Si tu veux dîner avec le diable, dit le proverbe, mieux vaut se munir d’une grande cuillère. Dans le dossier Epstein, aucune n’a de tige assez longue. L’affaire ressemble au labyrinthe du Minotaure qui serait submergé par les égouts. Une toile d’araignée planétaire où se croisent figures politiques, fortunes privées et réseaux d’influence en quête de sexe, d’argent et de pouvoir. Après bien des atermoiements, le rideau s’est finalement levé. Mondafrique propose une série d’articles consacrés aux apparitions de l’Afrique dans les « Epstein files », où il est surtout question de business, de diplomatie informelle et de réseaux d’influence.
À prendre avec des pincettes
La divulgation des dossiers Epstein était une promesse de campagne de Donald Trump. Mais plus que le Président lui-même, ce sont surtout ses partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again) qui ont exigé que toute la lumière soit faite. Sous pression de ses militants et après beaucoup d’hésitations, l’administration américaine a fini par se résoudre à ouvrir la boîte de Pandore, le 30 janvier dernier.
Si cette affaire suscite autant d’intérêt, c’est en raison de la nature et de la gravité des faits, du statut social des personnes impliquées et de l’impunité dont elles ont bénéficié. Cependant, les noms qui y figurent ne sont pas nécessairement tous liés à des crimes : être cité ne prouve rien en soi. Pour tenter de comprendre et d’y voir clair, il faut réaliser un travail de fourmi, analyser et recouper des centaines de milliers de pages et d’images. Ce travail aurait dû être effectué par les justices nationales, mais cela n’a pas été le cas, notamment en France. Ce vide judiciaire s’explique par les puissants réseaux d’influence où évoluait Jeffrey Epstein. On ne peut donc que se réjouir que cette affaire émerge enfin, à condition de faire le tri.
Qui était Jeffrey Epstein ?
Né en 1953 à New York dans un milieu populaire, Jeffrey était un financier au parcours atypique, passé de l’enseignement à la gestion de fortune pour des clients très riches, dans des conditions pour le moins intrigantes. Il est condamné une première fois en 2008 en Floride pour proxénétisme de mineures. A la suite d’un accord de plaidoyer très clément qui lui évite des poursuites fédérales plus lourdes, il est libre. Dès cette époque, tout le monde sait.Malgré cela, il a continué à fréquenter des cercles très influents. Jeffrey Epstein meurt en 2019, dans des conditions troubles, alors qu’il était en détention provisoire en attente de son procès.
Sa complice et associée Ghislaine Maxwell, est, elle, toujours en détention. C’est une figure centrale du dossier, fille du magnat de la presse britannique Robert Maxwell, elle-même très introduite dans les milieux mondains et politiques internationaux. L’étendue de leurs carnets d’adresses, mêlant responsables politiques, grandes fortunes, universitaires et figures du show-biz, est époustouflante. Des personnalités comme Bill Clinton, le prince Andrew, Anne de Rothschild ou, en France, Caroline Lang – la fille de Jack Lang – s’y trouvent. Cette capacité à rester socialement fréquentable malgré une condamnation infamante explique en partie pourquoi l’histoire est hors-norme. Elle pose une question persistante : comment Jeffrey Epstein, déjà condamné pour de tels, faits a-t-il pu conserver si longtemps un tel accès aux élites ?
Les pays du Sud globalement épargnés
Le versant africain du dossier tranche avec son cœur judiciaire américain. En Afrique, il est surtout question de voyages d’affaires, de demandes de visas et de connexions politiques, la plupart en lien avec Israël. Plusieurs anciens responsables du renseignement, dont Ari Ben Menashe, ont évoqué les liens entre Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell et le Mossad depuis les années 1980. Ceci expliquerait l’étendue de leurs contacts sur tous les continents et dans tous les milieux et leurs liens avec l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak.
Dans plusieurs pays africains, comme en Côte d’Ivoire et en Libye, il s’agit bien de contrats financiers en lien avec les intérêts de Tel Aviv.
Pour autant, et en l’état des connaissances à ce jour, il n’y a pas d’allégations crédibles ou documentées d’activités sexuelles criminelles sur le continent. Idem pour la Chine et l’Asie, où comme en Afrique, il s’agit seulement de connexions diplomatiques ou d’influence. Seule l’Amérique du Sud, principalement le Brésil, a été touchée. Le complice du couple Epstein-Maxwell, le Français Jean-Luc Brunel – mort en détention à Paris en février 2022 – recrutait des adolescentes, parfois âgées de moins de 16 ans, attirées par les concours de beauté ou les contrats de mannequinat. Néanmoins, la majorité des exactions sexuelles est concentrée aux États-Unis, sur des îles privées des Caraïbes et au Nouveau-Mexique.
Les pays du Sud apparaissent, pour l’essentiel, en marge du volet criminel de cette affaire. Se dessine, en revanche, le portrait d’une élite mondialisée qui a dominé les cercles du pouvoir, de la finance et de l’influence pendant plus de trente ans. Une élite souvent prompte à donner des leçons de gouvernance ou de morale publique, et que l’affaire rattrape aujourd’hui. À bien des égards, le scandale Epstein ressemble au crépuscule d’un entre-soi globalisé qui s’imaginait intouchable.
Les amis du milliardaire à Abidjan
Comme ailleurs dans le monde, les révélations autour de Jeffrey Epstein font beaucoup de bruit en Côte d’Ivoire. En réalité, le pays n’apparaît que de façon marginale dans les millions de pages publiées, essentiellement entre 2012 et 2014. Le sulfureux personnage n’y joue qu’un rôle d’intermédiaire. Le vrai sujet est ailleurs : ces fuites illustrent la construction d’un appareil de surveillance destiné à verrouiller le pouvoir d’Alassane Ouattara.
Sous Laurent Gbagbo (2000-2010), la Côte d’Ivoire entretenait des relations étroites avec Israël. Pendant la crise post-électorale de 2010-2011, les autorités israéliennes sont restées très discrètes, ne prenant position ni pour un camp ni pour un autre, au moins publiquement. Lorsqu’Alassane Ouattara arrive au pouvoir en 2011, il ne dispose pas de canaux privilégiés avec Tel-Aviv. La tentative de coup d’État de 2012 change la donne : le Président cherche alors des outils pour sécuriser son fauteuil.
Du partenariat sécuritaire au verrouillage du pouvoir
C’est dans ce contexte que s’activent l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak et Jeffrey Epstein. Les documents disponibles décrivent un travail méthodique de mise en relation, d’organisation de rencontres et de transmission de propositions pour des systèmes de surveillance des communications. Des proches du pouvoir, comme la nièce d’Alassane Ouattara, Nina Keïta, et Sidi Tiémoko Touré, alors chef de cabinet du président de la République, apparaissent comme points de contact dans ces échanges.
Sur les réseaux sociaux, une photo (voir ci-dessus) d’un déjeuner montrant Hamed Bakayoko – le Premier ministre décédé en 2021– aux côtés de Jeffrey Epstein a été largement commentée. Pourtant, rien dans les documents ne prouve une quelconque proximité entre ces deux hommes. Hamed Bakayoko n’agit ici qu’en tant que ministre de l’Intérieur de l’époque, dans le cadre de ce contrat.
Interception des communications et cyber-surveillance
À partir de 2013-2014, l’État ivoirien renforce fortement ses capacités de surveillance : interception des communications, cyber-surveillance, centralisation du renseignement, montée en puissance d’unités spécialisées. Officiellement, il s’agit de lutte antiterroriste. Dans les faits, ces outils, qui n’ont cessé de s’améliorer, donnent au pouvoir une capacité inédite de suivi des oppositions, des mobilisations et des voix critiques.
Jeffrey Epstein n’a été qu’un facilitateur. L’enjeu réel est l’importation d’un modèle sécuritaire qui a contribué à durcir le contrôle politique en Côte d’Ivoire, comme l’a montré l’élection présidentielle d’octobre 2025.
Israël y a gagné sur tous les tableaux : sur le plan financier, avec de juteux contrats de sécurité pour ses entreprises privées et par la mise en place d’outils qui lui permettent d’accéder à de nombreux renseignements et de surveiller l’importante communauté libanaise en Côte d’Ivoire.
Libye : les milliards et la guerre
L’affaire Epstein ressemble à un tonneau des Danaïdes : chaque jour apporte son lot de révélations. Dans le cadre de sa série Afrique, Mondafrique observe aujourd’hui les échanges sur la Libye, qui prennent une résonance particulière replacés dans le contexte de l’époque. Leur publication coïncide avec l’assassinat de Saïf al-Islam, ce qui souligne une fois de plus la dimension tragique du destin de ce pays.
Chasse au trésor
En février 2014, au moment du déclenchement des troubles en Ukraine, Jeffrey Epstein écrit à son ami Ehud Barak, ancien Premier ministre israélien : « Avec l’explosion des troubles civils en Ukraine, en Syrie, en Somalie et en Libye, et le désespoir de ceux qui sont au pouvoir, n’est-ce pas parfait pour vous ? » Ce message est l’illustration parfaite d’un cynisme décomplexé, qui voit d’abord des opportunités en or dans les crises géopolitiques, le chaos et la misère du monde.
Selon les documents publiés par le Département de la Justice américain (DOJ) en février 2026, l’intérêt d’Epstein pour la Libye est antérieur à la guerre de 2011. Des e-mails de 2010 montrent des discussions autour de prêts libyens provenant de la Libye et chiffrés en milliards de dollars à destination de Dubaï, impliquant le banquier anglais basé aux Émirats arabes unis Terence Allen et le prince Andrew.
Autour des fonds libyens, un casting international
L’histoire ne dit pas si ces projets ont abouti, mais l’appétit d’Epstein pour ce pays, lui, n’a pas faibli. En mars 2011, alors que Kadhafi est encore au pouvoir, la création du Conseil national de transition et du groupe des « Amis de la Libye », soutenus notamment par la France de Nicolas Sarkozy, s’accompagne d’une résolution du Conseil de sécurité gelant les avoirs libyens à l’étranger. Ces montants sont alors estimés à plus de 80 milliards de dollars.
Trois mois plus tard, en juillet 2011, l’associé du prédateur sexuel et financier, Greg Brown, lui adresse un e-mail décrivant des opportunités financières et juridiques liées au « chaos politique et économique » libyen. Il y est question d’identifier et de récupérer des actifs gelés qualifiés de « volés », avec des commissions à la clé. Brown évoque des discussions avec des cabinets d’avocats internationaux rémunérés au résultat ainsi que l’appui possible d’anciens membres du MI6 britannique et du Mossad israélien pour tracer ces fonds.
Le courriel estime à 80 milliards de dollars les avoirs gelés dans le monde, dont 32,4 milliards aux États-Unis, et avance que les montants réels pourraient être trois à quatre fois supérieurs en fonds souverains détournés. Il évoque des perspectives de gains de plusieurs milliards via des commissions de 10 à 25 % sur 5 à 10 % des sommes récupérées. Il souligne aussi l’enjeu de devenir partenaire privilégié de la Libye pour la reconstruction, estimée à au moins 100 milliards de dollars, en rappelant les réserves énergétiques du pays et son taux d’alphabétisation élevé.
On ignore l’issue de ces projets
Une nouvelle fois, l’histoire ne dit pas sur quel trésor cet aréopage a fini par mettre la main. D’autant, qu’ils n’étaient pas les seuls à chasser les fonds libyens. Tout ce que la planète compte comme escrocs, barbouzes, cabinets d’avocats s’y sont essayés.
Pour preuve, d’autres documents publiés eux en 2019, relient Sidney Blumenthal, conseiller d’Hillary Clinton, dans des démarches de récupérations « d’actifs pillés » à la Libye auxquelles Epstein aurait également participé. Des correspondances du financier prédateur mentionnent un projet de déplacement en Libye via Malte pour discuter de ces sujets, sans précisions de date.
Quinze ans après la guerre de l’OTAN et la chute de Kadhafi, le pays est toujours en proie au chaos, un désordre qui arrange bien des intérêts. Tant que le pays reste fragmenté et divisé, l’État n’est pas en mesure d’exiger la restitution de ses avoirs. Les milliards continuent de dormir ailleurs, d’y produire des intérêts et de susciter des convoitises.
Sénégal, le pari manqué du financier
Avec près de 800 apparitions dans les Epstein files, le Sénégal fait partie des pays africains les plus concernés (après l’Afrique du Sud) par ce dossier aux ramifications planétaires. Cité plus de 500 fois, Karim Wade, le fils d’Abdoulaye Wade, est au centre des écrits de Jeffrey Epstein concernant le Sénégal. En effet, l’homme d’affaires voyait en lui un futur Président.
Au centre de plus de 500 e-mails, Karim Wade est sans doute la personnalité politique sénégalaise la plus exposée. Au Sénégal, ses rapports avec le sulfureux homme d’affaires suscitent pas mal d’interrogations et de zones d’ombre, même si jusque-là, aucun fait compromettant n’est apparu. La relation entre les deux hommes est amicale et nourrie par des dons financiers importants, des services de mise en relation et des projets d’affaires.
Des rapports privilégiés
Epstein semble avoir beaucoup misé sur celui qui fut le ministre de l’Énergie et de la Coopération internationale d’Abdoulaye Wade. Dans un mail du 29 novembre 2016 adressé à l’influent Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton puis directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche sous Barack Obama, Epstein présentait son ami Wade comme « l’une des personnalités les plus importantes d’Afrique de l’Ouest », qui deviendrait, à coup sûr, Président de la République en 2019 ou 2024. (Karim Wade, alors tout juste libéré après une condamnation à trois ans d’emprisonnement, ne participera pas, finalement, à ces élections, étant déclaré inéligible par le Conseil constitutionnel).
Epstein était convaincu que la condamnation de Karim Wade visait surtout à l’empêcher d’être candidat. « Il se trouve actuellement au Qatar, où il attend son retour au pouvoir, qui est presque garanti. C’est le plus charismatique et le plus rationnel de tous les Africains, et il a leur respect », écrivait Epstein très élogieux. Il répondait à une question de Summers lui demandant « qui est le type avec qui » il lui avait « arrangé un rendez-vous ».
Dès sa sortie de prison le 24 juin 2016, par l’effet d’une grâce présidentielle, Karim a renoué avec Epstein. En atteste une conversation du 26 juin, moins de 48 heures après sa libération suivie de son « exil » à Doha, au Qatar, à bord d’un jet privé affrété par les plus hautes autorités de ce pays du Golfe où il est installé depuis lors.
Quand Epstein mobilisait tout Washington pour faire pression sur Dakar
Les échanges entre Epstein et Karim Wade remontent au moins à l’année 2010, si l’on en croit les documents rendus publics le 30 janvier par le ministère américain de la Justice. Ils sont très fréquents entre 2010 et 2012, avant l’arrestation de Karim Wade, en avril 2013, suivie de sa condamnation en mars 2015 pour enrichissement illicite. Lâché par plusieurs de ses amis, Karim a pu compter sur Epstein qui ne l’a pas abandonné dans sa longue bataille judiciaire contre le régime de Macky Sall.
À sa demande, le financier américain lui fait un don de 100 000 dollars US (environ 55 millions de francs CFA) pour s’attacher les services du cabinet Nelson Mullins à Washington. L’objectif est d’obtenir le soutien des États-Unis pour pousser le Sénégal à donner suite à la décision du Groupe de travail des Nations Unies qui avait déclaré « arbitraire » la détention de Karim Wade.
Le 20 janvier 2016, Epstein informe les proches de Wade qu’il a payé la note. Les documents montrent également des traces de transactions avec Me Seydou Diagne, un avocat de Karim Wade, pour un montant avoisinant 500 000 dollars US, soit plus de 237 millions de francs CFA. Officiellement, si l’on en croit les Epstein Files, il s’agirait du paiement d’honoraires relatifs à l’assistance juridique dans le cadre du suivi des opérations et des investissements.
Ce qui est curieux pour un observateur, c’est que Karim Wade, condamné pour s’être enrichi illicitement de plus de 69 milliards de francs CFA et condamné à rembourser cette somme ainsi qu’une amende du même montant, semblait alors dans l’incapacité de financer sa défense.
En avril 2016, Bob Crowe, associé au cabinet Partners Nelson Mullins, informe Epstein d’une réunion fructueuse au Département d’État le même jour. « Mon contact travaille en coulisses pour aider à faire pression sur Macky Sall et son administration. Notre ambassadeur apporte également son aide », assure le lobbyiste. Et d’ajouter : « Nous travaillons également avec le Département d’État pour que la détention de Wade soit mise en évidence dans le rapport sur les droits de l’homme au Sénégal pour l’exercice 2017. »
Les résultats d’un lobbying intense
Du côté du Congrès, les résultats semblent moins positifs, à cause de la publication, au même moment, des Panama Papers. Mais les lobbyistes engagés par Epstein s’accrochent. Le 19 mai 2016, dans une lettre adressée à Élisabeth Feliho (assistante de Karim Wade), Vinoda Basnayake, du cabinet Nelson Mullins, annonce une délégation du Congrès au Sénégal. « Cela pourrait être une occasion importante pour rencontrer certains membres très influents du personnel chargés de la politique étrangère », écrit-il à Féliho.
Dans ce cadre, pour faciliter la rencontre, les lobbyistes se sont rapprochés de Yebbie Watkins, l’un des membres du personnel, proche collaborateur de l’influent James Clayburn – responsable au sein du Caucus noir. L’objectif est non seulement de faire connaître l’histoire de Karim Wade à certains leaders du Congrès mais aussi de placer les projecteurs sur son cas.
C’est dans ce contexte que le fils de l’ancien Président est libéré dans la nuit du 23 au 24 juin. En sus du lobbying américain exercé à la demande d’Epstein, d’autres réseaux locaux – en particulier les marabouts – ainsi que qataris ont également pesé dans les tractations.
Macky Sall, Khalifa Sall et Jean-Claude Mimran
Les autres courriers de Jeffrey Epstein liés au Sénégal sont rares. Les recherches sur l’ex président Macky Sall ne font ressortir que 37 résultats, presque tous liés directement à l’affaire Karim Wade. Il y est soit critiqué pour avoir fait emprisonner« arbitrairement » un opposant politique, soit interpellé par le biais d’intermédiaires. Il en va de même pour Khalifa Ababacar Sall, à l’époque maire de Dakar, dont les relations avec Karim Wade étaient exécrables.
Quant à Cheikh Kanté (l’ancien directeur général du Port autonome de Dakar), il est cité dans un mail entre Epstein et le top management de DP Word – l’opérateur principal du Port autonome de Dakar – en l’occurrence Mohammed Sharaf, alors bras droit du PDG de l’entreprise émiratie, le Sultan Bin Sulayem, autre ami d’Epstein et proche de Karim Wade (plus de 4700 occurrences dans les Epstein files.)
La dernière personnalité du Sénégal qui apparaît furtivement dans l’une des conversations est le patron de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), le milliardaire français Jean-Claude Mimran, cité comme participant à un dîner, le 10 décembre 2009, avec le prince Andrew. L’expéditeur du mail, dont le nom est masqué, informe Epstein qu’il va « dîner avec Andrew ce soir » et qu’il a également invité le magnat sénégalais du sucre, l’un des hommes les plus puissants du pays.
Le Nigeria comme terrain de jeu
Pendant plus d’une décennie, le délinquant planétaire, allié à l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak, a transformé l’instabilité provoquée par Boko Haram en opportunité commerciale. Avec Bill Gates, il s’est invité dans la stratégie vaccinale du pays. Dans les deux cas, les documents de la justice américaine révèlent un cynisme et un racisme décomplexés.
Boko Haram, une aubaine !
Le partenariat entre Barak et Epstein remonte au début des années 2000. Plus de quinze ans de relation personnelle et professionnelle, des investissements communs, des voyages et une méthode rodée : utiliser l’instabilité comme porte d’entrée commerciale.
Au Nigeria, le prétexte est la sécurité. Dès 2012-2013, Barak organise des voyages en Afrique de l’Ouest sous couvert de projets médicaux, de construction d’hôpitaux et de centres de diagnostic. En coulisses, il s’agit plutôt de négociations sécuritaires. Une conférence de cybersécurité à Abuja servira de décor pour rencontrer le Président de l’époque, Goodluck Jonathan. Comme à Abidjan à la même époque, il s’agit d’introduire les technologies de surveillance israéliennes, présentées ici comme des solutions à l’insurrection djihadiste.
La Palestine, terrain d’expérimentation
Les entreprises israéliennes qu’Epstein et Barak font entrer au Nigeria ont un argument de vente particulier : leurs technologies sont éprouvées sur le terrain. Comprendre : testées contre les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le système biométrique utilisé au point de passage d’Erez pour la reconnaissance faciale et la mesure des mains des Palestiniens est ainsi proposé au gouvernement nigérian. Elbit Systems décroche un contrat de surveillance internet de 40 millions de dollars. Des systèmes biométriques sont installés dans des universités nigérianes, dont Babcock, sous couvert de monitoring sécuritaire. Le parlement nigérian s’oppose à certains de ces contrats, mais les autorités nigérianes passent outre.
En 2014, le nord du Nigeria brûle sous les attaques de Boko Haram. A Chibok, des centaines de lycéennes sont enlevées. Epstein écrit alors à Barak : « Avec les troubles civils qui explosent et le désespoir de ceux au pouvoir, n’est-ce pas parfait pour toi ? ». L’ancien Premier ministre israélien lui répond froidement : « Tu as raison dans un sens. Mais ce n’est pas simple de transformer ça en flux de trésorerie. »
En 2020, des associés de Barak contribuent à un projet financé par la Banque mondiale pour les infrastructures du Nigeria. La lutte contre Boko Haram a fait son office : elle a ouvert des portes commerciales dans le pétrole, les ports, la logistique. Le scénario est bien rodé : Barak apporte ses connexions, Epstein son carnet d’adresses. Depuis la publication des documents, Barak a exprimé des regrets bien dérisoires, les faits parlent d’eux-mêmes et resteront dans l’histoire.
« Des bougies et des miroirs »
Barak et Epstein ont fait du Nigeria un marché ; Gates et Epstein en ont fait un laboratoire. En mars 2013, Boris Nikolic, conseiller scientifique en chef de Bill Gates, échange une série d’e-mails avec Jeffrey Epstein. Leur sujet : la résistance des populations du nord du Nigeria aux vaccins antipolio de la Fondation Gates. La méfiance des populations n’est pas irrationnelle. Elle s’enracine au contraire dans un traumatisme bien réel. Dans les années 1990, dans la région de Kano, le laboratoire pharmaceutique Pfizer avait utilisé des enfants nigérians comme cobayes pour tester illégalement un médicament contre la méningite, le Trovan. Résultats : au moins onze morts et de nombreux autres enfants survivant avec de terribles séquelles, sourds, aveugles, paralysés ou encore avec des lésions cérébrales.
Epstein et NiKolic n’ont que faire de ce contexte. Pour outrepasser les craintes légitimes des populations nigérianes, le premier propose au second une solution : « Si Gates veut obtenir leur consentement, il a besoin de bougies et de petits miroirs, comme les Américains l’ont fait avec leurs Indiens. » Des propos qui laissent sans voix. La réponse de Nikolic est plus révélatrice encore. Le conseiller scientifique de la plus grande fondation de santé au monde écrit à un financier condamné pour crimes sexuels, sans aucune expertise en santé publique : « Je préfère solliciter votre opinion plutôt que celle de 1 000 experts mondiaux de la santé. » La Fondation Gates finance l’OMS. Epstein, lui, fourni la Fondation Gates en idées. La boucle est bouclée.
Le projet Molécule
La relation entre Epstein et l’écosystème Gates dépasse largement quelques échanges d’e-mails. En février 2011, la banque JPMorgan cherche à concevoir un fonds philanthropique de 150 millions de dollars pour Bill Gates. Pour ce faire, elle consulte Epstein, pas Gates. Epstein livre un plan clé en main incluant une branche offshore dédiée aux vaccins. Trois jours plus tard, un texte de 14 pages, le « Projet Molecule » est publié, avec le nom de Gates dans le titre.
Comme Barak, Gates se confond en regret, en précisant que leurs rencontres visaient à mobiliser des ressources pour la santé mondiale. La Fondation Gates a confirmé qu’aucune collaboration formelle n’avait abouti. Mais la question n’est pas celle-ci. Comment un homme déjà condamné en 2008 pour crimes sexuels pouvait-il peser sur la stratégie vaccinale en Afrique au point que le conseiller scientifique de Gates préférait son opinion à celle de mille experts ?
Plus on se plonge dans ces dossiers, plus la sidération est totale. Chaque document révèle un peu plus l’étendue d’un système où la prédation, le cynisme et le racisme coexistaient paisiblement au sommet du monde.
Références :
L’email central (2014) Documents DOJ publiés par le US House Oversight Committee, repris et analysés par Drop Site News et Daily Trust. Email Epstein→Barak : « isn’t this perfect for you » / réponse Barak : « not simple to transform it into a cash flow. »
Le contrat Elbit Systems Documents DOJ, analysés par Daily Trust (dailytrust.com, investigation publiée début 2026) : contrat de surveillance internet de 40 millions de dollars accordé à Elbit Systems malgré l’opposition du parlement nigérian, consécutif à la conférence de cybersécurité d’Abuja en 2013.
Le volet DP World/ports Correspondances de 2018 publiées par le DOJ, analysées par Al Quds English (alquds.com) : échanges entre Epstein, Sultan Ahmed bin Sulayem (chairman DP World, depuis démis de ses fonctions) et des officiels du fonds souverain nigérian sur les ports de Lagos et Badagry.
En RDC, grand port et petits arrangements
Il y a des projets qui promettent monts et merveilles. Et puis il y a Banana, du nom de ce port censé propulser la République démocratique du Congo dans la cour des grands du commerce maritime. Sur le papier : un milliard de dollars, des conteneurs à la pelle et un avenir logistique radieux. En coulisses : une odeur persistante de soufre, que les “Epstein files” viennent de raviver.
Un port, des promesses… et quelques arêtes
Officiellement, ce devait être un projet structurant : la construction pour un milliard de dollars du premier port en eau profonde de la République démocratique du Congo, à Banana, une petite localité de la région du Kongo central. À la manœuvre, le géant émirati Dubai Ports World (DP World), dirigé à l’époque par Sultan Ahmed bin Sulayem, éclaboussé par le scandale Epstein et limogé tout récemment. Côté congolais, le projet se négocie sous la présidence de Joseph Kabila.
Officieusement, c’est une autre histoire qui se dessine. Dès 2017, des acteurs directement impliqués dans les négociations tirent la sonnette d’alarme. Ils saisissent la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF). En cause : un contrat jugé juridiquement douteux, structuré via une ingénierie opaque, susceptible de permettre l’enrichissement personnel de plusieurs responsables politiques, dont, selon les documents transmis, le Président Kabila. Alertée en interne, la hiérarchie ne bouge pas, l’affaire sort alors dans la presse sous le nom de « Banana Papers »
Epstein, conseiller offshore ?
Nouveau rebondissement en 2026 avec la publication de documents issus du département de la Justice américain : les célèbres “Epstein files”. Ils révèlent que Sultan Ahmed bin Sulayem entretenait des échanges réguliers et très amicaux avec Jeffrey Epstein entre 2009 et 2018.
Dans ces e-mails, le délinquant sexuel et financier apparaît comme un intermédiaire actif dans la structuration de deux projets majeurs de DP World : le port de Banana en RDC et le London Gateway au Royaume-Uni. Il est impliqué dans toutes les discussions et suit de près les avancées. Condamné depuis 2008 pour prostitution de mineure, Epstein est tenu au courant minute par minute d’un projet stratégique africain d’un milliard de dollars.
Les documents évoquent également des déplacements de Bin Sulayem en Afrique, des rencontres prévues avec des chefs d’État et de hauts responsables. Bien entendu, Epstein est tenu informé des conclusions de ces entretiens.
Transparence en eaux troubles
Contre vents et marées, le projet Banana continue d’avancer, quitte à empiéter sur des zones sensibles. Selon l’enquête du PPLAAF, le port serait situé dans des zones protégées du parc marin des mangroves. Côté financement, même flou : en 2024, la British International Investment (BII), bras financier du gouvernement britannique, s’engage à hauteur de 35 millions de dollars aux côtés de DP World. Une participation brièvement suspendue après les révélations de l’affaire Epstein, puis… miraculeusement rétablie.
La diplomatie du conteneur
Pour Abu Dhabi, Banana n’est qu’une pièce du puzzle. Depuis plus d’une décennie, les Emiratis déploient une stratégie d’influence en Afrique fondée sur le contrôle des infrastructures portuaires. DP World en est l’outil principal. De Dakar à Berbera, en passant par Maputo, le groupe sécurise des points d’entrée clés du commerce maritime. Une diplomatie économique discrète mais redoutablement efficace. Son objectif : sécuriser les routes commerciales, contrôler les hubs logistiques, mais surtout peser sur les équilibres géopolitiques.
Cette stratégie s’accompagne de zones d’ombre persistantes : contrats opaques, soupçons de corruption, circuits de financement complexes, et fréquentations pour le moins embarrassantes. Banana en offre une synthèse presque caricaturale : un projet stratégique, des élites politiques impliquées et l’ombre d’Epstein.
Un port annoncé mais pas encore amarré
Et le port, dans tout ça ? Il existe, enfin, surtout sur les plans et dans les communiqués. Lancé officiellement en 2022, le chantier de Banana devait initialement livrer une première phase autour de 2025. Depuis, comme les élections en RDC, le calendrier a glissé : les autorités évoquent désormais une mise en service progressive fin 2026, voire 2027 pour un fonctionnement réellement opérationnel.
Pour l’instant, une première jetée est en construction et les travaux ont démarré, mais le projet est encore loin du hub annoncé capable d’accueillir des porte-conteneurs de grande taille. En attendant, les millions eux, circulent déjà, tout comme les réseaux d’influence et les montages financiers.
Mor Amar