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jeudi 1 janvier 2026

OTAN : Partage du fardeau et niveau approprié d’efforts de défense

 

Une alliance militaire repose sur les efforts de défense de chacun de ses pays membres. Depuis les années 1950, les États-Unis se plaignent de supporter l’essentiel du fardeau en raison de trop faibles budgets en Europe et au Canada. Les nouveaux objectifs communs fixés au sommet de La Haye sous la pression américaine vont-ils changer la donne ? Les pays de l’OTAN doivent-ils dépenser 2 %, 5 % ou 3,5 % ? L’obsession de la part du PIB consacrée à la défense est-elle le bon indicateur pour évaluer l’implication des pays dans l’Alliance atlantique ?

Les pays européens réalisent déjà 18 % des dépenses militaires mondiales selon le SIPRI, loin derrière les États-Unis (36 %), mais bien devant la Chine (12 %) et la Russie (6 %). Un effort en forte croissance : en 2024, selon l’Agence européenne de défense, les pays de l’Union européenne ont dépensé 343 milliards d’euros pour la défense, une augmentation record de 19 % par rapport à 2023. Cette augmentation est en grande partie portée par les dépenses d’équipement, qui ont représenté 88 milliards, soit un bond de 39 % en un an. L’Agence prévoit que les efforts militaires devraient atteindre 381 milliards en 2025, ou 2,1 % du PIB, un niveau jamais atteint depuis sa création en 2004.

La tendance à la hausse devrait se poursuivre dans les prochaines années. Ces nouveaux efforts seront-ils suffisants pour répondre aux demandes appuyées du président Trump ? « Atteindre la nouvelle cible de l’OTAN de 3,5 % du PIB nécessitera encore plus d’effort, vers une dépense totale de plus de 630 milliards par an » selon André Denk, directeur de l’Agence. Le Parlement européen a estimé en mai 2025 que les pays de l’Union européenne devraient consacrer 430 milliards d’euros à leur défense à l’horizon 2027, ce qui est loin du compte en dépit d’une indéniable dynamique de croissance engagée depuis 2014 et, plus encore, à partir de 2022.

La question de savoir comment parvenir à un partage équitable du fardeau entre les alliés fait l’objet d’un débat récurrent depuis des décennies, mais ce débat a pris une tournure dramatique lors du sommet de l’OTAN à La Haye en juin 2025. Donald Trump a exigé une augmentation massive des dépenses militaires des autres alliés pour atteindre au moins 5 % du PIB, condition sine qua non au maintien de la participation américaine.


La déclaration finale du sommet fixe un nouvel objectif ambitieux de dépenses liées à la défense : 5 % du PIB d’ici à 2035, dont 3,5 % pour le cœur des dépenses militaires. Il s’agit d’une véritable transformation des efforts de défense qui devrait en découler, sachant que les dépenses des alliés en dehors des États-Unis viennent tout juste d’atteindre 2 % du PIB, dix ans après leur engagement à atteindre un tel niveau d’efforts.

Même si les États-Unis ont raison de se plaindre des efforts de défense trop limités des Européens et des Canadiens, une approche axée sur les contributions militaires répond-elle réellement aux exigences d’une alliance militaire efficace ? Est-il réaliste d’espérer une relation linéaire entre le niveau des dépenses militaires de chaque allié et la sécurité internationale assurée par l’Alliance ? La plupart des analyses se concentrent les dépenses exprimées en part du PIB, comme si l’intensité des efforts était le seul moyen d’évaluer l’efficacité d’une alliance militaire.


Cette focalisation ne permet pas, à elle seule, d’évaluer le niveau de préparation opérationnelle. C’est pourquoi, dès le sommet de Newport en 2014, l’OTAN a ajouté un second indicateur : consacrer au moins 20 % des efforts militaires aux matériels. Toutefois, le véritable indicateur d’efficacité militaire devrait être la déployabilité des forces face à une menace définie. En effet, cela détermine en grande partie la crédibilité d’une armée et sa capacité à dissuader un adversaire de s’engager dans une aventure militaire. La difficulté est que cette dimension est principalement qualitative et, de ce fait, difficilement évaluable à l’aide d’indicateurs quantitatifs simples.


Par exemple, la Grèce dépense massivement pour sa défense : 2,85 % du PIB, dont 36 % alloués à l’équipement. Cela semble en faire un bon élève de l’OTAN. Pourtant, l’essentiel de ces efforts sont tournés non pas vers une menace extérieure commune à l’Alliance atlantique, mais… vers la Turquie, qui en est membre. La Grèce a même annoncé fin août qu’elle ne souhaitait pas envoyer de troupes pour une possible mission d’interposition en cas d’armistice entre la Russie et l’Ukraine. Une grande partie des ressources militaires grecques ne contribuent donc pas à dissuader la Russie.

La mise en œuvre des efforts de défense n’est ni claire ni nécessairement homogène entre les alliés, qui sont loin d’être identiques en termes de taille, de ressources, de culture militaire, d’organisation, de spécialisation opérationnelle… Il n’y a aucune raison d’adopter une approche unique, même si tous partagent le même objectif : la paix et la sécurité internationale.

Analyser les perspectives nationales est d’autant plus pertinent aujourd’hui que le sommet de La Haye a abouti à une nouvelle définition des efforts de défense, marquant une rupture intéressante, mais complexe, dans la conception des engagements nationaux. L’objectif global est de consacrer 5 % du PIB à la défense d’ici à 2035, mais avec une subtilité : l’effort militaire de base sera de 3,5 % , ce qui correspond au niveau jugé nécessaire par l’état – major de l’OTAN ; les 1,5 % restants devront être alloués aux infrastructures, à la cyberdéfense et à la résilience afin d’aider les armées dans leurs missions.

Les forces armées doivent disposer des moyens de dissuader et, si besoin, de vaincre un adversaire potentiel. La guerre en Ukraine a mis en évidence les caractéristiques des longues guerres d’usure, largement oubliées ces dernières années par les grands pays occidentaux. Cependant, les enjeux dépassent la simple augmentation homothétique des efforts. Il n’est possible de dissuader un adversaire que si les forces armées sont crédibles et résilientes. Cela nécessite de dépenser efficacement et judicieusement, en fonction des besoins de chaque défense nationale, mais aussi de l’avantage comparatif de chaque armée nationale au sein de l’Alliance.

Il est plus difficile de définir les limites de l’engagement militaire lorsque les menaces peuvent provenir de capacités de frappe en profondeur et de cyberattaques, ciblant à la fois des ressources militaires et des ressources civiles. Délimiter le périmètre des efforts militaires semble complexe et dépend de l’analyse des menaces et du choix de l’organisation sociale pour y faire face. Les efforts de défense ne peuvent être évalués de manière binaire : il faut examiner cinquante nuances de gris. Cela signifie que les efforts de défense pourraient inclure plusieurs dimensions, qui doivent être analysées à l’aide de nouveaux indicateurs et de dynamiques interactives afin d’en évaluer la pertinence et l’efficacité.

Cette nouvelle conception élargie des efforts militaires nous amène également à reconsidérer les efforts déployés par chaque allié au-delà de leur expression en part du PIB. Certains États ne devraient pas être blâmés pour avoir consacré trop peu d’argent à leur défense s’ils investissaient significativement dans des domaines essentiels à la mise en œuvre des opérations militaires définies par la nouvelle approche de l’OTAN. Néanmoins, cette définition élargie présente des limites moins claires, ouvrant la porte à des divergences quant à l’interprétation de ce qui doit être considéré comme des efforts militaires et de ce qui ne doit pas l’être.

Il est donc nécessaire de revoir le concept de partage des charges et de reconsidérer les perspectives nationales de chaque allié quant au niveau attendu de sécurité collective. Il n’y a aucune raison pour que tous les pays apportent les mêmes contributions à l’Alliance ou la même échelle ; cela n’a aucun sens sur le plan militaire. La géographie est également importante : l’équilibre entre les contributions à la défense fondamentale et les efforts supplémentaires dépend de plusieurs dimensions afin de maximiser la contribution de chaque pays à la sécurité collective.

Dépenser rapidement des sommes importantes n’est pas la meilleure façon d’atteindre un niveau de sécurité internationale plus élevé. Il est nécessaire d’élaborer des indicateurs de résultats, en plus des objectifs des dépenses, qui conservent une certaine pertinence, notamment afin de définir un juste équilibre du partage du fardeau entre alliés.

Renaud Bellais

areion24.news