En Espagne, le jour des Saints Innocents [le 28 décembre] est comme le 1er avril en France, c’est-à-dire que la presse publie des canulars susceptibles de piéger le lecteur distrait. Mais ce n’est a priori par le genre du quotidien régional La Verdad qui, dimanche, est revenu sur le naufrage du cargo russe Ursa Major, à environ 40 nautiques au sud de Carthagène [Espagne], le 23 décembre 2024.
Exploité par une filiale du groupe Oboronlogistika OOO, lié au ministère russe de la Défense, et faisant l’objet de sanctions de la part des États-Unis, l’Ursa Major avait appareillé de Saint-Pétersbourg avec deux grues « spécialisées », des panneaux d’écoutille pour des brise-glaces et des conteneurs, pour la plupart vides à son bord. Ayant officiellement mis le cap vers Vladivostok, il fut victime de trois explosions au niveau de sa salle des machines, peu après avoir franchi le détroit de Gibraltar, le 21 décembre 2024.
Se trouvant en difficulté, le cargo russe lança un appel de détresse deux jours plus tard. Les autorités espagnoles coordonnèrent une opération de sauvetage, laquelle permit d’évacuer quatorze membres d’équipage, deux autres étant alors portés disparus. Puis, ayant pris de la gîte, l’Ursa Major coula peu après.
Plus tard, Oboronlogistika OOO affirma que son cargo avait été visé par une « attaque terroriste », sans apporter d’éléments tangibles pour le prouver. En janvier, mis en œuvre par la Direction principale de la recherche en eaux profondes [GUCI], le navire espion Yantar se rendit ensuite sur le lieu du naufrage. Il y resta pendant cinq jours, sous la surveillance du commandement maritime de l’Otan. A priori, le contre-amiral Alexander Konovalov, le commandant de la 29e brigade de sous-marins à « vocation spéciale », était présent à bord.
Un an après, s’appuyant sur les investigations menées par les autorités espagnoles, La Verdad a apporté de nouveaux éléments sur ce naufrage. En effet, l’Ursa Major n’aurait pas transporté que des grues spécialisées et des composants destinés à des brise-glaces : deux colis volumineux, pesant chacun 65 tonnes pour une longueur comprise entre 6 et 7 mètres, ainsi que des conteneurs non déclarés se seraient également trouvés parmi sa cargaison.
Selon les analyses des enquêteurs espagnols, les deux pièces en question seraient des enveloppes de deux réacteurs nucléaires à eau pressurisée VM-4SG, utilisés par les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] russes de type Delta IV.
« L’analyse d’images aériennes a permis d’identifier des tuyaux de refroidissement et des composants typiques des réacteurs nucléaires . L’hypothèse envisagée par les autorités espagnoles est que l’Ursa Major transportait deux réacteurs VM-4SG destinés à la Corée du Nord », a avancé La Verdad.
D’où, d’ailleurs, la présence des deux grues : celles-ci devant être utilisées pour débarquer cette cargaison au port nord-coréen de Rasŏn, situé à environ 150 km au sud de Vladivostok.
Cette hypothèse n’est pas invraisemblable étant donné que, en juin 2024, la Russie et la Corée du Nord avaient signé un pacte de défense mutuelle, avec des transferts de technologies militaires à la clef. C’est en vertu de ce dernier que Pyongyang a envoyé plus de 10 000 soldats dans la région russe de Koursk, alors partiellement occupée par les forces ukrainiennes.
Cependant, si les deux réacteurs VM-4SG présumés ont coulé avec l’Ursa Major, cela n’a visiblement pas contrarié la Corée du Nord, qui a dévoilé un sous-marin à propulsion nucléaire [du moins, présenté comme tel] la semaine passée.
Mais les révélations de La Verdad ne s’arrêtent pas là. En effet, le quotidien a affirmé que, toujours selon l’enquête des services espagnols, la coque du cargo russe aurait été perforée de « l’extérieur vers l’intérieur »… et que le trou n’aurait pas été le fait d’une mine patelle mais d’une « torpille à supercavitation d’un diamètre de 500 mm ». Et de supposer qu’un « sous-marin d’un pays occidental aurait pu provoquer cet incident afin d’empêcher la fourniture clandestine de deux réacteurs nucléaires à la Corée du Nord ».
En général, les torpilles utilisées actuellement ont un diamètre de 533 mm [pour les sous-marins] ou de 324 mm [pour les navires de surface et les aéronefs]. Il existe des torpilles aux dimensions plus réduites, comme la Black Scorpion de Leonardo [127 mm].
Mais La Verdad va encore plus loin en évoquant une « torpille à supercavitation », qui n’est pas le modèle le plus répandu. D’où les interrogations sur la pertinence de cette affirmation, d’autant plus que peu de pays en disposent. Ainsi, la Russie a développé la VA-111 Chkval, qui pourrait atteindre la vitesse de 500 km/h en contrepartie d’une portée réduite. Même chose pour l’Iran, avec la Hoot. Parmi les pays occidentaux, l’allemand Diehl a mis au point la « Superkavitierender Unterwasserlaufkörper » en 2004.