Si les obusiers de 52 calibres, permettant d’atteindre 40 km de portée, sont devenus un standard de référence pour les armées occidentales, l’augmentation de cette portée a motivé plusieurs programmes. Qu’ils jouent sur l’obusier ou sur les munitions, ils soulèvent cependant une question de pertinence, non seulement opérationnelle, mais aussi budgétaire.
L’annulation du programme ERCA (Extended range cannon artillery) en octobre 2023 avait fait couler beaucoup d’encre. Le M‑1299, doté d’un canon de 155 mm/58 Cal., avait certes permis lors des essais d’atteindre une portée de 110 km (et de 70 km avec un obus guidé par GPS), mais, assez rapidement, les défis techniques s’étaient avérés trop importants pour être résolus. En cause, des phénomènes de vibrations trop fortes fragilisant le tube et une fatigue excessive due aux pressions. L’US Army est donc revenue à une approche plus conventionnelle – mais aussi à la quête d’un obusier qu’elle a entamé il y a maintenant près de 30 ans, sans pouvoir se départir de ses M‑109. En conséquence, elle a relancé une compétition en vue de disposer d’un obusier de 52 calibres.
Elle a cependant lancé un autre programme, le Multi-domain artillery cannon (MDAC), confié en janvier 2025 à BAE Systems. Mais il est d’abord conçu comme un système de défense aérienne destiné à la défense des bases, avec un concept pour le moins original : il s’agit d’utiliser des obus HVP (Hypervelocity projectiles), en leur temps développés pour les canons de 155 mm des destroyers de la classe Zumwalt, pour détruire virtuellement toute la gamme de menaces aérobalistiques. Les cibles envisagées vont du drone au missile de croisière en passant par les avions et les hélicoptères. Une première batterie devrait être livrée à l’US Army durant l’année fiscale 2027, et les essais commenceraient en 2028. L’obus en tant que tel est sous-calibré et inséré dans un sabot pour le tir.
La batterie s’articulerait autour de huit canons, quatre radars et deux postes de commandement multidomaines, l’ensemble devant bénéficier d’une grande mobilité grâce à un châssis à roues permettant un embarquement en C‑130. Chaque batterie comporterait 144 projectiles, a priori installés, selon les premières représentations informatiques, dans les chargeurs automatiques des obusiers – bien que l’on ne connaisse pas encore la configuration précise de ces derniers. Les obusiers devraient pouvoir être rechargés rapidement. Concrètement, l’usage d’obus HVP, guidés, avait également été envisagé dans des fonctions antiaériennes, avec la possibilité de mener des interceptions jusqu’à 80 km. Si le canon sera de 155 mm, sa longueur n’est pas encore connue.
Le domaine des munitions n’est pas en reste. Au-delà des obus dotés de fusées (RAP – Rocket assisted projectiles), Nammo avait présenté en 2018 un concept d’obus doté d’un ramjet. Une fois l’obus tiré, sa vitesse serait suffisante pour lancer la propulsion utilisant un carburant solide, sa structure permettant le passage du flux d’air. Par ailleurs, l’obus serait guidé par GPS. En conséquence, la charge explosive est donc considérablement réduite – de l’ordre de 5 kg à 6 kg – la précision de la frappe devant compenser sa faible puissance. Les essais sont déjà en cours à Andoya depuis 2022. Boeing s’est joint à Nammo dans le cadre d’un contrat passé par l’US Army en juillet 2019 afférent au programme XM-1155, l’obus étant maintenant présenté comme étant le Ramjet‑155. Les premiers essais, menés avec un canon de 39 calibres, ont démontré une portée de 70 km, susceptible d’évoluer en fonction du nombre de calibres de l’obusier utilisé – mais au prix de différences de pression et d’une plus grande accélération.
D’autres entreprises se positionnent sur ce secteur. Tiberius Aerospace, fondée en 2022 par des anciens de la Silicon Valley et présente en Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis, a ainsi présenté son concept Sceptre en mai 2025. Avec une portée maximale de 150 km et une vitesse de Mach 3,5, il atteint un apogée de plus de 19 000 m, là où les systèmes de brouilleurs sont généralement inopérants. Une IA embarquée prendrait ensuite le relais pour corriger les erreurs depuis le dernier relevé GPS, autorisant un écart circulaire probable inférieure à 5 m , et plusieurs obus en vol pourraient également transmettre des informations les uns aux autres. Sa charge utile est de 5,2 kg et le carburant utilisé pourrait être du diesel, du JP‑4 ou du JP‑8. L’une des difficultés à résoudre sera son intégration dans des systèmes de chargement automatique dès lors qu’il a été conçu pour un chargement manuel. L’entreprise a révélé en septembre avoir obtenu du ministère britannique de la Défense un contrat, dont la teneur n’est pas connue, concernant le développement de sa munition. Ce contrat courait de février à octobre 2025 et, à ce jour, aucun autre n’a été rendu public.
Par ailleurs, BAE Systems envisage d’autres applications pour l’HVP devant équiper le MDAC. La firme a ainsi communiqué sur Scorpio‑XR, un obus manœuvrant à faible traînée d’une portée maximale de 70 km, obtenue avec un canon de 155 mm/58 Cal. qui n’entrera certes pas en service aux États-Unis, mais qui pourrait se concrétiser en Corée du Sud, avec le K9A3. Le Scorpio‑XR est actuellement développé pour le compte de l’US Army en tant que XM‑1155SC et n’a pas été affecté par l’annulation du M‑1299. En l’occurrence, des essais rendus publics mi-octobre 2025 ont permis de valider son utilisation depuis des obusiers de 52 calibres.
Cependant, ces nouveaux systèmes, s’ils promettent beaucoup, suscitent des interrogations. Après des essais réussis, il doivent maintenant trouver leur place dans les systèmes de forces. L’artillerie peut certes ainsi s’éloigner des lignes de front et être moins vulnérable – bien que ces obus soient peu compatibles avec une artillerie de campagne – ou, au contraire, s’en rapprocher et frapper plus loin, mais à des distances qui font s’interroger sur la pertinence du concept au regard des capacités offertes par les « roquettes guidées ». Leur coût peut également constituer un écueil : il atteindrait 800 000 dollars pour un obus à propulsion par ramjet et il n’est pas certain que l’avantage comparatif offert soit très supérieur comparativement aux nouveaux types de vecteurs de croisière polyvalents ou à une GMLRS valant entre 100 000 et 200 000 dollars…
Jean-Jacques Mercier