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dimanche 8 mars 2026

Azerbaïdjan : petit État aux grandes ambitions

 

L’Azerbaïdjan déploie une stratégie qui rappelle celle du Qatar : il s’efforce de se rendre indispensable malgré sa faiblesse territoriale et démographique. Ainsi, Bakou combine rente énergétique, puissance militaire et soft power pour s’imposer comme un acteur régional, voire mondial. Sa spécificité : l’articulation cynique et pragmatique de ces leviers, parfois au prix d’ingérences assumées.

L’Azerbaïdjan occupe une position singulière dans le Caucase : pays de taille moyenne (86 600 kilomètres carrés pour 10,3 millions d’habitants en 2024) et enclavé entre la Russie, l’Iran, la Turquie et la mer Caspienne, il a su convertir ses vulnérabilités géographiques en opportunités géopolitiques. Comme le Qatar, il a bâti sa puissance sur ses hydrocarbures ; les grands corridors énergétiques (BTC, TANAP, TAP) contournent la Russie et l’Iran, assurant à l’Europe une alternative d’autant plus précieuse depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine. Mais, à la différence de l’émirat, qui tire profit d’une rente gazière quasi illimitée, l’Azerbaïdjan doit transformer chaque contrat en atout politique : son gaz devient un outil de négociation, un moyen de pression et une promesse d’alliance.

En quête d’une place régionale majeure

La guerre des 44 jours contre l’Arménie en 2020, puis la victoire dans le Haut-Karabagh en septembre 2023, ont démontré l’efficacité de la modernisation militaire financée par la rente énergétique et adossée aux partenariats turc et israélien. Contrairement au Qatar, protégé par le bouclier américain, l’Azerbaïdjan s’est affirmé par la puissance militaire, redessinant les rapports de force dans le Caucase. La dégradation des liens avec Moscou n’empêche pas Bakou d’adopter une posture pragmatique, autorisant le transit sur son territoire d’hydrocarbures russes soumis à des sanctions internationales. Avec l’Iran, les relations sont ambiguës : Téhéran, inquiet de l’activisme azerbaïdjanais et de son alliance avec Israël, craint un effet d’entraînement sur sa minorité azérie. Pourtant, des échanges commerciaux persistent. Avec la Turquie, l’alliance stratégique, cimentée par le panturquisme et une interdépendance croissante dans le domaine militaire, ne doit pas voiler la réalité d’un partenariat complexe entre les deux pays.

Bakou s’appuie sur Israël, l’un de ses premiers fournisseurs d’armes et qui lui achète par ailleurs 30 % de ses besoins en pétrole. La capitale azerbaïdjanaise se présente également comme une place discrète abritant les pourparlers turco-­israéliens et syro-israéliens. Cette diplomatie lui permet d’incarner la fonction de médiateur régional, à l’instar du Qatar. En dépit de son régime liberticide, la « pétrodictature caucasienne » cultive auprès de l’Union européenne (UE) l’image d’un allié fiable. L’accord conclu en 2022 avec la Commission européenne prévoit le doublement des exportations de gaz d’ici à 2027, renforçant le rôle de Bakou en tant que pilier de la sécurité énergétique européenne. En avril 2025, un partenariat stratégique a été signé avec la Chine, faisant de l’Azerbaïdjan un hub entre Asie et Europe.

« diplomatie du caviar »

Le régime d’Ilham Aliyev (depuis 2003), autoritaire et critiqué pour ses atteintes aux Droits de l’homme, est investi dans des stratégies d’influence. Le parrainage d’événements sportifs (Jeux européens de 2015, Grand Prix de Formule 1…) figure parmi les instruments de ce soft power : Bakou a compris que l’image et l’influence comptent autant que la force. D’où la pratique de la « diplomatie du caviar », faite de cadeaux, de séjours luxueux et de financements occultes auprès de parlementaires européens. C’est surtout la Fondation Heydar Aliyev – nommée ainsi en hommage au père et prédécesseur du président actuel – qui constitue le bras culturel et philanthropique du régime. Elle finance, par exemple, la restauration de monuments prestigieux en Europe, notamment au Vatican. Ces dons, présentés comme du mécénat, sont en réalité des instruments d’influence qui permettent à Bakou de neutraliser les critiques du Saint-Siège sur le sort des Arméniens du Haut-Karabagh et de promouvoir le récit d’une « tolérance religieuse » azerbaïdjanaise.

L’autre facette de ce soft power est plus agressive. Officiellement destiné à défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le Groupe d’initiative de Bakou, créé en 2023, réunit des élus et des activistes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine…, et s’emploie à soutenir des mouvements indépendantistes. L’Azerbaïdjan mobilise cette organisation pour dénoncer le « colonialisme français » en Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie. Objectif : affaiblir Paris, allié de l’Arménie, et se poser en champion du Sud global. Cette diplomatie démontre la capacité de Bakou à transformer une cause extérieure en arme de politique étrangère. S’imposer ainsi n’est pas sans risque, car le régime reste fragile, notamment pour sa dépendance aux hydrocarbures.

L’Azerbaïdjan, au cœur du Caucase




Laura Margueritte

Tigrane Yégavian

areion24.news