dimanche 17 juillet 2016
Rétablissement de la peine de mort, purges... Erdogan en pleine poussée d'autoritarisme
"C'est la loi dans un Etat démocratique d'analyser et de débattre de toute question", a déclaré samedi 16 juillet Recep Tayyip Erdogan devant des milliers de sympathisants à Istanbul. Et ce dont il est "question", c'est le rétablissement de la peine de mort, en réponse au coup d'État raté fomenté par des militaires turcs.
Le président turc envisage en effet que la peine capitale, abolie dans le pays en 2002, puisse être rétablie, après un débat au Parlement. Et il n'est pas le seul, son premier ministre, Binali Yildirim, l'a également clairement évoquée.
À l'endroit des putschistes, le chef du gouvernement turc a déclaré que "ces lâches se verront infliger la peine qu'ils méritent", expliquant que la peine de mort devait être reconsidérée pour ceux qui ont laissé "une tâche noire" sur la démocratie. Selon lui, ces modifications législatives permettraient de s'assurer que cela ne se reproduira plus.
Par ailleurs, comme ceci est souligné par The Independent, le hashtag #Idamistiyorum ("je veux la peine de mort") s'est hissé en tête des tendances Twitter en Turquie. Car après la tentative de coup d'État qui a coûté la vie à au moins 265 personnes, c'est bien une ambiance de chasse aux sorcières qui règne dans le pays.
Purges dans l'administration
Juste après la putsch avorté, les autorités turques ont révoqué 2745 juges dans le pays. Cinq membre du HSYK (le conseil supérieur de la magistrature turc) ont également été remerciés. Pour ce qui est de l'armée, 2839 militaires ont été arrêtés, a annoncé le premier ministre turc.
Environ 6000 personnes étaient en garde à vue dimanche matin a indiqué le ministre de la Justice Bekir Bozdag, ajoutant que "le grand ménage continue".
Après ces annonces, certains pays occidentaux ont appelé la Turquie à ne pas verser dans la purge aveugle. Le ministre canadien des Affaires étrangères Stéphane Dion a enjoint samedi Ankara de régler "l'après coup d'État" selon les "principes fondamentaux de la démocratie", en évitant notamment "tout châtiment collectif", alors que des images de militaires lynchés par la foule circulent sur les réseaux sociaux.
"Il faut faire preuve de discernement, s'assurer que les personnes traduites en justice puissent avoir la chance de prouver qu'elles sont innocentes ou faire valoir leur point de vue selon les règles de justice fondamentales que nous nous efforçons de respecter", a-t-il encore rappelé.
Parcours d'un pacha turc controversé
Quelques éléments de chronologie et de biographie d'un homme qui a accédé au pouvoir en se présentant comme un réformateur mais aussi en s'appuyant sur l'islamisme.
Erdogan est un ancien joueur de football semi-professionnel, et c'est de cette manière qu'il met le pied à l'étrier de la politique.
Il est élu maire d'Istanbul en 1994, mais perd son mandat en 1999 quand il est arrêté pour avoir fait un discours qualifié d'incitation à la haine. il avait en effet déclaré : «Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats.»
En 2001, Erdogan fonde son propre parti l'AKP, le «Parti de la justice et du développement».
Il accède au poste de Premier ministre en 2003 et il est élu président de la Turquie en 2014.
Erdogan s'est toujours présenté comme un réformateur social, mais, à la différence du laïc Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, Erdogan s'est appuyé sur l'armée et les islamistes. Ses liens avec l'Etat islamique sont pour le moins troubles, l'homme jouant sur plusieurs tableaux, notamment en Syrie, où il est suspecté d'appuyer l'Etat islamique tout en ménageant l'OTAN dont la Turquie est membre.
Le 24 novembre 2014, il affirme ainsi, se référant au Coran, que les femmes ne peuvent être considérées comme les égales des hommes et que selon l'islam le rôle des femmes dans la société est de faire des enfants. Il affirme aussi que les féministes ne peuvent pas le comprendre «parce qu'elles n'acceptent pas l'idée même de la maternité».
Le président turc a par ailleurs un penchant pour l'autoritarisme, gouvernant son pays d'une main de fer. Des journalistes ont ainsi été arrêtés et jugés et Erdogan a poursuivi pas moins de 268 personnes pour offense. En octobre 2015, il n'hésite pas, bien qu'il soit chef d'Etat, à venir galvaniser quelque 12 000 Turcs de la diaspora résidant en France et en Allemagne. Erdogan, après une prière inaugurale, avait alors harangué la foule en liesse qui scandait des «Allahou Akbar». Erdogan avait alors été ovationné comme une rock-star.
Le « grand maître », comme l’appellent ses fidèles, a plusieurs fois avoué publiquement sa volonté de garder les rênes du pays jusqu’en 2023 et le très symbolique centenaire de la République.
Quels enseignements en tirer ?
La Turquie a décidé d’abandonner définitivement le kémalisme pour redevenir une nation confessionnelle, et l’un des cœurs du monde islamique sunnite. Imams et politiques marchent main dans la main. Enfin, forts de ce constat, comment pouvons-nous laisser nos dirigeants négocier avec le sultan Erdoğan avec, à la clé, la funeste hypothèse de la libre circulation de ses ressortissants dans l’Union européenne ? Erdoğan ne protégera jamais l’Europe, car il en est un adversaire historique. La Turquie n’est pas un pays européen. Faudrait-il encore expliquer cette évidence ?
Les Turcs de France se sont d’ailleurs mobilisés pour soutenir leur chef, hurlant « Allah Akbar » dans les rues. Édifiant et très inquiétant. Mais ça n’est pas tout. L’Union des organisations islamiques de France (UOIF) a publié un tweet explicite : « Ya Allah protège la stabilité et la démocratie de l’État turc ! Ya Allah protège la Turquie ! » Les opposants turcs oppressés apprécieront… Surtout, de quel droit une organisation religieuse « française » (sic) se permet-elle de prendre position sur une situation étrangère qui, théoriquement, ne la concerne pas ? L’UOIF recevrait-elle des financements d’Ankara ? Quoi qu’il en soit, il faudra dissoudre cette association, dont les liens avec les fondamentalistes sont prouvés, ainsi que ses connexions avec des États étrangers.
Erdoğan est un grand dirigeant, animé par le sens de l’Histoire. Ce coup d’État raté ne fera que renforcer la mainmise de son clan sur le pays qui possède la deuxième force militaire du pourtour méditerranéen…