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lundi 9 février 2026

Jimmy Lai, porte-drapeau de la démocratie à Hong Kong, condamné à 20 ans de prison

 

Jimmy Lai, l’ancien porte-drapeau du mouvement démocratique de Hong Kong a été condamné lundi 9 février à 20 ans de prison pour « sédition » et « intelligence avec une puissance étrangère, » une peine qui signifie que cet homme de 78 ans en mauvaise santé finira probablement ses jours en prison, le message voulu par Pékin étant d’en faire un exemple pour dissuader quiconque de suivre son exemple dans l’ancienne colonie britannique désormais plus que jamais mise sous cloche.

Lai Chee-ying (黎智英) de son vrai nom, Jimmy Lai est un homme d’affaires hongkongais de nationalité britannique et taïwanaise. Fondateur de la chaîne de magasins de vêtements Giordano, de la société de médias Next Digital et du journal populaire Apple Daily, il a déjà passé plus de 1 800 jours dans sa cellule à l’isolement. Sa condamnation met un terme à une saga judiciaire de cinq ans marqués par un simulacre de procès et une condamnation pour l’exemple.

Jimmy Lai était un entrepreneur milliardaire dans le secteur des médias devenu un ardent partisan du mouvement prodémocratie qui a secoué Hong Kong en 2019 et un fervent détracteur du régime communiste chinois depuis longtemps. Cette peine est la plus lourde prononcée à Hong Kong depuis l’imposition par Pékin d’une Loi sur la sécurité nationale en juin 2020.

Cette loi prévoit des peines allant jusqu’à la détention à perpétuité pour les « crimes » de sédition ou complot visant à renverser les autorités en place. Son procès était suivi de près dans le monde car il était considéré comme un baromètre de la liberté de la presse et de la liberté d’expression à Hong Kong depuis l’imposition par Pékin de cette loi qui prévoit des peines allant jusqu’à la détention à perpétuité pour les « crimes » de sédition, atteinte à la sécurité nationale ou complot visant à renverser les autorités en place.

Jimmy Lai avait été condamné en décembre pour deux chefs d’accusation de « complot en vue de collusion avec une puissance étrangère » et de « complot en vue de publier des documents séditieux » par l’intermédiaire de son groupe de presse, le tabloïd prodémocratie Apple Daily, aujourd’hui fermé.

Lundi, la cour a, sans surprise, déclaré lundi qu’elle n’avait « aucun doute » sur la gravité des accusations de collusion et ajouté que l’accusation de sédition contre l’accusé relevait également de « la catégorie la plus grave de ce type. »

Lai a été condamné avec huit autres coaccusés – deux militants et six anciens dirigeants de la société de médias de Lai. Tous, à l’exception de Jimmy Lai, avaient plaidé coupables. Ils ont été condamnés à des peines allant de six ans et trois mois à dix ans.

Vu son âge, Jimmy Lai finira probablement sa vie en prison

Jimmy Lai risquait la prison à vie. Le condamner à une peine de 20 ans de prison pourrait laisser penser à un certain degré de clémence pour les gouvernements étrangers qui avaient plaidé auprès de Pékin pour sa libération mais, au vu de son âge et de sa santé fragile, tout indique qu’il finira ses jours en prison.

« Cette condamnation anéantit les espoirs que le président américain Donald Trump, qui s’était engagé à libérer Lai avant l’élection présidentielle de 2024, ou le Premier ministre britannique Keir Starmer, qui, selon des responsables de Downing Street, avait évoqué son cas lors d’un voyage à Pékin le mois dernier, puissent obtenir sa libération anticipée, » relève sobrement lundi le quotidien des affaires britannique Financial Times.

Londres ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisque la ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a déclaré dans un communiqué que 20 ans équivalaient à une « peine à perpétuité » pour Jimmy Lai. Elle a invité Pékin à « mettre fin à son calvaire et à le libérer pour des raisons humanitaires. »

Jimmy Lai peut encore faire appel de cette condamnation mais il est certainement clair pour lui aussi que toute chance de clémence des autorités chinoises paraît extrêmement ténue. Après le rendu de la sentence, sa famille et son équipe juridique internationale ont d’ailleurs déclaré qu’il risquait de mourir en prison, compte tenu de son état de santé.

« Condamner mon père à cette peine de prison draconienne est dévastateur pour notre famille et met la vie de mon père en danger. Cela signifie la destruction totale du système juridique de Hong Kong et la fin de la justice, » a déclaré son fils Sébastien Lai. Sa fille Claire Lai a déclaré que cette peine était « d’une cruauté déchirante » compte tenu de sa santé déclinante.

Pour John Moolenaar, président républicain de la commission Chine de la Chambre des représentants des États-Unis, cette condamnation constitue « la dernière tâche sur le bilan du Parti communiste chinois en matière de droits de l’homme et une farce s’agissant de sa promesse de respecter le principe “un pays, deux systèmes”. »

Pékin déterminé à en faire un exemple, toute clémence quasiment exclue

Mais sur le fond, les autorités chinoises ont bien entendu anticipé ces réactions étrangères dont elles ne feront aucun cas, bien décidées à réduire au silence toute contestation à Hong Kong.

Les procureurs à Hong Kong s’étaient concentrés sur les réunions passées de Jimmy Lai avec des responsables américains, qui, selon eux, démontraient sa volonté de rechercher auprès d’eux des sanctions américaines contre des responsables chinois et hongkongais et ses efforts pour « renverser le Parti communiste chinois. »

Le ministère chinois des Affaires étrangères a de son côté déclaré que Jimmy Lai était « l’un des principaux organisateurs et participants d’une série d’activités antichinoises et déstabilisatrices à Hong Kong. » « Le gouvernement central soutient fermement […] Hong Kong dans la sauvegarde de la sécurité nationale conformément à la loi et dans la répression des actes criminels qui mettent en danger la sécurité nationale, » a déclaré le ministère. Le chef de l’exécutif de Hong Kong, John Lee, a enfoncé le clou en déclarant dans un communiqué en chinois publié sur Facebook que « cette lourde peine […] démontre l’État de droit et la justice. »

Pour Eric Lai, chercheur senior au Georgetown Center for Asian Law, cité par le Financial Times, il est peu probable que Jimmy Lai soit libéré pour des raisons humanitaires, même si les États-Unis et le Royaume-Uni intensifient leurs pressions sur Pékin, compte tenu des « efforts soutenus du régime pour présenter Lai comme un “ennemi de l’État”. » « Un revirement de la cour d’appel contredirait des années de théâtre politique, » a-t-il estimé.

Mis sous les verrous le 10 août 2020, la libération sous caution de Jimmy Lai lui avait été régulièrement refusée. Cette sentence, parodie pour l’exemple dont l’issue était décidée d’avance à Pékin, est celle d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour la liberté d’expression et la démocratie à Hong Kong.

Les autorités de Pékin et celles de Hong Kong comptaient depuis son arrestation l’instrumentaliser pour en faire une démonstration publique : derrière la personne de Jimmy Lai sont en réalité désignés les États-Unis et ses « agents » hongkongais qui, pour Pékin, ont comploté pour semer le chaos dans la ville lorsqu’avaient eu lieu des manifestations monstres qui ayant rassemblé jusqu’à deux millions d’habitants en 2019 pour protester contre l’emprise croissante de Pékin dans une cité qui en compte 7,4.

Jimmy Lai est l’un des plus de 250 habitants de Hong Kong arrêtés depuis 2020 et dont une partie, toujours embastillés, attendent encore leur procès. Les accusés, parmi lesquels figurent des parlementaires démocratiquement élus et des universitaires, forment un échantillon représentatif de l’opposition dans cette ex-colonie britannique, qui a été méthodiquement écrasée depuis que la Chine a instauré la Loi sur la sécurité nationale.

Né en Chine continentale, « le plus vieux prisonnier politique de Hong Kong » est arrivé à l’âge de 12 ans à Hong Kong où il a travaillé dans des ateliers clandestins, avant de fonder en 1981 ce qui deviendra l’empire international du textile Giordano. Il avait plus tard fondé sa première publication, très critique de l’appareil chinois, à la suite du massacre de la place Tiananmen en 1989 qui fit quelque 2 000 morts dans les rangs des manifestants prodémocratie rassemblés sur la place au cœur de Pékin.

Ses deux principaux titres, le quotidien Apple Daily et le magazine numérique Next, étaient extrêmement populaires à Hong Kong, mêlant sensationnalisme et reportages politiques percutants. Ils faisaient également partie des rares publications ayant ouvertement pris le parti des immenses manifestations prodémocratie à Hong Kong en 2019. Ce qui a valu à Jimmy Lai d’être qualifié de « traître » par les médias d’État chinois.

Jimmy Lai se présentait lui-même comme un « rebelle-né »

Peu avant son arrestation, à l’AFP qui lui demandait pourquoi il ne profitait pas paisiblement de sa fortune, sans faire de bruit comme tant de magnats de Hong Kong, Jimmy Lai avait répondu : « Je suis peut-être un rebelle-né, peut-être que je suis quelqu’un qui, outre l’argent, a besoin de donner beaucoup de sens à sa vie. » Il avait ajouté que la loi de Pékin sur la sécurité nationale « sonnerait le glas pour Hong Kong. »

Plusieurs anciens activistes prodémocratie de Hong Kong ont été libérés depuis 2020 au terme de leur peine, dont Claudia Mo, une ancienne journaliste de l’Agence France-Presse élue plus tard au parlement local. Élargis, ceux-ci s’abstiennent depuis de toute déclaration politique, conscient des risques qu’ils prendraient à reprendre toute activité politique pouvant devenir motif à être à nouveau arrêtés.

Depuis l’imposition de la NSL par Pékin, les autorités de Hong Kong traquent aussi les habitants qui ont préféré quitter la ville. Elles sont allées jusqu’à offrir des primes de dizaines de milliers de dollars à ceux qui permettraient l’arrestation d’activistes recherchés à l’étranger. Certains affirment faire l’objet de campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux visiblement pilotées par les services chinois.

Ce procès était considéré par beaucoup, tant à Hong Kong qu’à l’étranger, comme le symbole du degré zéro des libertés politiques et médiatiques résiduelles dans ce territoire chinois qui était jusqu’en 2020 semi-autonome et à qui la Chine avait promis cinquante ans de libertés individuelles dans le cadre du concept « Un pays, deux systèmes » qu’avait alors proposé Deng Xiaoping lorsqu’était discutée avec la Première ministre britannique de l’époque Margaret Thatcher sa rétrocession à la Chine.

Pékin pensait utiliser ce concept pour convaincre Taïwan de négocier son rattachement au continent mais, depuis les événements à Hong Kong, il est de facto caduc. La chape de plomb qui s’est abattue sur la ville a d’ailleurs renforcé les rangs de ceux qui à Taïwan s’opposent à toute idée de « réunification » et même de négociations avec Pékin.

« Jimmy Lai n’a commis aucun crime et devrait être libéré immédiatement, » a déclaré lundi Angeli Datt, une responsable de l’ONG Chinese Human Rights Defender (CHRD). « Les poursuites judiciaires manifestement politisées engagées par les autorités hongkongaises à l’encontre de Lai bafouent les engagements juridiques visant à protéger la liberté d’expression et le droit à un procès équitable, » ajoute-t-elle.

« La détention abusive de Lai est aggravée par la détérioration de son état de santé et son isolement prolongé. Il souffre de diabète, d’hypertension, de cataracte et de problèmes cardiaques et a passé plus de 1 800 jours en isolement, » a-t-elle encore déclaré.

« Les poursuites engagées contre Jimmy Lai ont dès le départ constitué une perversion de l’État de droit à Hong Kong, leur issue étant prédéterminée. La sentence prononcée aujourd’hui risque d’être une condamnation à mort pour un homme de 78 ans en mauvaise santé après avoir passé près de cinq ans en isolement cellulaire, » a pour sa part déclaré James Cunningham, président de la Fondation Committee for Freedom in Hong Kong (CFHK) et ancien consul général des États-Unis à Hong Kong.

« Le seul « crime » de Jimmy Lai a été de défendre les libertés promises au peuple de Hong Kong par Pékin et Londres, par le biais d’actions pacifiques qui étaient légales et auraient dû le rester, » a-t-il encore déclaré.

Jimmy lai en prison : le souhait de Pékin de réduire au silence toute dissidence

Mais sur le fonds, quel poids politique peuvent réellement avoir ces déclarations à Pékin ? Le 14 décembre dernier, la veille du jour où Jimmy Lai avait été reconnu coupable, le Parti démocratique de Hong Kong, le plus grand parti prodémocratie de la ville et autrefois principale force d’opposition au sein de l’assemblée législative, avait annoncé qu’il avait voté sa dissolution après 31 ans d’existence.

Pékin a réformé le système électoral de la ville, n’autorisant que les candidats préapprouvés et excluant de fait l’opposition. Le nouveau système « réservé aux patriotes » a cependant peiné à gagner le soutien du public. Le territoire a enregistré son deuxième taux de participation le plus bas jamais enregistré lors des dernières « élections » législatives début décembre.

Depuis la répression sévère qui s’est abattue sur Hong Kong et dont la fermeture du journal Apple Daily en juin 2021 en a été l’une des étapes, Hong Kong a chuté à la 140ème place dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. La cité était classée en 18ème place en 2002, lors du lancement de l’enquête, devant le Japon, Taïwan et la Corée du Sud.

En filigrane de cette parodie de justice au service de Pékin et du procès pour l’exemple de Jimmy Lai, se trouve la volonté absolue du Parti communiste chinois et de son secrétaire général Xi Jinping d’éradiquer de façon complète et définitive toute forme de contestation publique du régime et d’étouffer par la peur et les menaces toute voix dissidente, que ce soit en Chine ou au sein des communautés d’origine chinoises à l’étranger.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com