La guerre livrée depuis le 28 février par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran laisse, une fois de plus, la Chine en simple spectateur et représente pour elle un revers économique et géopolitique potentiel. Mais elle pourrait par contraste en retirer un gain conséquent en Asie si les Etats-Unis devaient se retrouver enlisés pour une longue période sur un théâtre iranien très risqué.
Si au terme d’un conflit – dont personne ne peut aujourd’hui prédire le terme – le régime des mollahs devait tomber en Iran et ce pays basculer dans la zone d’influence américaine, la Chine verrait s’éloigner d’autant un partenaire de poids au Moyen-Orient qui représente 13% de ses approvisionnements en pétrole, hydrocarbure vital pour son économie.
La Chine est le premier importateur de pétrole du monde et aussi de pétrole iranien, absorbant la grande majorité des exportations maritimes de l’Iran à des prix très avantageux. Les deux pays ont signé un pacte de coopération de 25 ans en 2021, la Chine s’engageant à investir jusqu’à 400 milliards de dollars. Une promesse pour le moment loin d’être tenue. La Chine pourrait, en cas de nécessité, aisément compenser le pétrole iranien par une hausse des ses importations en hydrocarbures en provenance de Russie, elles aussi à des prix cassés.
La crise entraînerait néanmoins des répercussions économiques plus graves pour la Chine si le détroit d’Ormuz devait rester durablement fermé. Au total, un tiers des importations chinoises de pétrole et 25% de ses importations de gaz transitent par le détroit d’Ormuz, où le trafic est quasiment interrompu depuis que les frappes américano-israéliennes contre l’Iran ont plongé la région dans la crise.
Comme ce fut le cas lors des bombardements massifs des sites nucléaires iraniens par l’aviation américaine en juin 2025 puis lors de la capture surprise du président du Venezuela Nicolás Maduro le 3 janvier dernier par l’armée américaine, la Chine n’a strictement rien pu faire sinon condamner par des déclarations indignées convenues mais sans effet sur le terrain.
Les bombardements américains et israéliens depuis le 28 février en Iran et surtout la mort de l’ayatollah Ali Khamenei ont, eux aussi, pris Pékin par surprise et conduisent nécessairement la direction communiste chinoise à s’interroger sur leurs conséquences à moyen et long terme. Ces frappes qui risquent de profondément remodeler le Moyen-Orient au détriment des intérêts de la Chine et de la Russie interviennent à quatre semaines d’une visite d’Etat du président américain Donald Trump en Chine prévue fin mars, un agenda qui risque d’être lui aussi bouleversé.
La visite en Chine de Donald Trum reportée ?
A moins d’un mois de cette visite, le président Xi Jinping ne manquera pas de constater que Donald Trump est passé à l’attaque après des séances de négociations indirectes entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien. Il pourra légitimement se demander si ces négociations n’ont en réalité servi qu’à gagner du temps et mieux préparer l’intervention militaire. De là à se poser la question de l’utilité de négocier avec les Etats-Unis, il n’y a qu’un pas.
Dans les commentaires publiés par les médias d’Etat chinois, pour l’essentiel plutôt modérés, l’un de l’agence de presse officielle Xinhua a exprimé le doute que soulèvent à Pékin les objectifs de la diplomatie avec les États-Unis. Pour Washington, a-t-elle affirmé, « les pourparlers servent moins de véritable voie vers une résolution pacifique des différends que de pause tactique avant la reprise des attaques militaires. »
Outre le fait que l’agence laisse entendre que les États-Unis ne sont pas un partenaire fiable, la formulation de ce message soulève des interrogations sur l’utilité pour Pékin de la rencontre entre les présidents des deux plus grandes puissances mondiales.
Le ministère chinois des Affaires étrangères s’est pour sa part contenté de souligner que ce conflit et la mort dans un bombardement israélien du guide suprême iranien constituent « une grave violation de la souveraineté et de la sécurité de l’Iran, » tout en appelant à la désescalade immédiate.
Cité par le quotidien japonaise Nikkei Asia le 2 mars, Minxin Pei, professeur au Claremont McKenna College en Californie, a estimé que le commentaire de Xinhua « reflète probablement une opinion de plus en plus répandue parmi les élites et le public chinois, selon laquelle les États-Unis ne sont pas dignes de confiance, » jugeant un report du sommet Trump-Xi un « scénario probable. »
Danny Russel, membre émérite de l’Asia Society Policy Institute, a déclaré que « les dirigeants chinois souhaitent probablement que le sommet ait lieu pour « gérer Trump » et pour maintenir la « trêve » de Busan, » en référence à l’accord conclu en octobre dernier en Corée du Sud par les deux dirigeants, qui prévoit de mettre de côté les mesures de rétorsion réciproques pendant un an. « Mais Xi pourrait choisir de reporter le sommet si les prochains jours apportent une escalade plus importante, » ajoute-t-il cité par le même quotidien.
Les gains potentiels pour la Chine de la guerre en Iran
La Chine serait en droit de s’inquiéter de la succession depuis la fin de l’an dernier des opérations conduites par les États-Unis qui sont toutes à ses dépens : la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, le Venezuela étant lui aussi l’un de ses fournisseurs de pétrole, le Canal de Panama dont la gestion lui a été brusquement retirée sans doute du fait de pressions américaines, et maintenant l’Iran.
Mais la guerre en Iran offre au président Xi Jinping, qui est un habile stratège, de possibles gains, en particulier dans le domaine militaire et géopolitique en Asie : cette guerre a en premier lieu pour effet d’engager peut-être durablement les forces armées américaines loin de l’Asie de l’Est et donc de Taïwan et, en deuxième lieu, d’épuiser progressivement les stocks de munitions et d’armes des Etats-Unis.
Un enlisement en Iran serait du pain bénit pour la Chine qui ne manquerait pas d’en tirer parti pour renforcer ses pressions sur Taïwan et ses opérations d’intimidation contre les alliés de l’Amérique dans la région, dont surtout le Japon. Ceci avec en toile de fond un renforcement probable des liens entre Pékin et Moscou.
Quelque 40% des navires de la marine américaine opérationnels sont actuellement stationnés au Moyen-Orient, selon un rapport publié le mois dernier par le Center for Strategic and International Studies. Parmi eux figurent le porte-avions Abraham Lincoln et au moins six destroyers lance-missiles basés dans les ports californiens, hawaïens et japonais du Pacifique, a indiqué lundi l’U.S. Naval Institute. Le seul porte-avions américain déployé en Asie, le George Washington, est en cours de maintenance dans sa base de la ville japonaise de Yokosuka.
« La marine américaine est à bout de souffle, » a déclaré Bryan Clark, ancien responsable américain de la défense spécialisé dans les opérations navales à l’Hudson Institute, cité le 4 mars par l’agence Reuters. Si la guerre devait s’éterniser, il serait tout à fait possible selon lui que les États-Unis soient contraints de réduire leur présence navale en Asie. « La flotte [américaine] n’est pas en mesure de maintenir une présence constante sur tous les théâtres d’opérations, » a-t-il encore observé.
Pour certains analystes, les opérations militaires engagées par Donald Trump s’inscrivent dans un plan global visant à permettre aux États-Unis de se concentrer dans une deuxième phase sur le confinement de la Chine. Mais plus l’implication de Trump au Moyen-Orient persistera, plus Pékin pourrait en tirer profit.
L’inquiétude croissante des alliés des États-Unis en Asie
Ce conflit en Iran a d’ores et déjà commencé à susciter l’inquiétude des alliés des États-Unis en Asie. « La grande stratégie est censée être « contenir l’Iran au Moyen-Orient, puis réorienter les ressources » vers la Chine, » a déclaré un législateur japonais du parti au pouvoir, sous couvert d’anonymat. « Mais la question est de savoir s’il restera suffisamment de ressources à réaffecter, » a-t-il souligné, cité par Reuters.
Même inquiétude à Taïwan. « Nous espérons que cette opération sera rapide et limitée, et que les ressources pourront être rapidement réaffectées à l’Asie, » déclare Chen Kuan-ting, député du parti au pouvoir à Taïwan et membre de la Commission des affaires étrangères et de la défense du Parlement, lui aussi cité par Reuters. Un conflit prolongé pourrait nuire à « la stabilité et à la paix dans la région indopacifique, » ajoute-t-il, soulignant que Taïwan devait se préparer à une intensification des « mesures coercitives » de Pékin pendant que l’armée américaine est engagée ailleurs.
L’histoire récente montre que la Chine a, à chaque fois, tiré parti de périodes où les forces américaines étaient sur un autre front, relève Jennifer Parker, ancienne officière de guerre de la Marine royale australienne qui cite en exemple la militarisation rapide des îles de la mer de Chine méridionale par Pékin alors que les États-Unis menaient la guerre en Afghanistan. « Pékin surveillera la situation de près, » a ajouté cette chercheuse au think tank Lowy Institute, basé à Sydney, citée par le quotidien japonais Nikkei Asia.
La guerre menée par les États-Unis en Irak au début des années 2000 les avait tout autant détournés de la menace concurrentielle qui commençait alors à émerger de la Chine qui en avait profité pour poursuivre sa montée en puissance à bas bruits.
Julian Gewirtz, responsable de la sécurité dans l’administration de Joe Biden, note que même sans tomber dans un enlisement comparable à celui qu’avaient subi les forces américaines en Irak, la probabilité que les États-Unis doivent à nouveau concentrer leur attention sur le Moyen-Orient est à l’avantage de la Chine. « Nous n’avons qu’un nombre limité de porte-avions, et le temps et l’attention du président sont limités, » explique M. Gewirtz cité le 2 mars par l’hebdomadaire The Economist.
Des experts cités par les médias américains estiment que les États-Unis ont d’ores et déjà utilisé 15 ans de stocks de missiles. Depuis juin 2025 et l’Opération Midnight Hammer de bombardements intensifs sur les sites nucléaires iraniens, puis l’Opération Epic Fury lancée le 28 février 2026, les États-Unis ont utilisé 25% de leur stock total de missiles THAAD (15 millions de dollars l’unité), l’équivalent de 15 ans de production de Tomahawks en 5 ans, des centaines d’intercepteurs sol-air SM-3 et Patriot dans la seule région du Golfe arabo-persique.
La production est loin de pouvoir suivre : en 2025, les États-Unis ont par exemple fabriqué 11 intercepteurs THAAD. Ces mêmes experts estiment qu’il faudra entre 4 et 8 ans pour reconstituer les stocks, ce qui fait dire à certains d’entre eux que les Etats-Unis ne possèdent pas la puissance industrielle suffisante pour être en mesure de soutenir un conflit de haute intensité prolongé, un scénario encore moins vraisemblable si un deuxième conflit devait survernir entre la Chine communiste et Taïwan. De ceci, les stratèges chinois en ont parfaitement conscience.
Ceci explique par ailleurs le fait que le Japon a déjà subi des retards dans la livraison de centaines de missiles Tomahawk commandés aux États-Unis et pourrait prendre encore plus de retard, a déclaré Jan van Tol, chercheur principal au Center for Strategic and Budgetary Assessments, cité par le Nikkei Asia.
« Donald Trump pense peut-être qu’il fait preuve d’une force militaire qui intimidera Pékin. Mais ses actions au Venezuela et en Iran sont plus susceptibles de renforcer la détermination de Pékin à durcir sa capacité à résister aux États-Unis et à resserrer son alliance avec la Russie, » estime Daniel Russel, un ancien diplomate américain. « Au final, cette attaque compromet les perspectives de stabilité ou de progrès dans les relations entre les États-Unis et la Chine. »
« Chaque année que Washington passe à gérer Téhéran est une année supplémentaire que Pékin gagne dans le Pacifique, » écrit Zineb Riboua, chercheuse au Centre pour la paix et la sécurité au Moyen-Orient de l’Institut Hudson. « L’orientation du Moyen-Orient déterminera si les États-Unis peuvent l’emporter dans la confrontation décisive de ce siècle : une action chinoise contre Taïwan, » commente-t-elle dans une analyse citée par le Nikkei Asia.
Plus largement, ce conflit a en même temps une fois de plus mis en lumière l’incapacité de la Chine de venir en aide à ses partenaires victimes d’attaques militaires de même que des doutes sérieux sur l’efficacité de ses armes. Doutes déjà perceptibles lors de la capture de Nicolás Maduro.
Su Tzu-yun (蘇紫雲), directeur à l’Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationales de Taïwan, a ainsi déclaré dans la presse taïwanaise que les systèmes de défense aérienne exportés par la Chine, dont en particulier la série de radars JY-10/26, les missiles sol-air Hongqi-7 et 9B et le système laser « Shennong Shield, » se sont révélés inefficaces, ayant été détruits par les frappes américaines pendant la campagne menée depuis le 28 février.
Face à l’aventurisme militaire américain, la Chine joue le temps long
Mais face à ce qu’elle peut considérer être un aventurisme militaire précipité de la part des Etats-Unis, la Chine joue traditionnellement la prudence et le temps long. Ainsi Ahmed Aboudouh, chercheur associé au programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de Chatham House, estime que la Chine joue « le long jeu » en Iran et que, même si Pékin peut enregistrer à court terme des revers économiques du fait des coups portés par Washington en Iran, ce discours doit être « pris avec des pincettes. »
« Si l’inaction de la Chine soulève de nombreuses questions quant à la fiabilité de Pékin dans les pays du Sud, ces derniers ne considèrent pas Pékin comme une alternative aux États-Unis. Ils ne se font pas d’illusions. Ils ne s’attendent pas à ce que la Chine s’oppose militairement aux États-Unis, » a-t-il déclaré au Nikkei Asia.
Si la réputation mondiale de la Chine pourrait être temporairement ternie par son inaction, l’administration Trump « pourrait subir de graves dommages en faisant de l’usage de la force et du mépris du droit international la nouvelle norme en politique internationale. »
The Economist souligne la rapidité et la franchise dont ont fait preuve les médias d’Etat chinois pour informer la population chinoise de ces opérations militaires, offrant un singulier contraste avec ce qui s’est passé à peine deux mois plus tôt, lorsque des manifestations massives avaient éclaté dans toute la République islamique. Pendant les deux premières semaines, les présentateurs chinois n’avaient rien dit. Lorsqu’ils ont finalement couvert les troubles, ils ont dépeint les manifestants comme les pions de « forces extérieures. »
Ce contraste révèle l’une des raisons pour lesquelles les dirigeants chinois sont moins préoccupés par l’attaque en cours contre Téhéran que beaucoup ne le pensent. La Chine s’était alarmée lorsque les Iraniens s‘étaient soulevés fin décembre contre leur propre gouvernement car « le spectacle d’un mouvement populaire renversant un régime autocratique est précisément le genre de chose qui inquiète les responsables à Pékin, » explique l’hebdomadaire britannique.
« Du point de vue de la Chine, une frappe aérienne qui tue un dirigeant politique est un événement plus facile à gérer. Il est plus facile d’exprimer son indignation face aux bellicistes américains, », explique The Economist.
Mais, pragmatiques, les dirigeants chinois, songent sans doute déjà aux avantages économiques que leur pays pourrait retirer lorsque viendra le temps de la reconstruction en Iran. Si les États-Unis finissent par lever les sanctions contre l’Iran, le précédent de l’Irak est instructif : lorsque la reconstruction commence, les entreprises chinoises, avec leur expertise en matière d’infrastructures, de technologie et de commerce, font leur apparition. Le pétrole iranien pourrait couler à flots.
« Il s’agit là d’un calcul froid, né de la prise de conscience que la Chine a d’énormes intérêts économiques au Moyen-Orient, mais peu de capacité ou d’envie d’influencer la politique chaotique de la région. Pour l’instant, la Chine reste spectatrice alors que les bombes tombent sur l’Iran. Elle ne le restera pas lorsque la reconstruction commencera, » affirme l’hebdomadaire.
Les erreurs des stratèges américains dans leur analyse de la Chine
Il reste que l’une des conséquences les plus probables sera de renforcer davantage encore le tandem Chine-Russie, pour des raisons essentiellement économiques à l’heure où l’économie chinoise traverse un sérieux ralentissement.
« Le renforcement des liens énergétiques avec la Russie sera l’un des principaux enseignements à tirer de cette situation, tant pour le pétrole brut que pour le gaz, » estime Neil Beveridge, qui dirige les recherches sur l’énergie en Chine chez Bernstein à Hong Kong, cité le 4 mars par le Financial Times. « Si l’Iran devient un État plus pro-occidental, ou s’ils pensent que la situation va rester instable pendant longtemps, cela renforcera encore davantage l’alliance entre la Russie et la Chine, » a-t-il ajouté.
Mais quelle que sera l’issue de la guerre menée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran, le contraste est de plus en plus frappant entre la conception très différente qu’en font l’Amérique et la Chine, relèvent les analystes.
« Pékin ne pense pas comme Washington, et le conflit avec l’Iran en est la preuve, » affirme le 2 mars Evan Feigenbaum dans les colonnes d’une analyse publiée par Le Carnegie Endowment for International Peace, un think tank américain basé à Washington.
Si de nombreux stratèges américains se sont étonnés que Pékin ne vienne pas à la rescousse de ses partenaires stratégiques comme le Venezuela ou l’Iran, « l’attitude distante de la Chine n’est en réalité pas surprenante. En termes simples, éviter de prendre des engagements contraignants en matière de sécurité envers des pays tiers périphériques n’est pas un signe de faiblesse, mais relève d’une stratégie délibérée,» souligne cet expert, vice-président de ce think tank américain et ancien sous-secrétaire d’Etat chargé de l’Asie.
Plutôt que de parler d’une Chine humiliée ou mise en échec, ces stratèges qui « s’attendent à ce que la Chine se comporte comme les États-Unis » devraient comprendre que « sauver » un Khamenei ou un Maduro n’est «pas nécessaire pour atteindre les objectifs fondamentaux de Pékin » car « ses intérêts fondamentaux en matière de sécurité se situent en Asie de l’Est, » dit-il encore.
Pierre-Antoine Donnet