Les dernières élections en Amérique latine révèlent un retour marqué des droites conservatrices dans plusieurs pays, comme au Chili, en Bolivie, en Équateur, ou au Honduras. Quels facteurs régionaux expliquent, selon vous, ce renversement politique ?
Les récentes élections traduisent avant tout un phénomène d’alternance politique. Le cycle électoral précédent, entre 2021 et 2022, s’était inscrit dans un contexte particulier marqué par la sortie difficile de la pandémie. À cette période, les sociétés latino-américaines étaient (et restent) profondément critiques envers leurs élites politiques et économiques, nourrissant une aspiration forte au renouvellement. Dans certains pays, comme au Chili, ce renouvellement s’est aussi manifesté par un facteur générationnel, avec l’élection d’un président progressiste très jeune, Gabriel Boric [40 ans au moment de l’élection].
Cependant, les gouvernements issus de ce cycle « de gauche » n’ont pas réussi à transformer durablement les dynamiques économiques et sociales, notamment en termes de croissance et de réduction des inégalités. Par ailleurs, si les enjeux en matière de migration, de sécurité, et de narcotrafic sont devenues centraux pour l’opinion publique ces dernières années, ils n’ont peut-être pas été suffisamment traités. Le sentiment d’insécurité, longtemps cantonné au Mexique et aux pays d’Amérique centrale, s’est étendu à toute l’Amérique du Sud, augmentant ainsi l’écho des discours de droite, voire d’extrême droite, qui ont su capitaliser sur ces préoccupations.
Cette alternance vers des gouvernements conservateurs s’accompagne d’un discours plus affirmé sur les thèmes de la sécurité, de la lutte contre le crime organisé et de la gestion de l’immigration illégale. Un exemple emblématique est la décision du président chilien d’extrême droite, José Antonio Kast [depuis le 11 mars 2026], de construire un mur de près de 500 kilomètres à la frontière péruvienne pour contenir l’immigration illégale. Une mesure qui était jusqu’alors inimaginable en Amérique du Sud.
Quelles conclusions tirer des élections en 2025 de deux candidats de droite, Nasry Asfura au Honduras et Rodrigo Paz Pereira en Bolivie ?
Le cas du Honduras illustre l’importance de l’influence exercée par la diaspora hondurienne aux États-Unis. Les envois de fonds des émigrés honduriens vers leur pays d’origine jouent un rôle économique crucial. Par ailleurs, le soutien de l’administration Trump à la candidature de Nasry Asfura, entrepreneur et représentant du Parti national du Honduras, a également pesé dans un scrutin marqué par un faible écart entre les principaux candidats. Seuls 27 000 bulletins les séparaient. Il faut rappeler que, selon les statistiques de la Banque mondiale (1), plus de 25 % du PIB du pays est le fruit des transferts monétaires des Honduriens vivant à l’étranger, et dans leur grande majorité aux États Unis, ce qui confère à ce pays une influence politique particulièrement significative au Honduras.
En Bolivie, le scrutin de 2025 marque la fin d’un cycle politique dominé pendant deux décennies par le Mouvement vers le Socialisme (MAS). En effet, si le passage d’un gouvernement de gauche à un gouvernement de centre-droit, incarné par Rodrigo Paz, peut sembler classique, il s’inscrit dans un contexte de transformation électorale majeure. Alors que le MAS disposait d’une assise politique et sociale considérable, notamment grâce à son enracinement dans les mouvements paysans, ces élections se sont traduites par son effondrement, notamment au Parlement. Ainsi, cette défaite illustre un changement profond dans la vie politique bolivienne, dépassant la simple alternance politique.
Par rapport à 2022, des dynamiques sociales et économiques ont-elles influencé cette évolution électorale ?
L’évolution électorale récente en Amérique latine s’inscrit dans un contexte social et économique complexe, marqué par une croissance économique limitée et des problèmes structurels persistants, notamment en matière de redistribution des richesses. Un indicateur clé à cet égard est le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités au sein des sociétés. L’Amérique latine est malheureusement la région la plus inégale de la planète. Néanmoins, un pays a vu ce coefficient diminuer ces dernières années : le Brésil ; ce qui constitue un signe positif dans une région souvent confrontée à des perspectives économiques moroses.
Cette diminution relative des inégalités traduit des changements structurels importants. Parmi ceux-ci figure une réforme fiscale majeure, avec l’instauration d’une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) unifiée à l’échelle nationale. Cette harmonisation fiscale rompt avec un système antérieur fragmenté, où chaque État appliquait ses propres règles, entrainant une forme de concurrence fiscale interne. En unifiant et en rendant plus transparentes les modalités d’imposition, cette réforme contribue à renforcer la prévisibilité et la stabilité de l’économie brésilienne.
Par ailleurs, des ajustements fiscaux ont été opérés sur l’impôt sur les sociétés et les particuliers. Ces mesures ont consisté à alléger, voire exonérer, la charge fiscale pesant sur les ménages les plus modestes, tout en introduisant de nouveaux mécanismes pour taxer davantage les plus hauts revenus, notamment ceux qui échappaient jusqu’alors à l’impôt via des structures annexes, comme les holdings ou des biens détenus à l’étranger. Ces réformes structurantes jalonnent le chemin vers une transformation économique plus durable.
Fait notable, ces avancées ont été adoptées malgré des forces conservatrices majoritaires au Congrès brésilien, qui se trouvent régulièrement en décalage avec les priorités du président Luiz Inácio Lula da Silva. Ce paradoxe souligne la complexité du paysage politique et institutionnel brésilien, où des progrès importants peuvent néanmoins émerger dans un contexte de tensions idéologiques.
Observe-t-on globalement une érosion de la confiance dans les institutions démocratiques ?
Les études d’opinion, telles que celles menées par V-Dem sur la qualité de la démocratie ou le Latinobarómetro, dirigé par Marta Lagos au Chili, montrent une tendance à l’érosion de la confiance des citoyens latino-américains envers leurs institutions démocratiques ainsi que leurs élites politiques et économiques. Cette dégradation varie toutefois selon les contextes nationaux. Par exemple, au Brésil, l’implication accrue des forces armées dans la gouvernance sous Jair Bolsonaro a contribué à une dégradation de leur image auprès de l’opinion publique. Ce phénomène s’inscrit dans ce que le professeur Manuel Alcántara de l’université de Salamanque qualifie de « démocraties fatiguées » en Amérique latine. Selon les termes d’Alcántara, il existe une lassitude croissante des citoyens, qui se manifeste par une crise de la représentation, comme en témoignent l’épuisement des partis politiques, la perte de confiance dans les institutions et les niveaux élevés d’insatisfaction démocratique, le tout dans un contexte de mutations socioculturelles rapides induites par la révolution numérique (2). Néanmoins, il demeure essentiel d’analyser ces évolutions en tenant compte des spécificités propres à chaque pays.
En matière d’ingérences étrangères dans les scrutins latino-américains, des exemples récents et significatifs sont-ils à relever ? Quelles menaces pèsent sur les prochaines élections dans la région et quels pays seront particulièrement sous surveillance ?
En 2025, l’ingérence étrangère dans les scrutins latino-américains s’est illustrée notamment par le soutien explicite de Donald Trump au candidat Nasry Asfura au Honduras, qui a finalement été élu. Par ailleurs, aux États-Unis, l’administration a également manifesté un appui marqué envers Javier Milei en Argentine, par exemple à travers un prêt du Trésor américain accordé au gouvernement argentin, accompagné du soutien public de Donald Trump à ce candidat. Ces exemples soulignent l’influence directe exercée par certains acteurs étrangers dans les processus électoraux de la région.
La question de l’ingérence, principalement attribuée aux États-Unis, mais potentiellement liée à d’autres pays, mérite une attention particulière à l’approche des prochaines élections majeures en Colombie [mai] et au Brésil [octobre] en 2026. Entre le cycle électoral précédent de 2021-2022 et aujourd’hui, les outils numériques ont considérablement évolué, facilitant la diffusion massive de fausses informations ainsi que la mise en œuvre de stratégies de diffamation et de manipulation. Face à ces enjeux, certains pays, comme le Brésil, ont adopté des mesures législatives visant à réduire l’impact des fake news et à mieux encadrer la communication électorale (3). Le tribunal suprême électoral (TSE) a créé une jurisprudence en matière de contentieux électoral afin d’éviter l’utilisation dévoyée de l’intelligence artificielle durant les élections de 2026.
Cependant, la puissance croissante des technologies, notamment de l’intelligence artificielle, suscite des inquiétudes quant à une possible intensification des ingérences étrangères lors des scrutins à venir. Ces développements appellent à une vigilance accrue pour préserver l’intégrité des processus démocratiques dans la région.
Face à une instabilité politique persistante au Pérou, quelles sont les attentes des prochaines élections en avril 2026 ?
Le Pérou traverse depuis de nombreuses années une période d’instabilité politique profonde, caractérisée par une succession rapide de présidents. Cette instabilité s’explique en grande partie par une série de scandales de corruption touchant presque tous les présidents élus depuis 2000, à commencer par Alejandro Toledo (4). La quasi-totalité de ces dirigeants ont été mis en examen ou condamnés, et dans un cas tragique, un président (Alan Garcia, 2019) s’est même suicidé alors qu’il était inculpé pour des affaires de corruption.
Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de crise institutionnelle, marquée par un affrontement récurrent entre le pouvoir législatif et l’exécutif. Ce déséquilibre des pouvoirs contribue à la fragilité gouvernementale et explique en partie la fréquence des changements à la présidence. Ces derniers mois, le pays a connu plus de trois chefs d’État successifs, sans compter les nombreux remaniements ministériels et les rotations à la tête du gouvernement. Cette instabilité politique chronique alimente une forte incertitude quant à l’avenir du pays et pose des défis majeurs pour les élections d’avril 2026.
En ce qui concerne le Brésil, quelles perspectives et quels défis anticipez-vous pour les prochaines élections présidentielles en octobre 2026 ? Le pays maintiendra-t-il son rôle de leader de la gauche latino-américaine ?
Les prochaines élections présidentielles au Brésil s’annoncent particulièrement disputées, opposant principalement Luiz Inácio Lula da Silva à Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Les études d’opinion révèlent une société profondément divisée, avec une cristallisation précoce des intentions de vote autour de ces deux figures majeures, incarnant des visions politiques opposées. Cette campagne s’annonce également historique, car il s’agira vraisemblablement de la dernière participation de Lula da Silva. En effet, depuis le retour à la démocratie en 1989, il a été directement ou indirectement présent à chaque élection présidentielle, que ce soit en tant que candidat ou à travers des proches comme Fernando Haddad en 2018 ou Dilma Rousseff en 2010 et 2014.
Même si l’héritage politique de Lula da Silva continuera probablement d’influencer la gauche brésilienne, notamment lors des scrutins futurs, son âge avancé (80 ans) rend improbable sa candidature au-delà de 2026. Ce contexte marque un tournant pour la démocratie brésilienne, qui a longtemps été centrée autour de sa personnalité et de son influence singulière. À l’avenir, le pays devra donc identifier de nouveaux leaders capables de porter les aspirations de la gauche dans un paysage politique en pleine évolution. Ce moment de transition sera crucial pour le maintien du rôle du Brésil comme leader de la gauche latino-américaine, un rôle qui reste à confirmer lors des prochains scrutins.
Comment analysez-vous les enjeux électoraux en Colombie à l’approche des prochaines échéances en mai 2026 ? Quels impacts ces élections pourraient-elles avoir sur la région ?
Les prochaines élections en Colombie seront particulièrement scrutées en raison de leur caractère polarisé. Les résultats des élections législatives de mars ont révélé une résilience notable de la base électorale du président Gustavo Petro, ce qui n’était pas acquis. En effet, lors des élections de mi-mandat, le président colombien semblait avoir une implantation territoriale limitée, même dans des zones clés comme la capitale, Bogotá. Plusieurs analystes avaient alors estimé que son influence était passagère et que les scrutins de 2026 pourraient ramener au premier plan des figures plus traditionnelles, notamment issues de l’opposition de droite.
Cependant, les élections législatives de mars 2026 ont démenti ces prévisions. Le parti de Gustavo Petro, le Pacto Histórico, a non seulement consolidé sa présence, mais a également amélioré ses résultats, devenant la première force politique au Sénat. Selon les chiffres disponibles, le nombre de sièges détenus par le Pacto Histórico serait passé de 16 à 25, confirmant une progression électorale significative. Ce renforcement du pouvoir législatif de Gustavo Petro pourrait avoir des répercussions importantes sur la scène politique nationale, notamment si le candidat soutenu par le président Petro est élu Président (5), rendant ces élections à venir d’autant plus cruciales.
Notes
(1) En 2024, les transferts monétaires représentaient 25,7 % du PIB hondurien. Sur ce total, près de 90 % provenaient des États Unis (https://data.worldbank.org/country/honduras).
(2) Manuel Alcántara Sáez, Cristina Rivas Pérez et Cecilia Graciela Rodríguez Balmaceda, « Sociedades cansadas y democracias fatigadas en América Latina », Revista mexicana de sociología, vol. 86, juin 2024 (https://tinyurl.com/2zseb4k4).
(3) Sara Reis, « Inteligência artificial nas eleições? Veja o que ficou decidido pelo TSE », Senado Verifica, 6/3/2026 (https://tinyurl.com/bdfwjkd2).
(4) Président du Pérou de 2001 à 2006, il a été extradé des États-Unis en 2023 et condamné en 2024 à 20 ans de prison pour pour avoir reçu des pots-de-vin d’un montant de 35 millions de dollars (notamment dans l’affaire Odebrecht), ainsi qu’à 13 ans de prison pour blanchiment en 2025. En janvier 2026, la moitié des 130 membres du Congrès péruvien étaient visés par des enquêtes judiciaires, la plupart dans des dossiers de corruption (NdlR).
(5) Le mandat présidentiel colombien est limité à quatre ans non renouvelables (NdlR).
Gaspard Estrada
