Une grande confusion a régné à Ankara ces dernières 48 heures et une purge d’ampleur est en cours, qui vise directement cet « État parallèle » turc dénoncé par Erdoğan comme le fourrier d’une tentative avortée de coup d’État militaire.
Curieusement, les médias occidentaux demeurent d’une discrétion de violette sur certains éléments qui pourraient éclairer notre compréhension des événements.
1 – L’hypothèse d’un châtiment de l’Empire
Le ministre du Travail turc Süleyman Soylu a versé le premier sang dès samedi soir en déclarant sans ambages que les États-Unis sont impliqués dans l’organisation du coup d’État.
Cette tentative de putsch intervient au moment précis où la Turquie souhaite normaliser ses relations avec Moscou et Damas, comme l’a déclaré le Premier ministre turc le 13 juillet dernier à la BBC : « Nous avons normalisé nos relations avec Israël et la Russie. De même, je suis sûr que nous allons revenir à des relations normales avec la Syrie. »
Immédiatement mis en cause par les autorités turques, Fethullah Gülen, dissident installé aux États-Unis depuis 1999 et chef présumé de « l’État parallèle », est en outre un généreux donateur de la fondation Clinton.
Binali Yıldırım, Premier ministre turc, a déclaré en toute décontraction que le pays se considérera désormais en guerre contre toute nation soutenant le traître güleniste.
En attendant, la base aérienne américaine d’Incirlik a été coupée du monde et privée d’électricité, le gouvernement turc soupçonnant l’US Air Force d’avoir ravitaillé les F-16 utilisés par les putschistes.
2 – L’hypothèse d’une opération sous faux drapeau : faire le ménage à l’intérieur et tester les loyautés à l’extérieur
Il est, bien sûr, concevable qu’Erdoğan ait mis en scène ou mis à profit un putsch d’opérette pour avoir les mains libres et mener à bien son propre coup d’État à travers le projet de révision constitutionnelle récemment annoncé.
D’une pierre deux coups, cette mise en scène lui aurait accessoirement permis de tester la loyauté de ses alliés ; si tel est le cas, il n’a pas été déçu. Le président Obama a attendu que les putschistes soient défaits pour prendre position en faveur du président turc !
Mais c’est le vassal allemand de Washington qui s’est particulièrement illustré pour l’occasion : NBC News rapporte que, dans la nuit du 15 au 16 juillet, ne pouvant atterrir à Istanbul pour cause de coup d’État, Erdoğan s’est vu refuser l’autorisation d’atterrir à Berlin.
3 –Vers une recomposition géopolitique du monde ?
La Turquie est le hub majeur d’acheminement des hydrocarbures du Moyen-Orient vers les zones de consommation de l’Occident.
Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis cherchent à distendre les relations euro-russes, particulièrement en brisant la dépendance européenne au gaz et au pétrole russe.
Les tracés des pipe-lines doivent impérativement suivre les méandres de la politique de puissance de Washington et de ses alliés saoudiens et qataris.
C’est une des clés pour comprendre l’atroce guerre terroriste menée en Syrie depuis plus de cinq ans par les alliés de Washington, au premier rang desquels figurait jusqu’à aujourd’hui la Turquie, pilier oriental de l’OTAN.
Une alliance de revers de la Turquie avec la Russie est-elle devenue possible en ce weekend du 16-17 juillet ? Au-delà d’une dramatique redistribution des cartes au Moyen-Orient, c’est toute la géopolitique mondiale qui en serait bouleversée.
Quoi qu’il advienne dans les semaines et mois à venir, l’Alliance atlantique vient d’entrer dans une zone de très fortes turbulences.
Thierry Thodinor