totalement inconnu hors d’Iran, incarne, selon le New York Times, la fusion du corps militaire et de la classe politique. Ancien commandant adjoint des pasdarans et ex-vice-ministre de l’Intérieur, il a été nommé en mars secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.

Cette «bande des six» vient donc, à l’évidence, de jouer un rôle déterminant dans les négociations avec les États-Unis. Ces dirigeants y auraient démontré un mélange d’inflexibilité idéologique et de pragmatisme mesuré. Même si, comme le soulignait avec ironie le New York Times dans un autre article publié lundi, l’accord temporaire annoncé ce week-end par l’administration Trump avec l’Iran n’est ni un accord de paix, ni un accord nucléaire, ni un accord sur les missiles.

C’est précisément là que réside l’enjeu. En se focalisant sur le détroit d’Ormuz, dont la réouverture est une nécessité à la fois pour les États-Unis, pour l’économie mondiale et pour l’Iran lui-même, les nouveaux maîtres de Téhéran ont déplacé le centre de gravité de la négociation. Le nucléaire est passé au second plan. La bombe réelle, immédiate, efficace, ce n’est plus seulement l’uranium enrichi. C’est la capacité de Téhéran à menacer, contrôler ou monnayer l’un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète.

Dans cette séquence, l’Iran n’apparaît donc pas seulement comme un pays affaibli par les frappes. Il apparaît aussi comme un régime qui a survécu à sa propre décapitation, qui a resserré le pouvoir autour de ses noyaux les plus durs, et qui a compris que son levier le plus redoutable n’était peut-être pas dans ses centrifugeuses, mais dans sa géographie.

Face à un Donald Trump inconstant, pressé d’afficher un résultat et soucieux d’éviter l’embrasement économique mondial, les pasdarans semblent avoir obtenu une victoire diplomatique: imposer Ormuz comme le cœur de la discussion. Autrement dit, faire reconnaître que la véritable bombe atomique de l’Iran n’est peut-être pas nucléaire. Elle est maritime, énergétique, commerciale et mondiale.

Bruno Philip

mondafrique.com