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mardi 3 février 2026

Cette réputation qui colle à Jack Lang du Maroc au Japon

 

L’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand, Jack Lang, qui a laissé sa marque dans ces fonctions emblématiques, est mis en cause ainsi que sa fille pour ses relations avec le milliardaire prédateur Jeffrey Epstein. Le patron de l’Institut du Monde Arabe (IMA), qui a été reconduit malgré un âge canonique grâce aux pressions de ses nombreux amis arabes, a souvent été mis en cause pour les largesses dont il aurait bénéficié durant son parcours flamboyant, sans jamais pour autant avoir été mis en cause par la justice française.

La nouvelle masse de documents diffusés le 30 janvier par le ministère de la Justice américain – pas moins de 3 millions de pages – sur les agissements et la correspondance de Jeffrey Epstein éclabousse toute une partie de l’élite américaine, mais pas seulement. Selon les informations de Mediapart, Caroline Lang, la fille de Jack Lang, l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand et de l’Éducation nationale de Lionel Jospin, a fondé en 2016 une société offshore dans les îles Vierges avec le pédocriminel, soit huit ans après la première condamnation de l’homme d’affaires pour prostitution de mineures.

Petits profits

Les suspicions qui existent sur de possibles frasques financières de Jack Lang tiennent en partie à la désinvolture avec laquelle il a assumé les petits cadeaux dont il a souvent bénéficié. Ainsi ses costumes étaient devenus presque aussi célèbres que son action politique lorsqu’il était ministre de la Culture (années 1980–1990). Seul souci, on découvrira ensuite que les grands couturiers lui offraient ou lui prêtaient, c’est selon, de superbes vêtements. Ce qu’il n’a pas démenti, bien au contraire, puisqu’il s’agissait selon lui de faire connaitre le talent des grands couturiers français et de servir le pays

Entre 2013 et 2018, Jack Lang aurait reçu environ 195 000 € de costumes et pantalons de la maison de couture italienne Francesco Smalto, spécialisée dans les vêtements pour hommes sur mesure ou grande mesure. Smalto était une maison réputée pour habiller des personnalités politiques et chefs d’État. Un pur hasard, le fondateur Francesco Smalto a notamment habillé François Mitterrand.

D’autres créateurs de mode lui auraient offert des vêtements au fil des années: Thierry Mugler – notamment une veste à col Mao dans les années 1980 (quand Lang était ministre de la Culture), qui a marqué les esprits politiques par son style atypique et qui a ensuite été donnée au Musée de la mode. Issey Miyake – styliste japonais connu pour ses plis et constructions innovantes.Yohji Yamamoto, designer japonais avant-gardiste.

De même en 2015, un conflit éclata entre le patron de l’IMA  et le restaurant libanais privé qui avait obtenu une concession. « Noura », qui accordait un tarif réduit de 25 euros par repas à Jack Lang et ses invités depuis l’arrivée à la tête de l’IMA de l’ancien ministre socialiste de la Culture en 2013, réclamait initialement quelque 41 000 euros de factures impayées.

Des droits de l’homme à géométrie variable

Plus sérieusement, Jack Lang n’a pas le mêmes critères d’évaluation des libertés publiques selon les pays mis en cause. Ainsi ce fidèle de Mitterrand a combattu la dictature du Président tunisien Ben Ali avec une énergie qu’il faut reconnaitre. Le même a toujours montré une réelle solidarité avec le peuple palestinien en n’hésitant pas à organiser, ces dernières années, plusieurs excellentes expositions à l’IMA sur l’archéologie ou la poésie de la Palestine. Pour autant, Jack Lang aura toujours été d’une discrétion remarquable sur les atteintes aux droits humains en Algérie comme au Maroc.  

Diplômé de Sciences Po, Jack Lang commence sa carrière comme professeur, avant d’être directeur de théâtre. Docteur en droit, agrégé de droit public, il est professeur de droit international (1976), puis doyen de l’U.E.R. de sciences juridiques et économiques de l’université de Nancy (1977). À l’époque, ce brillant universitaire qui milite aux cotés de François Mitterrand donne quelques consultations pour arrondir ses fins de mois. La puissante Sonatrach qui possède un monopole sur le gaz et le pétrole algériens aura été un de ses fidèles clients.

Devenu ministre de la Culture, le patron de l’IMA conservera d’excellentes relations avec les régimes algériens successifs. Durant la décennie noire (1992-1998) où 100 000 algériens trouvent la mort, Jack Lang sera d’une discrétion exemplaire. Des intellectuels comme Pierre Vidal Naquet ou Gilles Perrault ainsi que des militants des droits de l’homme lui ont reproché d’être trop proche du pouvoir algérien. Les accusations reposent principalement sur ses prises de position publiques contre une rupture diplomatique, sa critique des soutiens français au Front islamique du salut, qui organise des maquis armés contre le pouvoir algérien. Jack Lang n’a pas fait de déclaration officielle au nom de l’État français sur les libertés publiques en Algérie durant ces années-là.

Ces dernières années, il s’est exprimé publiquement sur des rares cas particuliers où ces libertés sont mises en cause, notamment contre la détention de l’écrivain Bouallem Sansal, en en rajoutant trois couches, mais sans mettre nommément en cause les responsables algériens.

La proximité avec le Maroc

Interrogé par l’auteur de ces lignes sur les cadeaux dont aurait bénéficié Jack Lang de la part du Maroc, Driss Basri, l’ancien et redouté ministre de l’Intérieur d’Hassan II réfugié à l’époque en France, avait botté en touche. « Ce n’est pas de mon niveau, cette question, répondit-il, c’est un simple commissaire qui s’occupait de Lang. » Et d’ajouter: « Tu devrais me demander quel politique français n’a pas reçu de cadeaux de notre part ». 

Le Maroc est hospitalier, l’hospitalité y est une tradition. Jack Lang y fit de fréquents séjours à titre privé. On comprend qu’il ne voulait pas faire de peine à ses hôtes. Il n’existe pas de déclaration publique de Jack Lang où il qualifie explicitement le gouvernement marocain de « régime » et où il émette la moindre critique. Jamais il n’attaque ouvertement les institutions marocaines dans les médias grand public. Au contraire, ses propos sont toujours très louangeurs et en tout cas respectueux des politiques et du leadership marocain dans les domaines culturel, social et diplomatique.

Un détour par le Japon

Lorsqu’en 1983, Yasuhiro Nakasone, futur Premier ministre japonais, envoie une lettre à Jacques Chirac, alors maire de Paris, pour lui recommander son ami Shoichi Osada, un sulfureux banquier proche des sociétés secrètes mafieuses, le premier magistrat de la capitale, à court pour ses fins de mois et amoureux des combats de sumos, accueille volontiers ce représentant de la droite conservatrice qui, d’après sa biographie serait « un combattant pour la paix et un philanthrope global ».  Les deux hommes ne vont plus se quitter, comme le montre un livre documenté publié en 2008 (1).

Dans la foulée de cette lune de miel avec la Mairie de Paris, le banquier Osada obtient, sur l’intervention de Jacques Lang, un rendez-vous à l’Élysée avec François Mitterrand, mais sans grands lendemains. Fondateur et Président de la très argentée Fondation Sasakawa, qui jouit d’une réputation mitigée au Japon en raison de ses relations avec d’anciens criminels de guerre, Shoichi Osada tente de faire reconnaitre sa noble institution à Paris. Après la défaite présidentielle de Chirac en 1988, le gang japonais va frapper à d’autres portes. Jack Lang est à nouveau sollicité. Et ce n’est pas un hasard si ce dernier, alors maire de Blois, va bénéficier quelque temps après de l’aide de la Fondation pour la réfection de la cathédrale de sa ville.

Sur la pression de Lang et de son directeur de cabinet Jean Paul Huchon, Michel Rocard, de mauvaise grâce, accordera à la Fondation  Sasakawa une reconnaissance d’utilité publique.

Fidèle en amitié, Jack Lang devrait apprendre à mieux choisir ses relations.


(1) Voir le livre d’Olivier Toscer et Nicolas Beau, « l’incroyable histoire du compte jamonais de Jacques Chirac », Édition « Les Arènes »

 Nicolas Beau

mondafrique.com