Agent de la CIA retourné par le KGB, il avait vendu les secrets occidentaux pendant près de dix ans, entraînant la mort de plusieurs espions. Aldrich Ames est décédé en prison le 5 janvier 2026. Son histoire est digne des plus sombres romans d’espionnage.
La mort d’Aldrich Ames, 84 ans, dans une prison fédérale du Maryland, a remis un coup de projecteur sur l’histoire de cet ancien agent de la CIA, qui n’a pas hésité à trahir son pays, les États-Unis, contre une énorme somme d’argent. Entre 1985 et 1993, cet homme au physique et au tempérament banals a livré de nombreux secrets américains à l’ennemi de l’est, l’URSS, puis la Russie. Il faudra attendre son arrestation le 28 avril 1994 pour découvrir l’ampleur des dégâts que cet individu sans envergure a pu causer à l’agence de renseignement américaine. Le tout non pas par conviction, mais par simple appât du gain !
Dans les traces de son père
Aldrich Ames naît en 1941 et grandit dans le Wisconsin, un état du Midwest, dans une famille de la classe moyenne américaine. Père professeur d’université, mère enseignante au lycée, l’adolescent, élève intelligent mais paresseux, rêve d’être acteur avant d’imaginer une vie plus rocambolesque. Il veut devenir espion. Cette vocation naît en 1952, quand sa famille déménage en Virginie, à Langley. Son père commence en effet à travailler au siège de la CIA, où il fera toute sa carrière. Mais le paternel, qui a un grave problème d’alcoolisme - dont le fils héritera – n’est qu’un petit employé de bureau.
À 16 ans, Aldrich part à Chicago pour étudier à l’université, mais rate ses examens. Son paternel le pistonne et il intègre la CIA à l’âge de 21 ans en tant qu’analyste civil. Après six ans à ce poste, il devient, en 1969, officiellement officier de la CIA. Le jeune homme vient de se marier avec Nancy, elle aussi membre de l’agence, et le couple est envoyé à Ankara, en Turquie. Leur mission : retourner des agents soviétiques pour en faire des agents doubles. Après trois ans, les Ames sont réaffectés au siège de la CIA, faute de résultats. Les supérieurs d’Aldrich considèrent qu’il n’est pas très doué pour le terrain. Une humiliation pour l’agent, qui plonge sa rancœur dans l’alcool, tandis que son mariage commence à battre de l’aile. De retour à Langley, Aldrich Ames est affecté à la planification d’opérations sur le terrain contre des responsables soviétiques.
Un alcoolique notoire
Son problème d’alcool commence à avoir des répercussions dans son travail. En 1972, il est surpris par un autre agent, ivre et dans une situation compromettante avec une autre employée de la CIA. Pire : quatre ans plus tard, il oublie carrément une mallette contenant des informations classifiées dans le métro ! Malgré les déconvenues, il continue à gravir les échelons au sein de l’agence de renseignement américaine.
En 1978, le couple Ames est envoyé à New York et doit opérer au siège de l’Organisation des Nations unies, là encore pour tenter de recruter des agents soviétiques. Aldrich, qui a appris le russe, devient l’officier traitant de deux importantes taupes soviétiques, Alexandre Ogorodnik et Sergei Fedorenko, qui livrent aux Américains des centaines de documents classifiés, si importants qu’ils sont envoyés directement à la Maison-Blanche.
Ames tient sa revanche : il est très bien noté par ses supérieurs et reçoit plusieurs promotions. En 1981, tandis que sa femme reste à New York, il est envoyé à Mexico. Mais là encore, son alcoolisme entrave sa mission : en état d’ébriété, il est impliqué un soir dans un accident de la route. Quelque temps après, il s’en prend à un fonctionnaire cubain lors d’une réception diplomatique à l’ambassade… Des frasques qui poussent son supérieur à demander son rapatriement au siège. Nous sommes alors en 1983, et Aldrich Ames entretient une relation avec Rosario Casas Dupuy, une attachée culturelle colombienne recrutée comme informatrice par la CIA. Toujours marié, Aldrich emmène sa maîtresse dans ses bagages et décide de divorcer à son retour aux États-Unis.
Une trahison pour éponger ses dettes
Nommé chef du contre-espionnage américain pour l’Union soviétique, Aldrich Ames a dorénavant accès aux noms de tous les agents soviétiques qui travaillent secrètement pour l’Ouest. Pourtant, notre homme continue à être porté sur la bouteille, il accumule les dettes de jeux et son divorce lui coûte très cher. Sans compter que sa nouvelle compagne passe des heures en ligne à discuter avec sa famille en Colombie, à une époque où les factures de téléphone peuvent s’envoler rapidement pour des appels à l’étranger !
Acculé, Ames prend une décision lourde de conséquences : il décide de vendre des informations à l’ennemi russe. En 1985, il se rend à l’ambassade soviétique à Washington, sonne et remet à l’officier de sécurité une enveloppe contenant des documents confidentiels, ainsi qu’une première liste d’agents doubles travaillant pour les États-Unis. Il accompagne sa missive d’une demande financière de 50 000 dollars. Sa proposition est acceptée et c’est aussi simplement que l’agent de la CIA trahit son pays. La machine est lancée, et la taupe délivre régulièrement, moyennant finance, de nombreux secrets.
Responsable de plusieurs morts
En huit ans, Aldrich Ames va fournir au Kremlin les noms de nombreux Russes qui espionnent pour les États-Unis. Une centaine sont arrêtés et emprisonnés, et plus d’une dizaine d’entre eux seront exécutés. Alors que la CIA perd ses informateurs à l’est, Ames induit également en erreur les renseignements américains. Et la chute de l’Union soviétique ne met pas à fin à sa mission.
La taupe révèle par exemple au KGB comment les sous-marins américains réussissent à déjouer la surveillance des sous-marins russes. Il fait également de l’intox en donnant de fausses informations à ses supérieurs sur les capacités militaires russes. C’est finalement le train de vie du couple Ames qui fera tomber l’agent double et sa femme.
L’Américain ne tarde pas à s’acheter une Jaguar et se met à porter de chics costumes italiens sur-mesure. Le couple paie cash une villa cossue, dépense chaque année 50 000 dollars en carte bleue et détient des comptes en Suisse ! Autant d’éléments difficilement explicables avec un simple salaire de cadre de la CIA. Il faudra finalement huit ans au FBI pour confondre Aldrich Ames. Durant cette période, l’agent double aura empoché plus de 2,5 millions de dollars. Il sera arrêté en 1994 par le FBI et condamné à la réclusion à perpétuité pour haute trahison…
Gautier Demouveaux