Roberto Saviano vit sous protection policière depuis 20 ans, après avoir révélé l’étendue et la violence de la Camorra dans son best-seller Gomorra.
L’écrivain italien dénonce le retard de la France face à la criminalité organisée.
Il explique comment les mafias utilisent désormais une main-d’œuvre toujours plus jeune, tout en dénonçant le danger d’une société civile qui cède au silence.
Vous avez récemment rencontré Amine Kessaci à Marseille, militant écologiste engagé depuis plusieurs années contre le narcotrafic, dont le frère Mehdi a été assassiné ce mois-ci. Pourquoi ?
J’ai rencontré ce jeune homme pour lui apporter ma solidarité et lui présenter mes condoléances. Mais aussi pour lui dire de ne pas porter cette terrible et écrasante responsabilité qu’il ressent en ce moment concernant la mort de son frère.
Les coupables, ce sont les assassins, pas lui. Je sais qu’il est impossible de trouver du réconfort lorsque l’on est responsable de la douleur de ses proches, c’est quelque chose que je connais… malheureusement. Ce que nous avons en commun, c’est la solitude. Celle qui est soudaine, à laquelle on ne s’attend pas, qui survient simplement parce qu’on a choisi de prendre certaines positions. Mais je pense que cet homicide peut changer l’histoire du pays.
En quoi ce meurtre changerait la dynamique en France ?
Pour la première fois, l’État français s’est tenu officiellement aux côtés d’une famille de victime.
C’est la première fois que le gouvernement ne se cache pas derrière la question du frère criminel.
Une chose pareille n’était jamais arrivée auparavant. Je m’attendais au contraire à ce que la police dise : « Nous ne sommes pas sûrs qu’il s’agisse d’un homicide lié à une vengeance croisée, c’est entre criminels ». Je ne croyais pas que l’État français choisirait immédiatement la voie de la protection de l’innocence. De plus, la société civile semble avoir compris qu’il existe des organisations si puissantes qu’elles peuvent commettre ces vengeances croisées.
Vous avez pourtant déclaré que la France était en retard dans la lutte contre le narcotrafic. Selon vous, que devrait-on faire ?
Ce que les Français n’ont pas encore fait, c’est certainement construire un contraste avec l’économie mafieuse. Il manque des lois pour pouvoir révéler les liens entre la politique et la mafia en France. Il manque des outils pour enquêter sur le blanchiment d’argent.
Il manque les saisies de biens aux organisations mafieuses. Il manque encore une police, un département dédié uniquement aux organisations criminelles mafieuses. Le retard est très, très fort. Mais il est aussi culturel.
Un retard culturel, c’est-à-dire ?
En France, on se dit que les histoires de narcotrafic sont des problèmes d’immigrés. Cette erreur culturelle a été l’une des principales causes du recul du pays dans la lutte contre les mafias. Croire que c’est un problème d’ordre public lié aux immigrés, et non un système économique complexe et articulé de pouvoir, a contribué au retard actuel que connaît la France en matière de lutte.
Le gouvernement français n’adopte pas, selon vous, la bonne stratégie…
Le président Emmanuel Macron est en train d’essayer de dire : si vous consommez de la drogue, vous soutenez les organisations criminelles. Je comprends le principe, et c’est vrai, mais on ne peut pas donner au seul consommateur la responsabilité du trafic, surtout par rapport à un État qui n’est pas vraiment en train de combattre l’économie criminelle.
Le mois dernier, après une fusillade mortelle sur un point de deal à Nice, un jeune homme de 18 ans a été interpellé. La main-d’œuvre des trafiquants semble de plus en plus jeune…
Oui. L’abaissement de l’âge dans le crime appartient à notre époque. Cette tendance est d’ailleurs visible dans le monde entier, de l’Égypte aux Philippines, en passant par Naples. On tire et on entre dans les organisations criminelles de plus en plus jeune. Hier encore à Naples, un ado de 15 ans s’est rendu à la police après avoir tué par balle un jeune de 19 ans. Ce phénomène arrive aussi en France, et jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’attention particulière sur ce sujet.
Comment expliquer cette évolution ?
Parce que la voie du crime organisé, même s’il y en a d’autres, est la seule qui promet, en échange d’un engagement, de croître économiquement. Aujourd’hui, un jeune de 15 ans sait que s’il va travailler, il n’a pas l’espoir de vivre dignement. Qu’est-ce qui le convainc d’entrer dans les organisations ? La croissance. C’est-à-dire, savoir que dans cinq ans, il y a la certitude que s’il devient un bon soldat de la mafia, il grandira économiquement.
Ce que le travail ordinaire ne lui permet pas. Mais il n’y a pas que l’argent. Il y a aussi clairement l’identité, le statut que cela implique. Celui de faire peur, de se construire une identité dans le quartier, d’être perçu comme homme craint.
Depuis l’assassinat de Mehdi Kessaci, de nombreux militants antidrogue disent « craindre » pour leur vie et ont décidé de ne plus évoquer publiquement ce fléau.
Le silence est compréhensible. L’omerta est souvent une pratique d’autoprotection. À Marseille, les organisations criminelles comme la DZ Mafia font face à quelque chose qu’elles n’ont jamais eu à gérer, et qu’elles ne savent pas gérer : une visibilité médiatique inattendue. Et cela les rend littéralement folles. Dans ce contexte, on ne peut blâmer le Marseillais qui a peur de faire une déclaration publique. Néanmoins, c’est un signal terrible pour la situation française. Parce que cela démontre que le pouvoir criminel arrive à obtenir un tel consensus que les gens ont même peur de s’exprimer.
Depuis que vous avez dénoncé les méfaits de la Camorra, vous vivez sous protection policière. Avez-vous des regrets ?
Oui. Je me suis embourbé dans une vie beaucoup trop difficile, que je regrette d’avoir choisie de cette manière. J’aimerais pouvoir modifier mon parcours. Je vis comme un prisonnier.
Considérez-vous que les journalistes ont un rôle à jouer dans cette lutte contre le crime organisé ?
Oui, en maintenant une attention constante, en essayant de ne pas se laisser vaincre par l’algorithme, même si je sais que c’est presque impossible. Les mafias savent très bien qu’il est facile de faire des affaires sans attirer l’attention, parce que les médias ne parlent que des trois nouvelles « fraîches » du jour.
Et cela réussit à faire distraction de toutes les autres. Sauf que quand il n’y a pas d’attention, il n’y a pas de demande de transformation de la part de la société. Je ne peux que conseiller aux journalistes de ne jamais détourner le regard, de le maintenir fixé sur ces dynamiques, et surtout de pouvoir le faire quand les journaux réussissent à donner une protection, et je parle de protection légale. Parce qu’en ce moment, le grand problème du journalisme est le manque d’argent. Mener des enquêtes coûte cher, donc les médias évitent d’en faire. Et l’économie criminelle en tire profit.