Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 26 mars 2026

Le renseignement occidental aveuglé par son propre récit ?

 

Il existe un fil conducteur entre la préparation de la guerre d’Irak en 2002-2003 et la manière dont l’Occident a géré le conflit ukrainien : la relation malsaine entre le renseignement et la décision politique. À l’époque, tandis que se construisait le dossier contre Saddam Hussein, la CIA avait exprimé de sérieux doutes sur la ligne officielle de Washington. Donald Rumsfeld avait alors réagi en créant l’Office of Strategic Planning, une structure parallèle conçue non pour comprendre la réalité, mais pour produire les analyses nécessaires à justifier une guerre déjà décidée sur le plan politique.

Aujourd’hui, la situation est à certains égards encore plus grave. Il n’a même plus été nécessaire de créer un organe séparé, tant l’erreur s’est installée directement au cœur même de la culture stratégique occidentale. Les décisions prises par les gouvernements européens et atlantiques reflètent une incapacité profonde à comprendre la nature du conflit, ses véritables paramètres, la logique de l’adversaire et la profondeur de ses motivations. Cette défaillance de compréhension n’a pas été un détail technique. Elle est devenue l’une des causes du désastre ukrainien et elle aide à comprendre la panique qui a saisi les dirigeants européens à la fin de l’année 2025.

L’Occident a abordé la crise ukrainienne avec un postulat idéologique : la réaction russe devait être présentée comme irrationnelle, infondée et totalement non provoquée. Pour soutenir ce récit, il fallait écarter tous les indicateurs qui auraient pu permettre une lecture différente de la crise. Les mêmes signaux d’alerte qui s’étaient déjà manifestés en Géorgie, montrant comment certaines pressions politiques et militaires pouvaient produire des effets déstabilisateurs, ont été ignorés ou minimisés. Non parce qu’ils étaient invisibles, mais parce que les reconnaître aurait rendu plus difficile la justification des sanctions massives, du réarmement et de la mobilisation politique contre Moscou.

En ce sens, l’aveuglement occidental n’a pas été un accident. Il a été un choix. Les services britanniques, et dans une certaine mesure les services américains et français, se sont alignés sur la politique de leurs gouvernements au point de devenir de facto cobelligérants. Cela peut expliquer politiquement leur conduite, mais cela n’absout rien dès lors qu’on entre dans le domaine de l’action clandestine violente. Le terrorisme reste du terrorisme, quel que soit le drapeau sous lequel il est pratiqué.

Le problème est encore plus grave dans les pays qui ne sont pas directement engagés sur le champ de bataille et dans les services de renseignement stratégique dont la mission devrait être de fournir aux gouvernements les informations nécessaires à une décision lucide. Ici apparaît une crise d’analyse remarquable. Les services occidentaux sont souvent très efficaces pour identifier des individus, des réseaux, des cibles et des mouvements. Ils savent localiser, suivre et frapper. Mais ils sont beaucoup moins capables de comprendre le sens général des événements, la dynamique profonde d’un conflit et la logique de comportement de l’adversaire.

Cette faiblesse était déjà apparue au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Les appareils occidentaux excellent souvent à reconnaître les visages, les noms et les organisations, mais échouent quand il s’agit de comprendre comment ces acteurs évoluent dans des systèmes politiques, culturels, militaires et sociaux plus larges. Ils voient les détails, mais pas l’ensemble du paysage. Le même défaut s’est reproduit en Ukraine. L’abondance de données techniques ne s’est pas traduite par une compréhension stratégique.

Les dirigeants politiques européens se sont ainsi laissés guider par une convergence entre les appareils d’État et le système médiatique. Les médias ont joué un rôle décisif dans la formation du climat qui a accompagné le déclenchement de la guerre puis dans la construction d’une lecture déformée du rapport de forces. La sous-estimation constante de la puissance militaire russe, de sa résilience économique, de sa capacité industrielle, de son adaptabilité logistique et de sa profondeur stratégique a créé une illusion dévastatrice. En Ukraine comme en Europe, beaucoup ont fini par croire que Moscou était bien plus faible qu’elle ne l’était en réalité.

Cette illusion a produit une confiance artificielle qui a poussé Kiev et ses soutiens à croire à une victoire possible, non à partir d’une évaluation lucide du conflit, mais à partir d’attentes nourries par la propagande, le volontarisme et les simplifications médiatiques. Le renseignement européen s’est mis, à son tour, à se comporter comme les médias, cessant d’être un correctif du pouvoir pour devenir un amplificateur de l’auto-illusion politique.

Lorsque, à la fin de 2025, la réalité du champ de bataille n’a plus pu être dissimulée, les dirigeants européens sont entrés dans une phase de véritable panique. Le problème n’était pas l’absence de signaux. Le problème était que ces signaux avaient été ignorés, déformés ou sacrifiés à la convenance politique. C’est pourquoi on voit aujourd’hui grandir la tentation de compenser l’échec analytique par l’action clandestine.

La décision du chancelier Friedrich Merz, en décembre 2025, d’autoriser le service de renseignement extérieur allemand non seulement à mener des opérations clandestines de collecte, mais aussi des sabotages à l’étranger contre les prétendues menaces hybrides russes, est le signe le plus clair de cette dérive. Jusque-là, le renseignement extérieur allemand était autorisé à espionner. Cette décision a ouvert la voie à l’action destructive et a marqué une escalade grave dans la conception même de ce que doit être le renseignement.

Le même esprit se retrouve en Grande-Bretagne, où Blaise Metreweli, à la tête du MI6, a invoqué la nécessité de renouer avec les instincts historiques du SOE. La référence n’est pas anodine. Elle signale une culture stratégique qui, n’étant plus capable de comprendre le conflit, rêve de remplacer l’analyse par le sabotage et la lecture du réel par la subversion clandestine.

C’est là le point le plus dangereux. Comme dans la lutte contre le terrorisme, on croit que l’action clandestine peut compenser la faiblesse analytique. C’est faux. La défaite annoncée de l’Ukraine ne résulte pas d’un manque d’outils clandestins. Elle résulte de l’incapacité de l’Occident à comprendre la guerre qu’il prétendait gérer. Lorsqu’un système politique cesse de comprendre son adversaire, aucune opération couverte ne peut le sauver. Au contraire, de telles actions risquent seulement d’intensifier l’escalade sans corriger l’erreur initiale.

Pendant ce temps, les services deviennent plus nombreux, plus techniques, plus fragmentés et moins coordonnés. Les spécialistes se multiplient, mais les véritables stratèges se raréfient. Les capacités augmentent tandis que la vision décline. L’appareil devient alors une partie du problème plutôt qu’un élément de la solution.

Dans ce contraste, le processus de décision russe paraît, au moins dans ce domaine, plus discipliné et plus cohérent. Non qu’il soit parfait, mais il aligne mieux les objectifs politiques, les instruments militaires, les capacités industrielles et le temps long. En Europe, à l’inverse, beaucoup de décisions majeures semblent être prises par des amateurs mal informés, souvent dominés par la pression médiatique, l’urgence émotionnelle et la superficialité analytique.

Le résultat a été une série de choix précipités, mal pensés et souvent autodestructeurs. Et lorsque ces décisions se retournent contre leurs auteurs, la réponse n’est pas l’autocritique, mais la recherche de boucs émissaires. Chaque échec est attribué à des agents russes, à des infiltrations, à des manipulations et à des complots hybrides. À ce stade, les menaces inventées finissent par gouverner ceux-là mêmes qui les ont produites.

Le cas danois au sujet du Groenland est particulièrement révélateur. Dans ses perspectives pour 2025, le renseignement militaire danois identifiait une menace montante de la Chine et de la Russie sur le Groenland. Cela a suffi pour fournir à l’administration Trump un argument prêt à l’emploi afin de s’emparer du territoire avant que ses rivaux n’agissent. Le paradoxe est extraordinaire. Le service danois n’avait pas anticipé que le danger le plus immédiat pour les intérêts de son propre pays pouvait venir de son allié américain, malgré les déclarations répétées de Trump dès 2024.

Voilà ce qui se produit lorsque l’analyse est pliée aux modes politiques du moment. Un service de renseignement qui construit ses scénarios en fonction du récit dominant finit par piéger son propre gouvernement et son propre pays dans des représentations qui produisent des conséquences réelles et souvent nuisibles. En ce sens, un service de renseignement déformé par l’idéologie peut devenir plus dangereux que l’ennemi qu’il est censé observer.

La véritable défaite occidentale n’est donc pas seulement militaire ou diplomatique. Elle est intellectuelle. L’Ukraine a été entraînée dans une guerre que l’Europe et une grande partie de l’Occident ont mal comprise dès le départ. La propagande a été prise pour de l’analyse, la simplification pour de la connaissance et la posture morale pour de la stratégie. On a cru que les sanctions, l’aide militaire et la diabolisation de l’adversaire suffiraient à plier une puissance qui, elle, avait calculé le temps, les coûts, les sacrifices et l’adaptation avec un réalisme bien supérieur.

La tragédie de l’Ukraine a été de devenir le terrain sur lequel l’Occident a projeté ses propres illusions stratégiques. La tragédie de l’Europe est d’avoir découvert trop tard que la guerre punit ceux qui renoncent à comprendre. Avant les armes, avant les drones et avant les opérations clandestines, il y a la capacité de saisir la nature du conflit. Et sur ce terrain, aujourd’hui, le leadership occidental apparaît dangereusement désarmé.

Giuseppe Gagliano

lediplomate.media