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vendredi 10 avril 2026

Géopolitique de la jeunesse

 

Pérou, Népal, Indonésie, Madagascar ou encore Maroc : les jeunes générations de ces pays se sont mobilisées en 2025. Rassemblées sous le dénominateur commun de la « Gen Z », comment présenter ce mouvement et définir les cadres de son action ?

La « Gen Z » identifie, selon certains chercheurs, les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 (1). Les modes d’action de cette jeunesse, qui met en avant le marqueur générationnel, sont régulièrement associés à l’usage des réseaux sociaux. En effet, c’est la toute première génération qui est née avec ces outils numériques et qui a grandi en parallèle de ce développement technologique. De façon quasi innée, elle possède une forme d’agilité dans l’usage du numérique par rapport aux générations précédentes. Elle est également reliée par des symboles communs : le drapeau de la série One Piece, la nature de ses revendications, son répertoire d’actions, virtuelles ou réelles. Néanmoins, derrière ce mot générique de « Gen Z », des cadres et des spécificités nationales restent visibles.

Les mobilisations de jeunes générations prennent place dans des contextes nationaux et des systèmes politiques variés. Ont-elles des points communs notables ?

Dans la majorité des cas observés, il s’agit de pays du « Sud global » ayant une longue tradition de luttes coloniales et postcoloniales propres : par exemple, le chercheur Alex de Jong montre comment le mouvement népalais de 2025 se situe dans la continuité des espoirs déçus du soulèvement de 1990, qui avait transformé le pays en monarchie constitutionnelle multipartite (2). La dynamique contemporaine, toutefois, ne peut pas être comprise sans composer avec un deuxième élément : les effets d’imitation entre ces pays, qui posent la question de l’unité des mobilisations en cours. Des effets de mimétisme avaient déjà été observés avec les précédents mouvements des années 2010. C’était le cas dans des pays du Maghreb, avec les printemps arabes (2011-2012), au Sénégal et au Burkina Faso, avec les printemps africains (2012-2014), ou encore en Asie, à Hong Kong, en 2014 puis en 2019. D’autres mouvements sont survenus après la pandémie de Covid-19, notamment au Sri Lanka en 2022, et au Bangladesh en 2024.

Si l’on observe la structure de toutes ces sociétés, on peut immédiatement remarquer qu’il s’agit globalement d’États jeunes, au double sens du terme : historiquement, mais aussi sur le plan démographique. Selon les estimations consultées, il y a à chaque fois au moins un quart de leur population issue de la « Gen Z » (3). Au Maroc, en 2024, elle constituerait environ 30 % de la population (37,9 millions) ; au Népal, 9 millions sur 30 millions d’habitants ; quant à Madagascar, l’âge médian est de 21,3 ans (2024). Il n’est en rien étonnant que des mobilisations de la jeunesse éclatent dans ces pays.

Par ailleurs, l’urbanisation et le niveau d’éducation sont partout en hausse, malgré de fortes inégalités en la matière. En effet, le deuxième trait saillant d’unité est le fait que l’ensemble de ces sociétés se caractérise par de très fortes inégalités socioéconomiques et politiques. Une partie de la population est perçue comme étant privilégiée, voire ultra-privilégiée, face à une immense majorité qui n’a parfois pas accès à des biens et services essentiels, comme la santé au Maroc ou l’électricité à Madagascar.

Si les systèmes politiques sont semblables, les revendications portées d’un pays à l’autre le sont-elles aussi ?

Il s’agit d’un troisième élément d’unité entre tous ces pays : on retrouve partout, et en premier lieu, des accusations de mal-gouvernance, perçue au prisme de la corruption, des privilèges des élites et d’un fossé grandissant entre gouvernants et gouvernés. Ce sont des mouvements qui réclament des avancées semblables et qui, tous, dénoncent des inégalités matérielles, mais aussi politiques.

Le décalage entre les élites et le peuple pourrait rappeler celui formulé dans le slogan « Nous sommes les 99 % », porté par des mouvements disparates au début des années 2010, comme les Indignés et Occupy Wall Street, mais aussi par des mouvements d’étudiants chiliens en faveur d’une nouvelle politique éducative, qui se sont étendus en Amérique du Sud. Cette polarisation renvoie à une double inégalité, économique et politique. Les chercheurs Albert Ogien et Sandra Laugier ont observé partout dans le monde, en 2014, la répétition de mouvements lancés ou investis par la jeunesse autour d’un seul mot d’ordre : la démocratie. À leurs yeux, cette notion recouvre un vaste éventail de revendications, allant de la probité des gouvernants jusqu’à la critique de l’érosion du système représentatif là où il existe (4). Selon un autre chercheur, Angelo Montoni Rios, réclamer la démocratie permet aux militants de formuler une demande à laquelle le plus grand nombre de citoyens pourrait adhérer, tout en assumant le caractère spontané, apartisan et majoritairement non violent de ces protestations (5). C’est pour cela que ces causes, que nous avons définies avec Valérie Becquet comme « démocratiques » au sens premier du terme, relèvent de demandes d’égalité réelle entre citoyens face à des systèmes souvent formellement démocratiques mais accusés de privilégier certaines catégories de la population au détriment d’autres, un trait accentué par le néolibéralisme défendu par les élites au pouvoir.

En 2025, une dynamique semblable se retrouve dans tous les cas étudiés : au-delà des inégalités sociales et économiques, les jeunes réclament une véritable association à la chose publique et une égalité réelle entre citoyens. Ils dénoncent d’abord des décisions perçues comme injustes : par exemple, la priorité donnée aux stades plutôt qu’aux hôpitaux ou à l’éducation au Maroc ; l’accès à l’eau et à l’électricité au Madagascar. Mais cela s’accompagne d’une contestation plus large des régimes eux-mêmes. Le fait que le mouvement « GenZ 212 » au Maroc soit allé jusqu’à demander au roi Mohammed VI de changer de gouvernement, ou encore qu’une Première ministre népalaise ait été désignée via une consultation sur Discord, illustre cette aspiration à reprendre la parole et à intervenir directement dans le jeu politique.

En somme, pour toute une partie de la jeunesse, il s’agit de remettre au centre du jeu l’idée d’égalité et d’horizontalité (un citoyen égale une opinion, et éventuellement une voix) et de dénoncer des inégalités croissantes à travers les symboles mêmes du pouvoir et de la décision politique.

Les prémices du mouvement sont-elles à trouver dans les luttes au Bangladesh ou au Kenya en 2024 ?

Le terme Gen Z était déjà apparu au Kenya en 2024. C’était alors la première fois que des contestations étaient explicitement présentées sous un prisme générationnel et l’étiquette Gen Z, d’après mon collègue XN Iraki de l’Université de Nairobi (6). Au Bangladesh aussi, l’étiquette a été employée pour caractériser les protestations de l’été (7).

En 2024, la contestation des privilèges accordés à certaines catégories de la population était déjà au cœur des revendications : d’un côté, le système des quotas au Bangladesh (8) ; de l’autre, la loi de finances au Kenya. Rappelons que, dans ce pays d’Afrique de l’Est, 80 % de la population a moins de 35 ans, que le taux d’urbanisation et le niveau d’éducation augmentent, tandis que les inégalités sociales demeurent. Un autre point de comparaison évident, surtout avec le Kenya, est une contestation des jeunes liée à l’exhibition de la richesse des gouvernants : elle va de pair avec les dénonciations contre la corruption, qui ont également marqué les luttes plus récentes, par exemple avec une vidéo TikTok montrant un jeune Népalais qui étale sa richesse sous un « arbre de Noël » de cadeaux de luxe.

Le contexte post-pandémique dans lequel interviennent toutes ces mobilisations a également son importance. Les jeunes concernés sont hyperconnectés et favorisent une utilisation des réseaux sociaux à des fins d’auto-organisation. Plus que des digital natives (personnes nées entre les années 1980 et 2000 et ayant grandi dans un environnement numérique), les jeunes de la Gen Z sont de véritables social network natives, car ils sont nés dans l’ère du développement des réseaux sociaux.

Doit-on s’attendre à voir le phénomène perdurer et de nouveaux foyers émerger ? Quid de l’Europe ?

Certains symboles ont déjà été repris en Europe et aux États-Unis. Le drapeau de One Piece est apparu dans des mobilisations propalestiniennes, ainsi qu’aux États-Unis pour le « No Kings Day » (9). Néanmoins, il serait imprudent de faire des prévisions sous un angle uniquement générationnel. En effet, ce prisme est toujours à double tranchant.

Premièrement, il existe une Gen Z très mobilisée, ce qui laisse entendre qu’il est possible d’aborder ces mobilisations sous le prisme de la nouveauté : la revendication d’identité collective, confortée par la lecture médiatique de l’usage des réseaux sociaux, peut renvoyer à une nouveauté, à quelque chose d’inédit. Or, une lecture plus approfondie des mobilisations de la jeunesse dévoile que les mobilisations de la Gen Z ne sont ni une nouveauté dans l’histoire ni une nouveauté depuis l’arrivée d’Internet. Les travaux de l’historien Eric Hobsbawm montrent que, dès les années 1960, des diffusions de styles de la jeunesse américaine via les moyens de communication de l’époque ont contribué à diffuser certaines idées contestataires (10). De même, certains travaux consacrés aux années 1968 démontrent que, par exemple, parmi des pays aussi différents que le Japon, l’Italie, l’Allemagne, les États-Unis et la France, il existe un socle commun de revendications (anti-autoritarisme, anti-impérialisme, contestation de la guerre au Vietnam, etc.) (11). Plus récemment encore, les printemps arabes et les printemps africains ont été appréhendés sous ce même prisme générationnel. Ce n’est finalement pas nouveau de vouloir inscrire une mobilisation dans une certaine génération, tout en affirmant que c’est la première à se mobiliser.

La deuxième faille d’une lecture trop générationnelle consiste à se recentrer sur le prisme de l’unité de cette génération. Parmi tous ces jeunes, il se peut que ce qui les caractérise en termes d’unité soit uniquement une période de naissance. Or, cela est insuffisant pour en faire à proprement parler une génération avec des caractéristiques communes.

La caractéristique d’unité de la Gen Z touche peut-être au fait qu’elle a des pratiques numériques très développées, qu’elle a grandi dans l’ère des réseaux sociaux, et qu’elle partage donc des références culturelles communes, le tout dans un monde de plus en plus globalisé. Néanmoins, en observant de plus près cette génération et ce qui la compose, elle est finalement tout sauf unie. Il existe en son sein des unités de génération : des micro-unités de génération qui se mobilisent également, mais qui sont en forte opposition avec d’autres unités de la même génération.

Ainsi, il est encore trop tôt pour dresser un portrait précis de ceux qui se mobilisent actuellement, ou qui se sont mobilisés dans les mois précédents, dans ces différents contextes. Aujourd’hui, il existe une division entre catégories sociales de la jeunesse, selon qu’elle soit privilégiée ou non. Néanmoins, concernant les jeunes mobilisés, ce n’est pas inédit de leur part de se revendiquer porte-parole d’une génération entière.

Au-delà de ces mouvements qui ont fait l’actualité en 2025, quel portrait plus général peut-on tirer de la jeunesse des années 2020 ? Doit-on la qualifier d’engagée, d’après les marches mondiales pour le climat ou les campus engagés pour la Palestine ?

La Gen Z n’est ni plus engagée, ni plus unie dans l’engagement. Chez les jeunes, il existe toujours une certaine indifférence face aux mouvements de contestation. Une recherche effectuée en Italie en 1969-1970, c’est-à-dire au pic des années 1968 dans le pays, montre que seuls 22 % des 15-24 ans déclaraient être engagés politiquement à l’époque (12). Or, les années 1968 sont, d’un certain point de vue, l’archétype de la mobilisation des jeunes dans l’histoire. Ces chiffres montrent pourtant que cet engagement était beaucoup plus faible que ce qui est généralement mis en avant. De même, aujourd’hui, cette prétendue unité de la génération est mise à mal si l’on prend l’exemple des mobilisations propalestiniennes. Celles-ci reflètent des divisions anciennes, entre supporters et opposants à un certain nombre de thématiques. Autrement dit, bien qu’il y ait des jeunes engagés sur les campus pour la cause palestinienne (notamment aux États-Unis), d’autres jeunes ne se sont pas du tout engagés pour cette cause, tandis que d’autres encore s’engagent en soutien à Israël.

Globalement, il est difficile d’appréhender immédiatement si une génération est plus engagée qu’une autre, plus unie qu’une autre. C’est plutôt une continuité de ce qu’on a pu observer par le passé, avec des fractions de générations engagées pour certaines causes. En l’occurrence, ce sont des causes qui renvoient à une demande pour plus d’égalité et de démocratie.

Dans quelle mesure les outils numériques contribuent-ils à cet engagement ?

Les réseaux sociaux et l’usage du numérique offrent des possibilités quant à plus d’horizontalité et d’égalité dans les mouvements de la Gen Z. D’une part, la circulation de l’information est avantagée, notamment par le détournement de l’usage général des applications, réseaux sociaux et plateformes (tels que Discord, TikTok, Telegram), en un usage particulier qui favorise davantage d’auto-organisation. Cela témoigne de l’horizontalité de ces mouvements, limitant d’autre part le contrôle que peut exercer le pouvoir sur eux. Les mobilisations prépandémie à Hong Kong (2019-2020) sont un bon exemple des différents usages qui peuvent être faits des outils numériques. Néanmoins, l’angle de la nouveauté sur l’usage du numérique n’est ni absolu ni inédit, puisque les printemps arabes ont été surnommés « la révolution Twitter » en leur temps. Aujourd’hui, il faudrait plutôt parler de révolutions TikTok ou Discord, mais les modalités et l’usage des réseaux sociaux à des fins d’organisation restent les mêmes.

Il existe trois principaux effets du numérique et de son utilisation. Le premier : la transmission, c’est-à-dire la circulation de l’information et de la mémoire militante, sans intermédiaires médiatiques ou organisationnels. Cela concerne aussi les symboles : on a des exemples de transmissions, y compris au nord de la planète, notamment des techniques qui étaient celles de Hong Kong, à savoir l’idée de faire de petits groupes de manifestants (les soi-disant « manifestations sauvages »). Cette pratique est apparue dans les manifestations contre la réforme des retraites en France, ainsi que d’autres techniques de construction de barricades, qui ont ressurgi dans le mouvement « Bloquons tout », le 10 septembre.

Le deuxième effet : l’expérimentation de l’égalité au travers de la plateforme, notamment par une culture particulièrement diffusée dans ces générations, à savoir celle du jeu vidéo qui, au travers de la répartition des rôles, apprend aux jeunes à collaborer entre eux. Ce dernier aspect se manifeste aussi bien dans la rue qu’à l’arrière-plan. C’est une clé de lecture importante pour comprendre les idées qui se sont diffusées dernièrement, non seulement celle de la convergence des luttes, mais aussi celle concernant la diversité des modes d’action. Lors du mouvement altermondialiste notamment, l’idée qu’il ne fallait pas juger entre les formes les plus violentes, comme un black bloc, et des formes plus pacifiques de manifester, a vu le jour. Ce qui apparait, c’est une division du travail manifestant sous des formes auto-organisées.

Enfin : la rapidité avec laquelle se diffusent les informations pratiques, notamment les lieux de rendez-vous et les cibles, a été déterminante. Elle contribue sensiblement à rendre ces mouvements peu et difficilement contrôlables par les autorités.

Notes

(1) Élodie Gentina, Marie-Ève Delécluse, Génération Z : Des Z consommateurs aux Z collaborateurs, Dunod, 2018 ; Lucile Cassé, Alexis Le Blanc, Marie-Pierre Cazals, « Qui sont les jeunes de la “génération Z” ? », Nouvelle revue de psychosociologie, n°37, p. 157-170 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​n​r​p​.​0​3​7​.​0​157).

(2) Alex de Jong, « Népal : le soulèvement vient de loin », Contretemps, 19 septembre 2025 (https://​www​.contretemps​.eu/​n​e​p​a​l​-​s​o​u​l​e​v​e​m​e​n​t​-​v​i​e​n​t​-​d​e​-​l​o​i​n​/​#​_​f​tn1).

(3) The World Factbook.

(4) Albert Ogien, Sandra Laugier, Le principe démocratie : Enquête sur les nouvelles formes du politique, La Découverte, 2014.

(5) Angelo Montoni-Rios, « Radicalisation de l’action collective et jeunesse populaire : construction du politique et résistances au Chili », thèse de doctorat en sociologie, EHESS, 2009.

(6) XN Iraki, « Troubles au Kenya : les raisons économiques profondes qui ont fait descendre la génération Z dans la rue », The Conversation, 2 juillet 2024 (https://​tinyurl​.com/​4​2​5​2​4​f9e).

(7) ARTE Reportage, « Bangladesh : la révolution de la génération Z », YouTube, 28 octobre 2024 (https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​E​F​z​D​8​M​W​k​APQ).

(8) En juin 2024, le gouvernement rétablit le système de quotas, favorisant certains cercles, pour obtenir des emplois gouvernementaux particulièrement prisés.

(9) Journée nationale de protestation aux États-Unis contre les politiques de l’administration Trump, le 18 octobre 2025.

(10) Eric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle (1914-1991), Le Monde diplomatique/éditions Complexe, 1999. Seconde édition : Le Monde diplomatique/André Versaille éditeur, 2008. Troisième édition : Le Monde diplomatique/éditions Agone, 2020 (édition originale : The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914-1991, Michael Joseph Editions, 1994).

(11) Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, Presses de Sciences Po, 2008.

(12) Alessandro Cavalli (dir.), Giovani oggi, Il Mulino, 1984, p. 82-83.

Paolo Stuppia

Alicia Piveteau

areion24.news