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Le reporter d’«Envoyé spécial» Gilles Jacquier semble avoir été victime d’un piège. Paris exige toute la lumière sur sa mort. keystone
Le tir de mortier qui a tué le reporter Gilles Jacquier était-il un traquenard organisé par le régime syrien? Notre reporter a assisté au drame et met en relief de troublants indices.
Les journalistes amenés mercredi à Homs en Syrie dans un convoi de presse officiel ont-ils été pris dans un traquenard ? Lors de ce tragique événement, Gilles Jacquier, journaliste de France 2, a été fauché par un obus de mortier. Selon une source proche de la présidence française, «une manipulation» des autorités syriennes n’est pas impossible. Elles étaient les seules à être au courant de la destination du convoi. Une commission d’enquête syrienne est annoncée. France télévision, qui n’est pas associée à cette enquête, a porté plainte pour homicide volontaire alors que le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour homicide volontaire.
Sid Ahmed Hammouche de «La Liberté» était, avec Patrick Vallélian de «L’Hebdo», un des deux journalistes suisses à participer avec Gilles Jacquier au reportage à Homs. Hier, vers 2h du matin, ils ont atterri à l’aéroport du Bourget dans le même avion qui ramenait la dépouille du reporter français, son épouse et le caméraman Christophe Kenck. Ils ont été reçus par Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la communication et Rémy Pflimlin le patron de France télévision. Très choqué, notre journaliste livre un troublant témoignage.
Sid Ahmed Hammouche, vous êtiez du convoi de Homs. Concluez-vous au traquenard?
Sid Ahmed Hammouche: Oui. Je dirais même qu’il s’agit d’un crime d’Etat. Avec du recul, on se pose beaucoup de questions.
Dès le départ, vous avez senti un malaise dans ce convoi?
J’étais dans la même voiture que Gilles Jacquier et son épouse Caroline Poiron accompagnés de Christophe Kenck, cameraman, et d’une traductrice libanaise ainsi que Patrick Vallélian. Nous voulions aller voir les hôpitaux. Dès l’arrivée à l’hôtel, j’ai senti une bizarre atmosphère chez les militaires qui nous attendaient. Ils se laissaient photographier. Or, j’ai pu le vérifier lorsque j’étais journaliste en Algérie, que les forces spéciales n’aiment pas qu’on les prenne en photo.
Aucun chef de communication ne vous a été présenté?
Non. Et j’ai trouvé cela bizarre. Nous sommes partis vers Homs avec les militaires devant. Les journalistes étaient au milieu et derrière à nouveau l’escorte. A un grand rond-point, les militaires se sont arrêtés. Il y avait des gens qui ont invité les journalistes à sortir des voitures. Ils disaient subir le terrorisme et les obus ou tirs de roquettes. J’ai pensé que la halte allait être courte. Il y avait des gens qui sortaient pour témoigner de ce qu’ils enduraient de la part des rebelles mais ils semblaient en mission commandée. Je me suis dit: j’ai déjà vu pareille manipulation lorsque j’étais en Algérie.
Il y avait même des comités pro-Bachar?
Oui. Ces minicomités se sont mis à manifester. Un manifestant m’a même dit que vers 15 heures, il y avait toujours des roquettes qui tombaient sur ce rond-point. A un moment donné, toute l’équipe se reconstitue: avec Christophe Kenck et Patrick Vallélian, nous décidons de poursuivre vers notre but. La délégation des journalistes prend la tête et repart. On arrive dans le quartier Nouzha. Nous attendons une équipe belge qui doit nous rejoindre. Caroline Poiron, qui est dans un véhicule, appelle alors son époux et lui dit de remonter dans la voiture.
Soudain, c’est l’explosion...
Un premier obus explose. Il est aux alentours de 15 h. Des gens crient de sortir des voitures et de nous diriger vers l’impact. Une partie des reporters part. Patrick et moi sommes à l’arrière du véhicule et mettons du temps à sortir. Toute l’équipe, Gilles, sa femme, la traductrice suivent ceux qui indiquent la direction de l’impact. Patrick et moi, nous ne suivons pas. Je me demande pourquoi un type m’incite à aller dans cette direction.
Tout à coup, c’est le second obus...
Il tombe tout près de nous. Avec Patrick, nous nous jetons à terre. Incroyable: au lieu de nous entourer, les militaires se retirent et nous laissent seuls! Le comble, c’est qu’ils nous incitent à aller vers l’impact en se gardant bien d’y aller eux-mêmes.
A ce moment-là, vous ne saviez pas si Gilles était touché?
Non. Je me suis mis à courir pour aller chercher le chauffeur quand une troisième explosion se fait entendre. Et toujours le même soldat qui me dit de me diriger vers l’impact. Je refuse. Il me dit que ce sont les obus de la liberté! J’ordonne au chauffeur de rester et à Patrick d’appeler Gilles avec son portable. Le chauffeur veut fuir. Je le lui interdis.
Les ambulances arrivent...
Entre le premier et le quatrième tir, il se passe une trentaine de minutes. Les taxis et ambulances évacuent les blessés. Aucun obus ne tombe plus. La circulation est rapidement rétablie. Je sens quelque chose de malsain. Après quatre obus seulement, pourquoi tout à coup rétablir le trafic? Et où sont les militaires censés nous protéger? Je repars trouver mon chauffeur pour tenter d’aller chercher nos collègues. Le chauffeur n’ose pas. Et soudain, un journaliste belge qui revient du lieu d’impact me dit: «Gilles est dans un sale état. Il est à l’hôpital de Homs». I
Christophe Kenck me dit: «Gilles est mort! Gilles est mort!»
Vous avez alors foncé à l’hôpital...
Sid Ahmed Hammouche: Oui. Et là, Christophe Kenck tombe dans mes bras et me dit: «Gilles est mort! Gilles est mort!» Je ne peux y croire. Nous ne sommes pas venus ici pour mourir. Mais je dois me rendre à l’évidence: il gît sur un brancard, sa femme en pleurs à côté de lui.
Et vous pensez à préserver son corps des autorités syriennes...
Je dis à Kenck qu’on doit protéger le corps de Gilles. En arabe, j’interdis à la télévision d’Etat qui est déjà là de tourner.
Vous avez dû menacer les médias pour qu’ils ne filment pas?
Oui. L’épouse de Gilles doit les menacer de procès. Curieusement, la télévision d’Etat n’était pas présente lors du bombardement du quartier de Nouzha... Pourquoi?
Et ce n’est pas la seule bizarrerie que vous avez observée...
Non. J’ai vu des snipers sur les toits. Et pourquoi ces gens nous disaient d’aller vers les impacts? Comment, alors que seules les autorités syriennes le savaient, l’Armée syrienne libre (déserteurs de l’armée officielle, ndlr.) a pu cibler les tirs de pareille façon? Le plus bizarre, ce sont ces meneurs incitant la télévision belge à se rendre dans la zone où Gilles a été tué.
Ce qui a été fatal à Gilles Jacquier, c’est de monter sur le toit d’un immeuble alors qu’il avait suivi ce groupe?
Oui. La télévision belge et un photographe de l’AFP montent sur le toit de cet immeuble. Gilles est en retard. Quand il voit les autres ressortir, il veut appeler son caméraman pour qu’il filme car il est resté dans la rue. Et en sortant de cette bâtisse, Gilles est frappé par un obus de mortier.
Si vous aviez suivi ce groupe, vous auriez été également touchés?
Oui. Je me serais trouvé sur le point d’impact du deuxième obus. J’ai heureusement fait le contraire de ce que ce fameux indicateur me disait: au lieu de partir vers le jardin de l’immeuble où est mort notre camarade, je vais à l’opposé vers la route. Il faut rester avec les militaires. Eux ne sont pas visés par les tirs, curieusement. Je me colle à eux pour me protéger des snipers éventuels. Je suis très nerveux car je sens qu’on est à deux doigts d’y passer.
Que se passe-t-il dans l’hôpital?
Je vois tout de suite que la télévision d’Etat est là pour instrumentaliser la mort de Gilles. Je demande au médecin d’expulser les médias. Je dois verbalement menacer le caméraman syrien pour qu’il ne tourne pas. Je lui dis en arabe que s’il prend une image, il ne pourra plus ressortir de Syrie.
Une infirmière vous a alors aidés?
Elle nous aide à gagner une chambre où nous pouvons nous isoler avec le corps. Nous sommes avec Caroline Poiron et Christophe Kenck. Je ne sais pas quoi faire. J’appelle alors ma rédaction pour qu’elle alerte l’ambassade de France en Suisse. Nous nous opposons à la prise du corps par le médecin-légiste et à l’autopsie. Les officiels ne cessent de nous harceler.
Dans l’hôpital, il y a même un faux médecin?
Oui. Lors des discussions avec celui que je prends pour le vrai médecin, une personne communiquait avec moi en clignant des yeux. Je ne comprends pas pourquoi. J’ai su plus tard qu’il voulait m’avertir que le médecin qui m’avait reçu n’en était pas un! Et que le vrai soignant, c’était lui!
Quand avez-vous su que vous alliez vous tirer d’affaire?
Quand nous avons su que l’ambassadeur de France à Damas, Eric Chevallier, arrivait avec une unité de forces spéciales française. Il a débarqué vers 21h déjà mercredi soir. Le procureur proposait de transporter le corps à Damas mais nous avons refusé.
L’ambassadeur de France vous a escortés jusqu’à Damas?
Oui. Il a été courageux car il a emmené avec le convoi tous les journalistes qui souhaitaient retourner à la capitale. Sous escorte française, le corps de Gilles Jacquier a été amené à l’hôpital français de Damas.
Une autre chose étrange, c’est cette manifestation anti-française devant l’hôpital de Homs...
En effet. J’avais dit au procureur -général syrien que l’ambassadeur allait venir et que toute la communication devait être réglée avec lui. Or, 30 minutes après, cette manif a encerclé comme par hasard l’hôpital... Quand nous sommes sortis, les manifestants criaient: «Regardez qui la France soutient, elle soutient le terrorisme!» I
Pierre-André Sieber
