Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 21 janvier 2020

Les ratés de la protection du chef de l'État français mis à jour


Pour l'Élysée, tout va pour le mieux. Il n'y a eu aucun dysfonctionnement vendredi soir lors de la sortie privée du président de la République et de son épouse au théâtre des Bouffes du Nord (Paris 10e). Si en effet, Emmanuel Macron n'a pas été « exfiltré », au sens où il est allé au bout de son programme de la soirée, la sécurité présidentielle a été mise à rude épreuve.

Assis à trois rangs du chef de l'État, Taha Bouhafs, très vindicatif à son encontre sur les réseaux sociaux, tweetait ce soir-là sa présence à ses côtés. Certes, il n'est pas fiché S lui-même mais dans la mesure où son réseau militant en comporte quelques-uns, à l'instar du photographe Gaspard Glanz, le jeune homme de 22 ans suscite l'intérêt des agents de la DRPP (renseignement de la Préfecture de police) et du SCRT (renseignement territorial). « Pour les services, il est une sorte de catalyseur-déclencheur de troubles à l'ordre public : son audience et son influence sont potentiellement génératrices de violences. Il tente de faire le lien entre ultrajaune, ultragauche et quartiers sensibles. En vain, pour le moment », analyse un haut fonctionnaire du renseignement.

Pas d'écoute de journaliste

Grâce à son statut de journaliste employé par Là-bas si j'y suis, le site créé par Daniel Mermet, qui animait auparavant cette émission sur France Inter, les services sont contraints de prendre quelques précautions. Ainsi une demande d'écoute administrative qui doit recevoir l'aval de la CNCTR (Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement) ne passerait sans doute pas aujourd'hui le contrôle de légalité. « C'est un organisme très jaloux de son indépendance, il faut vraiment rédiger des demandes très argumentées », confie-t-on au ministère de l'Intérieur.

« Faire les fadettes d'un journaliste ou l'écouter, ce n'est plus du tout à l'ordre du jour. Ce soir-là, le président et son épouse étaient en mode sortie privée. On ne peut pas gêner la vie des gens ni empiéter sur leurs libertés, le dispositif de sécurité est de ce fait moins imposant », confirme-t-on à l'Élysée.

Ce n'est pas la première fois que la sécurité de l'État est mise en défaut par les réseaux sociaux. En octobre 2018, lors du G6 des ministres de l'Intérieur à Lyon, ce sont les policiers américains qui accompagnaient leur secrétaire d'État à la Sécurité intérieure qui ont prévenu les Français, chez eux, qu'un twitto local avait signifié son envie d'en découdre avec la police dans la capitale des Gaules. La leçon n'a semble-t-il pas été retenue.

Pas de civils dans la « bulle »

Vendredi soir, les renseignements n'avaient prévu aucune veille des réseaux sociaux. Néanmoins, le GSPR aurait très bien pu être alerté en amont. À Paris, la Direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC) est en contact permanent avec les officiers de sécurité du président, lorsque celui-ci se déplace dans la capitale. Ainsi, les « physios » des brigades d'information de voie publique (BIVP), sorte de service de renseignement de la DOPC, n'ont-ils pas été sollicités par la direction de la sécurité du président de la République, du colonel Benoît Ferrand, qui coiffe le GSPR, ni par le préfet François-Xavier Lauch, le chef de cabinet du président en charge de la sécurité de ses déplacements.

Le manque de discernement du « chef cab » est d'autant plus critiqué qu'il n'hésite pas parfois à prendre des initiatives, jugées intempestives par les pros de la sécurité rapprochée, comme celle de phagocyter la « bulle », l'équipe restreinte de protection placée aux côtés du président. Selon la règle, non respectée à l'époque où Alexandre Benalla était chargé de mission, aucun « civil » ne peut se placer entre le chef de l'État et ses officiers de sécurité. La « bulle » est réputée inviolable. « Plutôt que de se faire une place sur les images diffusées en boucle à la télé, il devrait passer plus de temps à améliorer le processus », persifle une source interne agacée de voir un de ses collègues du GSPR poussé physiquement par le chef cab hors du dispositif pour faire de la place à un journaliste « ami ».

DSPR contre GSPR

En première ligne avec les agents de la DRPP durant les manifs de Gilets jaunes depuis un an, le BIVP était en mesure d'identifier le groupement en train de se former autour du théâtre et d'alerter les cerbères du président. Pour la partie privée, le couple Macron dispose de son équipe de protection rapprochée au sein du GSPR : elle est constituée d'une dizaine de policiers et de gendarmes qui ont accompagné le candidat durant la campagne présidentielle. Certains d'entre eux n'ont pas été éligibles à l'habilitation secret-défense et ne peuvent donc pas recevoir d'informations émanant des services de renseignement. S'il existe bien un chef de mission, aucune autorité ne les accompagne.

Pas même Georges Salinas, le patron du GSPR. L'ancien de la BRI a du mal à faire sa place face à l'omniprésent colonel de gendarmerie Benoît Ferrand, patron de la direction de la sécurité de la présidence de la République (DSPR) qui coiffe le GSPR. La réforme engagée par Alexandre Benalla est mal partie. Le policier et le gendarme sont à couteaux tirés. Ferrand, dans l'attente de la nomination du grand flic de la police judiciaire, avait fait l'intérim à la tête du GSPR. Trouvant son bureau à son goût, il n'avait pas voulu le céder à Salinas à son arrivée au palais de l'Élysée.

S'en est suivie une guerre de position, où les murs ont autant tremblé que les mains des protagonistes. Le gendarme a fini par céder, rejoignant son nouveau bureau créé spécialement pour lui dans la salle de presse. Selon plusieurs témoins, Ferrand n'hésite pas à hurler sur Salinas quand ce dernier cherche à fixer une ligne de démarcation entre leurs prérogatives respectives. Une fois, le ton est tellement monté entre les deux hommes que le bruit s'entendait jusque dans la cour de l'Élysée. « C'était le jour où le livre d'or était à disposition des citoyens pour signer les condoléances au président Chirac. La fenêtre du bureau de Ferrand était ouverte. Un officier s'est empressé d'aller voir les deux hommes afin de les informer que leur discussion sortait des murs. »

Coup de feu à l'Élysée

« Patrick Strzoda, le dircab du président et son chef cab sont censés recadrer Ferrand mais ils ne le font pas. Cela contribue aux dysfonctionnements et donc à la fragilisation du dispo. » Le colonel Benoît Ferrand est dans les petits papiers de la présidence depuis qu'il a devancé les consignes d'économie réclamées par le préfet Lauch. En déplacement, les officiers de sécurité ne louent plus chacun leur chambre à l'hôtel. Ils doivent désormais la partager avec un collègue.

Et pour donner l'exemple, le colonel Ferrand a été le premier volontaire à partager sa couche ! En effet, c'est lui qui prépare sur le terrain les déplacements du chef de l'État en lieu et place du patron du GSPR, dont c'est pourtant l'une des attributions. Ferrand est réputé aimer capter la lumière des projecteurs. Il est lui aussi régulièrement dans le champ des caméras, contrairement à Georges Salinas qui a gardé un goût certain pour la discrétion, hérité de ses années PJ.

Selon les policiers, Ferrand leur mène la vie dure. « En mode, c'est qui le patron ? » les gendarmes ont refusé à l'autorité policière l'accès à leur centre de formation de Beynes (78), où s'entraîne le GIGN, alors qu'elle était chargée d'évaluer les postulants à l'entrée au GSPR. Ambiance. La formation est pourtant essentielle. Ce n'est pas cet officier du GIGN qui a tiré accidentellement au mois d'octobre avec son Glock19 dans les murs de l'Élysée qui dira le contraire. Le coup de feu est parti à l'étage situé sous le bureau du chef cab. Comme un signe. L'arme s'est enrayée ? Ou est-ce un défaut de maîtrise ? L'Élysée est resté muet sur le sujet. Selon nos informations, l'auteur du tir va être exfiltré.