Le grand public a découvert l’étendue et la portée du programme balistique iranien lors des frappes réalisées par les Gardiens de la révolution (IRGC) contre le territoire israélien les 13 avril et 1er octobre 2024 lors des opérations « True Promise I », « II » et « III », dans le cadre de la guerre opposant Israël au Hezbollah, puis Israël directement à l’Iran. Ces frappes, suivies de raids aériens israéliens de rétorsion, ont marqué un changement de paradigme dans la conflictualité au Moyen-Orient. C’était en effet la première fois depuis la révolution islamique de 1979 que l’Iran et Israël s’affrontaient directement et ouvertement, et non plus de manière clandestine comme jusqu’alors.
Un arsenal très conséquent
Après la génération des Shahab-1 directement copiés sur les Scud-B soviétiques, l’Iran a mis au point dans les années 1990 la génération Shahab-2 et Zolfaghar, inspirés des Scud-C (500-700 km de portée), puis, dans la première décennie des années 2000, des Shahab-3 et 3B (1500 km de portée) inspirés des No-Dong nord-coréens. À chaque étape, les ingénieurs iraniens ont progressé en matière de portée, de guidage et de précision de ces missiles, franchissant deux seuils importants avec les Emad dotés de têtes ayant une capacité de manœuvre pendant la phase de rentrée dans l’atmosphère, puis les Sajjil et les Fattah à carburant solide (portée comprise entre 1400 et 2000 km) permettant une mise en œuvre très rapide, limitant ainsi leur vulnérabilité face à d’éventuelles frappes préemptives israéliennes ou américaines. Parallèlement, les ingénieurs iraniens ont amélioré significativement la précision des missiles Fateh-110, Khalij-Fars et Hormuz d’une portée inférieure à 1000 km, tous destinés à viser des cibles de proximité situées en mer (plateformes offshore, groupe aéronaval) ou sur le territoire des États voisins de l’Iran avec lesquels Téhéran entretient des relations tendues.
Au début du printemps 2025, l’arsenal balistique iranien effectivement opérationnel était estimé à plus de 3000 missiles, à la fois de courte portée (moins de 1000 km) et de portée intermédiaire (entre 1200 et 2000 km) (voir tableau ci-contre) (1). Le nombre varie considérablement d’une source à l’autre. Après la « guerre des douze jours » (juin 2025), il ne serait plus que de 800 capables d’atteindre Israël.
L’arsenal balistique iranien est enterré à l’intérieur de massifs montagneux, qu’il s’agisse d’usines de construction et d’assemblages, de véhicules lanceurs à roues ou de bunkers abritant les vecteurs eux-mêmes. Au moins sept sites de lancement ont été identifiés ; ils sont représentés sur la carte page 71. Lors d’une frappe balistique, les véhicules érecteurs sont sortis de leurs bunkers enterrés après que les coordonnées des cibles ont été intégrées dans les systèmes de guidage ; les missiles sont levés en position de tir (après avoir fait le plein de carburant liquide pour les premières générations de missiles), puis tirés. Les véhicules-lanceurs sont ensuite remis à l’abri. L’Iran semble également s’être doté de silos verticaux de lancement, enterrés et éparpillés pour diminuer la vulnérabilité des vecteurs. Tels qu’ils sont situés, les sites de tir couvrent la totalité du Moyen-Orient (et des bases étrangères qui y sont déployées), de la Méditerranée orientale, de la Turquie, du Caucase, du Pakistan, de l’Afghanistan, du Turkménistan et du Sud de la Russie.
Un outil de sidération et de dissuasion conventionnelle…
En l’absence d’une aviation de combat digne de ce nom — la quasi-totalité des chasseurs bombardiers datant de la période du Chah, notamment les vénérables F-4 Phantom, F-5 Tigre et F-14 Tomcat popularisés par les films Top Gun I et II, à l’exception d’une vingtaine de Su-24 armés de missiles de croisière et d’une trentaine de MiG-29 au rayon d’action insuffisant —, les seuls moyens de frappes de rétorsion à longue distance à la disposition du régime iranien se limitent aux drones, aux missiles de croisière et aux missiles balistiques. Un raid aérien classique n’aurait quasiment aucune chance de percer les défenses antiaériennes américaines et israéliennes, pas plus que les missiles de croisière Hoveyzeh et Soumar, d’une portée respective de 1200 et de 3000 kilomètres, de même que les nombreux drones-suicide, a fortiori depuis la mise en place officieuse de la Middle East Air Defence Alliance entre les États-Unis, Israël, la Jordanie, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Arabie saoudite, en marge des accords d’Abraham de 2020-2021. Bien évidemment, Téhéran peut à tout moment recourir à des actions clandestines sans avoir besoin de vecteurs aériens, en application de sa stratégie asymétrique visant tout particulièrement Israël, mais de telles actions non revendiquées sont en dehors du champ de la stratégie de sidération et de dissuasion « déclaratoire » de l’Iran.
Face à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, les frappes iraniennes de drones et de missiles de croisière ont suffi à infliger des dégâts très substantiels aux Saoudiens et aux Émiratis, exerçant de fait une dissuasion conventionnelle crédible à leur égard. C’était le sens des attaques visant les infrastructures pétrolières saoudiennes le 14 septembre 2019, puis la capitale émiratie le 17 janvier 2022 (cette dernière étant revendiquée par les Houthis). La stratégie de dissuasion iranienne à l’égard des monarchies du Golfe parait d’autant plus crédible, même aujourd’hui, qu’il suffirait à Téhéran de frapper avec ses missiles balistiques à courte portée quelques objectifs vitaux (centrales électriques et usines de désalinisation de l’eau de mer), fixes, faciles à atteindre et peu défendus, pour rendre physiquement invivables ces territoires et provoquer un exode massif des ressortissants de ces monarchies.
Mais face à Israël, les drones et les missiles de croisière ne suffisent plus, comme l’ont montré l’interception et la destruction de tous ceux lancés contre Israël dans la nuit du 13 au 14 avril 2024. C’est donc sur ses missiles balistiques que le régime iranien s’appuie pour exercer une forme de dissuasion conventionnelle à l’encontre d’Israël.
… remis en question par l’efficacité des défenses antimissiles américaines et israéliennes
Israël a insisté sur le fait que sa défense antimissile, épaulée par celle des États-Unis, avait permis de détruire 92,5 % des 120 missiles balistiques tirés par l’Iran dans la nuit du 13 au 14 avril 2024 sur deux bases militaires israéliennes (soit neuf seulement qui auraient atteint leur but) (2). Quasiment tous les missiles balistiques tirés par les Houthis après le 8 octobre 2023 depuis le Yémen ont été interceptés par Israël et par les navires américains, français et britanniques patrouillant en mer Rouge (3). Les quelques missiles balistiques de courte portée tirés par le Hezbollah depuis le Liban ont également été interceptés. Quant à la frappe iranienne de 180 missiles balistiques tirés sur plusieurs bases aériennes israéliennes le 1er octobre 2024, Israël affirme, sans toutefois donner de statistiques précises, que tous ceux qui présentaient un réel danger avaient été neutralisés. Se référant à des photos satellites prises après la frappe, l’expert américain Jeffrey Lewis avance un taux d’efficacité de 79 % seulement, constatant que 32 missiles avaient impacté la base aérienne de Nevatim (4). Lors de la guerre de juin 2025, ce taux d’interception est remonté à 88 % (5).
Une guerre d’attrition technologique et industrielle
Depuis le printemps 2024, l’Iran et Israël se livrent à une guerre d’attrition technologique et industrielle. Pour Téhéran comme pour Jérusalem, les deux questions-clés demeurent les suivantes : combien de missiles balistiques d’une portée supérieure à 1400 kilomètres (pour atteindre l’ensemble d’Israël) l’Iran peut-il fabriquer chaque mois pour compenser ceux qu’il a tirés sur l’État hébreu ou qu’il livre à ses alliés ? Combien de missiles antimissiles (Arrow 2 et 3, Fronde de David) Israël peut-il se procurer mensuellement auprès de sa propre industrie de défense et des États-Unis pour recompléter les stocks de missiles tirés par Tsahal afin d’intercepter les missiles balistiques iraniens ? Car le premier qui se retrouvera à court de munitions sera en situation très précaire. Cela semblait être le cas d’Israël, fin 2024, qui paraissait avoir épuisé une grande partie de son stock d’intercepteurs, comme le laissait sous-entendre un article du Financial Times évoquant des fuites en provenance d’Israël et des États-Unis (6), à moins que cela ne relève de la désinformation à laquelle se livrent les deux belligérants. La décision de la Maison-Blanche de déployer en urgence une batterie antimissile THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) en Israël laisse toutefois penser que les stocks israéliens sont bas, a fortiori après la guerre de juin 2025, et que Jérusalem a besoin de l’assistance américaine pour contrer de nouvelles salves de missiles balistiques iraniens. Comme le souligne Dana Stroul, ancienne responsable américaine de la Défense, « si l’Iran riposte à une attaque israélienne et que le Hezbollah se joint à l’offensive, les défenses israéliennes seront sous forte pression (7) ».
Aujourd’hui, la question cruciale consiste donc à connaitre le rythme réel de production des missiles balistiques iraniens de dernière génération (Emad, Sejil, Kheybar et Fattah) pour déterminer le nombre de frappes massives (entre 200 et 300 missiles) auxquelles pourrait recourir le régime iranien en cas d’affrontement direct avec Israël ou/et les États-Unis. Car les missiles à plus courte portée (inférieure à 1000 km) sont moins utiles à Téhéran, d’autant que la République islamique a amélioré ses relations avec ses voisins directs, notamment les monarchies du Golfe. Restent bien évidemment les cibles occidentales dans la région, à commencer par les bases militaires américaines situées en Irak (tant que les États-Unis resteront dans ce pays), en Jordanie, au Koweït, à Bahreïn, au Qatar et aux Émirats arabes unis, qui pourraient théoriquement faire l’objet d’attaques de saturation par des missiles balistiques iraniens d’ancienne génération.
Quelle que soit l’issue de cette nouvelle guerre d’attrition technologique, elle illustre un fait indéniable : la dissuasion conventionnelle iranienne fondée sur l’arsenal balistique a été mise à mal par la défense antimissile israélienne et américaine. Le régime iranien va donc avoir pour priorité de rétablir sa posture dissuasive à l’encontre d’Israël, ne serait-ce que pour sauver la face et continuer d’intimider ses voisins, qui ne manqueraient pas de profiter d’une faiblesse stratégique de la République islamique. Puisque l’Iran ne peut plus véritablement compter sur ses proxys (Hezbollah, Houthis, milices chiites présentes en Syrie, combattants palestiniens dans une moindre mesure), très affaiblis par les frappes israéliennes, et que les dirigeants iraniens doutent de l’efficacité réelle de leur arsenal balistique contre Israël, il ne leur restera sans doute plus que l’option de sortir du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) en cas d’échec du grand bargain avec les États-Unis, pour franchir rapidement le seuil de la capacité nucléaire militaire, puisque l’Iran est désormais au seuil.
Une brique essentielle pour le programme spatial iranien et une éventuelle dissuasion nucléaire
Que les dirigeants iraniens décident ou non de franchir le seuil de la capacité nucléaire militaire, ils savent qu’ils doivent renforcer la crédibilité de cette option en améliorant leur programme spatial très largement inspiré de leur technologie balistique. Ce programme, lancé depuis trois décennies, leur a permis de développer des lanceurs spatiaux désormais capables de mettre en orbite des satellites civils et militaires (8) qui prouvent la capacité de Téhéran à disposer de vecteurs suffisamment fiables pour porter à terme une hypothétique tête nucléaire. En 2009, Téhéran a réussi le tir d’une fusée Safir à un seul étage. En 2020, c’est une fusée Qased (basée sur un missile Ghadr) qui s’est envolée avec succès du site spatial de Semnan situé dans le désert à l’est de Téhéran. En 2024, les ingénieurs iraniens ont réussi le premier lancement d’une fusée Simorgh à deux étages, après une succession d’échecs les années précédentes. Ils travaillent actuellement sur la fusée Ghaem-100, qui représenterait un saut qualitatif significatif. Un second site spatial a été mis en place près de Chabahar, à l’extrême sud de l’Iran, au plus près de l’équateur. Nul doute que les deux sites spatiaux iraniens constitueront des cibles de choix pour d’éventuelles frappes israéliennes.
Reste la question technique de la miniaturisation d’une arme atomique basique et de son adaptation à un lanceur balistique de longue portée. Les ingénieurs iraniens pourraient bénéficier de l’aide décisive de leurs homologues russes, le Kremlin ayant besoin de monnaie d’échange pour compenser l’aide militaire iranienne (drones, munitions, missiles balistiques de courte portée si cette information était confirmée) livrée à la Russie depuis l’automne 2022.
Au bilan, le programme balistique reste le diamant du turban des mollahs et il parait inconcevable que les dirigeants iraniens, quels qu’ils soient, acceptent de le mettre sur la table des négociations, d’autant plus qu’il symbolise la fierté nationale d’un peuple nationaliste viscéralement attaché à la défense de son indépendance et de sa souveraineté. L’arsenal balistique iranien demeure donc un élément clé de la stratégie de dissuasion conventionnelle de l’Iran à l’égard de tous ses voisins directs.
Notes
(1) B. Lendon et G. Mezzofiore, « What Are the Missiles in Iran’s Arsenal and How Does Israel Counter Them? », CNN, 2 octobre 2024 (https://tinyurl.com/yftr63sh).
(2) James Martin Center for Nonproliferation Studies cité par Le Grand Continent, 7 octobre 2024 (https://tinyurl.com/5k42w9nu).
(3) À l’exception d’un missile balistique tiré par les Houthis qui a atteint Israël le 15 septembre 2024.
(4) James Martin Center, op. cit.
(5) Pierre Razoux, « Quel bilan des douze jours de guerre entre Israël et l’IRAN ? », FMES, juillet 2025.
(6) « Israel Races to Supply Anti-Missile Shield », Financial Times ,15 octobre 2024 (https://tinyurl.com/248a4bb5).
(7) Citée par Paul de Breteuil dans Le Figaro du 15 octobre 2024 qui rappelle que les usines israéliennes de production de missiles Arrow tournent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (https://tinyurl.com/4szbu5sb).
(8) En octobre 2024, l’Iran disposait de huit satellites militaires opérationnels (contre une douzaine pour Israël), dont un d’origine russe (Khayyam de type Kanopus-V) lancé par la Russie.
Pierre Razoux

