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mardi 7 avril 2026

Doctrine nucléaire russe : entre signalement et développement des options non stratégiques, quelles évolutions ?

 

La doctrine russe est fondamentalement défensive. Mais la Russie a également multiplié les signalements nucléaires depuis février 2022 – avec un certain succès, car de nombreux États ont fait preuve de prudence dans leur soutien matériel à l’Ukraine et ont adopté le principe de « gestion de l’escalade ». Faut-il en conclure que les dirigeants européens et américains accordent plus d’importance aux déclarations politiques qu’à la doctrine ? Le concept même de doctrine nucléaire rendue publique est-il, de ce point de vue, obsolète ?

Oui, les dirigeants occidentaux accordent bien plus d’importance aux signaux politiques qu’aux signaux militaires, aux exercices ou à la doctrine. À titre d’exemple, la réaction du président Donald Trump aux déclarations fracassantes du président Vladimir Poutine concernant les essais des Burevestnik et Poseidon est éloquente. Ce dernier s’est vanté de posséder l’arsenal nucléaire le plus avancé au monde, tout en ayant admis quelques jours auparavant ne pas savoir encore quelle place occupait le Burevestnik dans la stratégie nucléaire russe. De toute évidence, le symbolisme et les gestes bravaches ont eu plus d’impact que les changements à long terme dans la posture des forces déployées et la doctrine russes. Nous, en Occident, devrions faire mieux et accorder beaucoup plus d’attention à ce qui se passe réellement en termes de posture militaire et de doctrine plutôt que de (sur)réagir à des gestes vides et à des fanfaronnades.

Nos services de renseignement sont sur les charbons ardents depuis février 2022. Aux États-Unis, les changements de direction intervenus au sein de la structure gouvernementale après janvier 2025 génèrent une autre forme de pression. Les agences de renseignement doivent-elles s’impliquer davantage dans les affaires nucléaires russes, y compris en matière de doctrine ?

Je pense que les experts européens du renseignement –​et, en réalité, tous les professionnels travaillant sur les politiques de sécurité – doivent avoir une connaissance approfondie de la doctrine nucléaire russe. Nous ne pouvons pas laisser à un autre pays le soin d’interpréter ces questions à notre place. La doctrine nucléaire russe est principalement orientée vers les États-Unis, mais elle comporte une dimension européenne particulière et non négligeable. Une telle analyse par les Européens ne peut qu’enrichir le dialogue sur la sécurité avec les États-Unis et au sein de l’OTAN.

On a beaucoup parlé des positions de Sergueï Karaganov sur la préemption nucléaire contre l’Europe occidentale. L’édition 2024 de la doctrine russe ne va pas aussi loin, mais elle abaisse néanmoins le seuil d’utilisation de l’arme nucléaire, au moins potentiellement, aux attaques conventionnelles constituant une « menace critique » pour la « souveraineté et l’intégrité territoriale » de la Russie. Faut-il en conclure que Moscou a besoin d’une position plus ferme, plus affirmée, en matière de dissuasion nucléaire ?

Je pense que le jeu d’ombres qui s’est déroulé autour des articles de Sergueï Karaganov et Dmitri Trenin en 2023, ainsi que les échanges entre les think tanks russes, qui ont culminé avec la séance de questions/réponses entre Poutine et Karaganov à Valdaï en 2024, n’était qu’une mise en scène élaborée. En réalité, Poutine savait que la dernière doctrine nucléaire russe publiée fixait le seuil d’utilisation de l’arme nucléaire à un niveau bien trop élevé pour qu’il puisse formuler des menaces coercitives nucléaires crédibles. Il lui fallait donc passer par ce processus lui permettant de contrôler le débat : il décide que des changements sont nécessaires, charge Karaganov de rédiger des articles, le bride, puis publie la nouvelle doctrine. Tout cela n’était qu’une comédie.

En substance, la doctrine russe est très proche de la doctrine française : la Russie n’aura recours à l’arme nucléaire que lorsque le président estimera que les intérêts fondamentaux de son pays sont menacés. Or ces intérêts fondamentaux peuvent évoluer en fonction des personnalités et des fluctuations géopolitiques. Poutine est bien plus enclin à prendre des risques et à utiliser des menaces coercitives que nombre de dirigeants mondiaux. Il veut nous faire croire qu’il pourrait utiliser l’arme nucléaire à tout moment, mais je maintiens que les risques de recours à l’arme nucléaire russe dans le contexte de la guerre en Ukraine sont extrêmement faibles.

Existe-t-il un risque de voir une démonstration de force nucléaire – un essai nucléaire complet, dans une région reculée de Russie – pour faire pression sur les dirigeants européens et les inciter à retirer leur soutien militaire à l’Ukraine ? Pensez-vous que cela pourrait avoir un impact réel sur les gouvernements ?

Oui, je pense que la Russie examine l’opportunité de procéder à un essai nucléaire souterrain sur le site d’essais central de Nouvelle – Zemble. Elle évalue si un tel essai lui conférerait un pouvoir de pression suffisant permettant de justifier le coût politique qu’elle est susceptible de payer pour avoir remis en cause une norme qui prévaut entre les États-Unis et elle depuis plus de 30 ans. Paradoxalement, je pense que cela aurait un impact moindre sur les États européens. Cela pourrait même faire taire définitivement toute voix plaidant pour des négociations ou une réconciliation avec la Russie. La menace que représente la Russie n’est pas accrue par un tel essai ; par conséquent, même s’il y a une certaine panique, je pense que chacun reprendrait son souffle et conclurait : « Oui, les Russes sont mauvais », avant de reprendre le cours de sa vie.

Les armes nucléaires non stratégiques faisaient historiquement partie intégrante de l’arsenal et de la doctrine soviétiques, mais leur rôle est resté discret depuis le début du siècle. Seraient-elles utiles, en matière d’ambiguïté nucléaire et de signalement, compte tenu du nombre accru de vecteurs à double capacité ? Ou la Russie envisage-t-elle un rôle opérationnel plus important pour ces armes ?

Je ne crois pas que la Russie soit revenue à l’ère des mines et de l’artillerie nucléaires, mais il est clair qu’elle continue de déployer et de s’entraîner avec toute une gamme d’armes nucléaires non stratégiques, notamment des torpilles nucléaires, des bombes à gravité, des missiles de croisière sol-sol à courte portée lancés depuis la mer et la terre, des missiles de croisière et balistiques lancés depuis les airs et la terre, ainsi que des missiles antiaériens et antisatellites. Cette situation n’a pas évolué depuis la chute de l’Union soviétique.

Je crois que la Russie considère son arsenal de frappes de précision – missiles conventionnels et nucléaires, à courte et à longue portée (non stratégiques) – comme ses deux bras armés dans une guerre contre l’OTAN. Elle les juge utiles, avec la possibilité de frappes nucléaires initiales de très faible intensité pour « ramener à la raison » l’Occident, en s’efforçant de moduler soigneusement la « dose » afin d’éviter un échange stratégique tout en dominant le terrain, que ce soit au niveau étatique ou au niveau régional.

Depuis le début des années 1990, la Russie ne déploie plus d’armes nucléaires chez ses alliés, à l’exception notable et récente de la Biélorussie, qui a déclaré que l’exercice « Zapad 2025 » comportait une séquence nucléaire. Quelle forme prendrait un accord de partage nucléaire ? Serait-il réellement applicable et modifierait-il fondamentalement l’équilibre stratégique entre l’OTAN et la Russie ?

Oui, les Soviétiques ont retiré toutes leurs armes nucléaires des États du Pacte de Varsovie et du territoire des États ayant recouvré leur indépendance après la chute de l’URSS. Ils ont également abrogé les accords de partage nucléaire en vigueur avec la Hongrie, l’Allemagne de l’Est et la Pologne. Ils ont désormais rétabli le partage et le déploiement d’armes nucléaires avec la Biélorussie, en commençant par des exercices de formation et de déploiement de systèmes de lancement en 2022, des exercices de déplacement d’ogives en 2023 et, vraisemblablement, un déploiement permanent à partir de 2024 ou de 2025. Cela inclut des ogives nucléaires pour les missiles Iskander basés à Asipovichi et des bombes nucléaires pour les Su‑25 de la base aérienne de Lida. Ils ont mené des exercices de déplacement de charges nucléaires en 2023, des exercices de commandement et de contrôle ainsi que des tirs d’entraînement en mai 2024, et des exercices d’emploi conjoint d’armes nucléaires sur le champ de bataille lors de l’exercice « Zapad 2025 ». Il comprenait des lancements électroniques (simulés) d’Iskander, des vols réels de Su‑25 et, possiblement, des simulations de lancements de missiles balistiques à moyenne portée Oreshnik.

Les modalités des accords de partage seront calquées sur celles de l’OTAN. Les troupes russes et biélorusses s’entraînent au largage d’ogives nucléaires après l’ordre de lancement donné par le président russe et le montage de l’ogive sur le système de transport par le 12e GUMO russe [Glavnoye Upravleniye Ministerstvo Oborony, unité spécialisée dans le transport des munitions nucléaires]. Ce n’est qu’à ce moment-là que la Biélorussie sera en mesure de larguer ces ogives vers des cibles prédéfinies, sous le strict contrôle russe. En réalité, cela ne change pas grand – chose, si ce n’est que les ogives nucléaires russes sont plus proches des frontières de l’OTAN. Cela fait de ces armes des cibles de grande envergure dès le début d’un conflit avec l’OTAN, accentuant ainsi la pression exercée sur la Russie, contrainte de les utiliser sous peine de les perdre. Cependant, puisque l’OTAN n’envisage pas d’attaquer la Russie ou la Biélorussie, cela ne modifie en rien nos plans.

Nous avons consacré un temps considérable – et des sommes importantes – au démantèlement de milliers d’armes nucléaires ex – soviétiques, à une époque où le contrôle des armements nucléaires était un pilier de la sécurité internationale. La Russie a suspendu sa participation au traité New START. Mais dispose-t‑elle des ressources nécessaires pour construire de nouvelles armes nucléaires et en a‑t‑elle la volonté ?

Oui, la Russie dispose d’un programme nucléaire important, incluant la fabrication d’ogives, l’enrichissement d’uranium, la séparation du plutonium et la production de systèmes de missiles. Quant à savoir si elle en a réellement besoin, de nombreuses armes sont en attente de démantèlement, constituant ainsi un stock de réserve inactif. Ces ogives peuvent être remises en état et devenir opérationnelles avec un minimum d’efforts ; la Russie pourrait donc atteindre rapidement et facilement un stock de 6 000 ogives, voire plus. L’objectif de 10 000 est ensuite envisageable : rappelons que, dans le cadre des traités START et New START, la Russie a réduit la capacité d’emport de ses missiles, de 10 à 12 ogives à une seule. Elle pourrait très prochainement et sans surcoût les installer sur les missiles existants. Si elle équipait tous ses missiles (SLBM et ICBM) de têtes nucléaires à charges multiples (MIRV) et dotait ses avions de missiles de croisière à capacité nucléaire, elle pourrait facilement dépasser les objectifs du traité New START dès demain.

Bien sûr, personne ne possède de boule de cristal, mais quel serait votre avis sur la prochaine édition de la doctrine nucléaire russe ?

Je pense que la stratégie consistera à simplifier, à accroître l’ambiguïté sur les modalités d’emploi des armes et le moment approprié, et à laisser les décisions doctrinales à la seule autorité du président russe. De cette manière, Poutine disposera d’une plus grande marge de manœuvre pour proférer des menaces et tenter d’exercer une coercition efficace contre l’OTAN. Je ne crois pas que cela fonctionnera très bien, mais ils essaieront.

Joseph Henrotin

William Alberque

areion24.news