C'est un fait: de nombreux espions étrangers opèrent en Suisse. «La menace d'espionnage en Suisse reste élevée», indique d'ailleurs le Service de renseignement de la Confédération (SRC) dans son dernier rapport de situation.
«Les conflits hybrides contre les Etats occidentaux ont augmenté tant quantitativement que qualitativement», ajoute le SRC. Parmi les moyens utilisés figurent, outre les cyberattaques, le sabotage, les activités d'influence, ainsi que l'espionnage en tant que «principal outil des acteurs étatiques».
La Suisse, un nid d'espions
L'espionnage touche la Suisse de plusieurs façons, puisqu'elle devient à la fois une cible, un terrain d'opérations et le point de départ potentiel pour des actions contre des tiers. La plus grande menace provient des renseignements russes, toujours selon le SRC:
«Les résidences russes en Suisse – des bases de renseignement déguisées en représentations diplomatiques – comptent parmi les plus importantes d'Europe»
Dans ses rapports précédents, le SRC évaluait le nombre d'agents russes présents en Suisse à environ 80, soit plus d'un tiers du personnel diplomatique russe accrédité à Berne et à Genève.
Une menace sous-estimée?
La gestion de cette menace par les autorités fédérales est vivement critiquée par la Délégation des Commissions de gestion des Chambres fédérales (DélCdG). Ce comité de six membres, composé de parlementaires du Conseil national et du Conseil des Etats, exerce la supervision parlementaire des services de renseignement.
Dans son rapport annuel, la Délégation constate qu'il «y a encore un besoin important d’action» et avertit d’un «risque croissant» que la Suisse devienne un «point chaud pour les activités de renseignement».
Elle relève que tous les services impliqués reconnaissent la menace croissante d'espionnage, qu'ils observent des activités concrètes et que leur coopération s'est améliorée, tout en estimant cependant que la situation sécuritaire «se reflète encore trop peu dans les mesures concrètes».
Le DFAE sévèrement critiqué
La Délégation a sévèrement critiqué le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Elle remet en cause «la pondération des intérêts sécuritaires et extérieurs» dans la gestion des activités d’espionnage étranger en Suisse.
Cela se traduit par le fait que, ces dernières années, la Suisse n’a expulsé que dans de rares cas des personnes pour des activités d’espionnage. Il en va de même lorsqu'il s'agit d'accorder ou de refuser l'accréditation de personnel diplomatique, consulaire ou technique étranger.
Le DFAE consulte le SRC et le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), mais il prend seul la décision sur ces demandes. Dans «un nombre significatif de cas», le DFAE n'a pas suivi les recommandations du service de renseignement de refuser des demandes de postes, selon la commission de surveillance.
L'exemple des pays européens
Alors que d'autres Etats européens ont expulsé publiquement des centaines de diplomates russes liés aux services de renseignement après l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, la Suisse a maintenu l'examen au cas par cas. Lorsque des expulsions ont eu lieu, elles ont été traitées discrètement, souvent par le biais de canaux diplomatiques ou de renseignement.
Le DFAE justifie cette retenue par des considérations de politique extérieure et le risque de contre-mesures par l'Etat concerné, notamment l’expulsion de diplomates suisses. Il souligne que de telles rétorsions pourraient avoir des conséquences négatives pour les petites ambassades suisses, notamment en ce qui concerne les tâches consulaires ou les mandats de puissance protectrice.
Etre plus efficace
Petra Gössi, présidente de la commission de surveillance, reconnaît qu'il «est évident que la situation sécuritaire s'est durcie, et donc que le risque d'espionnage en Suisse a augmenté». Selon elle:
«Les options d'action contre les activités d'espionnage doivent être utilisées de manière plus efficace et les intérêts de sécurité doivent être davantage pris en compte»
«Des lignes directrices et des critères de pondération devraient être définis au niveau politique, soit par le comité de sécurité du gouvernement, soit par le gouvernement dans son ensemble», toujours selon Petra Gössi.
Le DFAE reste discret
Le DFAE se limite à indiquer que l’«Etat-major des affaires étrangères ne communique pas publiquement sur les demandes d'accréditation de personnel diplomatique ou consulaire». Il assure que la commission est informée de ces affaires conjointement avec le service de renseignement.
Le SRC rappelle que la détection précoce et la prévention des activités d'espionnage font partie de sa mission légale. «L'efficacité de la lutte contre l'espionnage ne se mesure pas uniquement par les expulsions, mais par un mélange de renseignement, de sensibilisation et de mesures opérationnelles», ajoute-t-il.
Christoph Bernet