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lundi 16 février 2026

La Chine mène le jeu dans les mutations du commerce international

 

La Chine a annoncé un excédent record du commerce extérieur en 2025 (1 192 milliards de dollars) qui a été largement commenté par la presse internationale. Mais on observe surtout une rapide montée en gamme des exportations chinoises de biens à fort contenu technologique ainsi qu’une diversification géographique au profit du sud global et en particulier les pays partenaires des Nouvelles routes de la Soie (Belt and Road Initiative), qui représentent désormais plus de 50% des échanges extérieurs du pays.

La barre du trillion de dollars d’excédent commercial avait été presque atteinte en 2024 par la Chine (avec un excédent de 992 milliards de dollars). Elle est largement franchie en 2025, avec un excédent sans précédent de 1 192 milliards de dollars. Les exportations chinoises ont poursuivi leur progression avec une hausse globale de 6,1%, en dépit des coups de boutoir protectionnistes de Donald Trump. Les importations n’ont augmenté que de 0,5% pour deux raisons : l’atonie de la demande intérieure chinoise et la baisse des prix de l’énergie et des matières premières qui constituent une part importante des achats du pays. Les importations de pétrole ont par exemple progressé de 4,4% en volume tout en diminuant de 6% en valeur.

Une croissance toujours dépendante des excédents commerciaux

La croissance chinoise en 2025 atteint 5%, selon les chiffres officiels, soit exactement la cible fixée par le gouvernement chinois en mars dernier lors de la réunion de l’Assemblée nationale populaire. C’est un peu suspect. Les économistes du Rhodium group (un think tank américain spécialiste de la Chine et du changement climatique) ont leurs propres modes de calcul et ils évaluent la croissance réelle du pays à 3% pour deux raisons principales : le profond effet déflationniste provoqué par l’effondrement durable du secteur immobilier et l’absence de réelle relance de la consommation intérieure.

Il y a un point sur lequel le Rhodium group et les autorités chinoises sont à peu près d’accord : l’importante contribution du commerce extérieur à la croissance du pays. Celle-ci est estimée à hauteur de 30% par l’Office national des statistiques et à un peu plus de 40% par le Rhodium group. Autrement dit, si les exportations nettes n’avaient pas fortement progressé en 2025, la croissance chinoise n’aurait été au mieux que de 3,5%.

C’est donc le reste du monde qui, par l’absorption toujours plus importante de produits chinois (à l’exception des États-Unis), permet à la Chine de maintenir son rythme de croissance. Une équation dont Emmanuel Macron a rappelé qu’elle n’était pas tenable dans la durée lors de sa dernière visite à Pékin en décembre dernier.

La montée en gamme des exportations chinoises s’accélère

Le moteur des exportations chinoises n’est plus fondé sur les produits de consommation à bas coûts. Les ventes de textile-habillement, chaussures, jouets et meubles ont diminué de 7% en 2025 par rapport à 2024, et de 14% par rapport à 2021. Le secteur le plus touché est celui du jouet (- 23% comparé à 2021). Cette érosion progressive est cependant plus que compensée par la montée en puissance des ventes à forte valeur ajoutée.

L’un des exemples les plus frappants de cette montée en gamme est celui de l’automobile. Depuis 2020 les exportations chinoises d’automobiles et d’équipements automobiles ont été multipliées par 3,3. Elles atteignent près de 250 milliards de dollars en 2025. Dans le même temps, les importations chinoises dans ce secteur ont fortement reculé, avec une chute de plus de 50% depuis 2021, et le rapport entre exportations et importations est maintenant de 6 à 1.


Source : International Trade Center. Chapitre 87 du Système Harmonisé


Les principales victimes du renversement des conditions de la concurrence automobile sur le marché chinois sont les trois premiers fournisseurs de la Chine : l’Allemagne (-57% depuis 2021), le Japon (-41%) et les États-Unis (-74%). L’offensive chinoise à l’exportation se double d’investissements massifs sur les principaux marchés cibles, en particulier vers l’Europe et sa périphérie.

Un autre exemple similaire, où la progression des exportations chinoises s’accompagne d’une vaste campagne d’investissements à l’étranger, est celui des moteurs électriques. Le rapport entre exports et imports est déjà supérieur à 4 et continue de progresser. Les entreprises chinoises détiennent une large majorité des brevets dans ce domaine. Elles innovent en permanence (comme le montre le géant des véhicules électriques chinois BYD avec la diffusion rapide des nouvelles batteries sodium-ion) et fournissent les moteurs de leurs concurrents occidentaux.


Source : International Trade Center. Code 8501 du Système harmonisé


D’autres exemples sont mentionnés dans une étude récente de China Briefing (une publication du cabinet d’avocats Dezan Shira et Associés). Les exportations de turbines d’éoliennes se sont envolées de 48% en 2025, celles de batteries lithium-ion de 26%. La Chine est devenue exportateur net de robots industriels, avec une progression de 48% des ventes en 2025. Elle est aujourd’hui leader mondial pour l’ensemble de la chaîne des technologies vertes.

La bataille des semiconducteurs se poursuit

Même dans le secteur des semiconducteurs, où la Chine a un retard technologique particulièrement difficile à combler pour les microprocesseurs de dernières générations et où les sanctions commerciales américaines s’accumulent, les échanges chinois de semiconducteurs restent dynamiques depuis 2023, à l’exportation comme à l’importation. Les producteurs chinois se sont spécialisés dans les semiconducteurs d’au moins 28 nanomètres, qui ont de nombreuses applications dans l’automobile et l’électronique grand public, tout en consacrant des ressources maximales à la recherche-développement avec un soutien massif de l’État (de l’ordre de 70 milliards de dollars).


Source : International Trade Center. Code 8542 du Système harmonisé


Le premier partenaire de la Chine demeure Taïwan, qui représente 36% des importations chinoises de circuits intégrés en 2025 devant la Corée (22%). Un partenariat qui se maintient en dépit des tensions géopolitiques permanentes entre les deux rives du détroit de Taïwan. Globalement, la part de l’Asie dans ces échanges de semiconducteurs est écrasante, même si le relâchement récent des restrictions à l’exportation américaines a fait remonter de 2,5% à 7,5% la part américaine dans les achats chinois en 2025 par rapport à 2024.

La Chine a su rapidement diversifier ses échanges avec le monde

L’année 2025 a évidemment été marquée par la guerre commerciale initiée par Donald Trump, qui a connu un pic en avril, avec l’annonce de respectivement 145% et 125% de droits de douane sur les échanges entre les deux pays. L’accalmie initiée en mai a été prolongée par étapes successives et reste applicable jusqu’en novembre 2026. Comme une série de droits spécifiques élevés sont appliqués par les États-Unis dans certains secteurs, le tarif moyen pour les produits chinois entrant sur le marché américain est de 47,5% selon les estimations du Peterson Institute for International Economics. Les exportateurs américains sont pour leur part soumis à des droits de douane moyens de 31,9%. Les obstacles aux échanges restent donc très élevés et le commerce bilatéral a chuté de 19% en 2025, ramenant la part des États-Unis dans le commerce extérieur chinois à un peu moins de 9% contre 11% en 2024.

Ce choc n’a pas suffi à bloquer la dynamique des exportations chinoises, mais il crée un changement profond dans l’équilibre des échanges extérieurs du pays. L’Union européenne compte aujourd’hui beaucoup plus que les États-Unis dans le commerce extérieur chinois (13% contre 8,8%). La part de l’Asie continue de progresser (45%), l’Amérique latine et Centrale se situe maintenant au niveau des États-Unis (elle fait en fait deux fois mieux à l’exportation vers le marché chinois) et l’Afrique fait jeu égal avec le Moyen Orient.


Source : Douanes chinoises


Selon le China Briefing, les échanges de la Chine avec ses partenaires de la BRI ont atteint 52% du commerce extérieur du pays. Pour la première fois le « sud Global » devient majoritaire et supplante les pays développés.

Cette mutation est cependant en partie trompeuse. En réalité, la Chine est de moins en moins le pays d’assemblage final des chaînes de valeur asiatiques pour devenir un exportateur de composants intégrés dans les produits finis assemblés et exportés par le reste de l’Asie. Washington pénalise fortement les « produits en transit » dans les accords passés avec le Vietnam et d’autres pays de l’Asean. Mais Donald Trump n’aime pas les fonctionnaires. Les douaniers américains sont peu nombreux. Ils vont avoir le plus grand mal à véritablement contrôler la valeur ajoutée réelle des centaines de milliers de produits venant d’Asie du Sud-Est. Il est plus que probable qu’une partie des exportations chinoises vers les États-Unis emprunte déjà des voies détournées pour entrer plus facilement sur le marché américain.

Quelles sont les perspectives pour 2026 ? La chute des échanges avec les États-Unis pourrait prendre fin si un nouvel assouplissement des relations commerciales se confirme à l’occasion du prochain sommet entre Donald Trump et Xi Jinping prévu pour début avril. L’offensive vers l’Europe et les marchés asiatiques a provoqué des frictions commerciales croissantes, avec la multiplication des plaintes antidumping ou des enquêtes antisubventions contre les produits chinois (sur les turbines d’éoliennes par exemple, il y a quelques jours à l’initiative de l’Union européenne). Ces pressions politiques pourraient avoir un certain impact pour modérer les exportations chinoises sur quelques produits clés.

Mais le yuan chinois (renminbi) est faible (il a perdu près de 10% de sa valeur face à l’Euro depuis un an), les prix à la production chinois restent orientés à la baisse, les surcapacités industrielles du pays n’ont pas réellement diminué et la relance du marché intérieur chinois se fait attendre. Les produits chinois restent donc extrêmement compétitifs et ont toujours autant besoin de débouchés extérieurs.

Ces données de fond expliquent les propositions contenues dans le rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan européen intitulé « l’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » publié le 9 février. Dans l’éditorial accompagnant ce rapport, le président du haut-commissariat Clément Beaune soulignait : « Il reste deux réponses choc à préparer et à débattre au plus vite : une protection commerciale inédite, équivalente à un droit de douane général de 30 % vis-à- vis de la Chine ; ou une dépréciation de l’euro de 20 % à 30 % par rapport au renminbi. » Des propositions choc qui vont faire débat mais qui ont très peu de chances d’être retenues dans un cadre idéologique européen encore profondément marqué par l’attachement à la liberté des échanges.

Hubert Testard

asialyst.com