Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 14 janvier 2012

Les sales besognes de la guerre froide

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Longtemps avant la fin de l’URSS, les services secrets américains ont planifié, facilité ou soutenu l’exécution de dirigeants étrangers, soupçonnés d’intelligence avec le communisme triomphant.

«638 plans pour assassiner Fidel Castro!» Tel est le titre, édifiant, d’un ouvrage publié en 2001 à La Havane. Un chiffre invérifiable, mais qui traduit de façon spectaculaire l’acharnement américain à l’endroit de Cuba, seul régime marxiste à être parvenu à s’implanter dans l’arrière-cour des Etats-Unis. Si le régime castriste a survécu, tel n’est pas le cas de son ancien «grand frère». En effet, il y a 20 ans, l’implosion brutale de l’URSS a mis fin à la fois à l’aide soviétique à Cuba et à la «guerre froide». Une guerre sans conflit ouvert, par définition, mais où tous les coups furent permis afin d’endiguer toute poussée communiste.

Les années de gloire

Côté américain, l’un des leviers de cette stratégie – confiée à la toute-puissante CIA (services secrets) – consista à multiplier les projets d’élimination, et parfois leur exécution, de leaders étrangers. Premiers en ligne de mire, les dirigeants proches ou influencés par Moscou furent l’objet d’innombrables plans d’éviction organisés directement par la CIA, ou sous-traités (à des cellules armées, à la mafia, à des groupes d’opposition, etc.). Une planification de l’ombre qui dessine la carte des enjeux majeurs de la guerre froide en dehors de l’Europe: Chine, Irak, Congo, Vietnam, Chili, Cuba... Mais à tout seigneur, tout honneur! Le premier grand dirigeant communiste à avoir été l’objet d’un plan d’élimination physique, par les Etats-Unis, ne fut autre que... Joseph Staline en personne.

Staline l’intouchable

A l’heure du blocus de Berlin (1948), l’attitude agressive de Moscou pousse la CIA sur la piste des actions paramilitaires. Une ébauche de plan est dressée avant d’être tuée dans l’œuf par l’agence en 1952: «Sage décision. D’autant plus que l’assassinat de Staline n’aurait servi à rien. Le «petit père des peuples» est mort quelques mois plus tard au Kremlin d’une hémorragie cérébrale», rappelle Etienne Dubuis, auteur d’un récent essai historique sur cette époque.

Avec l’arrivée du fameux Allen Dulles à la tête de la CIA (1953), «l’idée a commencé à s’imposer qu’à défaut de toucher l’ennemi au cœur, il serait très utile de le combattre sur ses marges. Notamment dans les innombrables pays qui s’émancipent ces années-là des grands empires coloniaux», poursuit l’auteur. Surtout qu’en 1955, l’administration américaine vit un cauchemar en assistant au rapprochement du bloc communiste et des non-alignés.

C’est ainsi que naît l’idée de frapper la Chine en éliminant son premier ministre Chou En-lai. On imagine d’apporter lors d’un repas un bol de riz empoisonné à Chou: les spécialistes étudient un produit toxique indétectable avec effet retardé... Un scénario de pieds nickelés qui fut lui aussi vite abandonné!

Le trauma Lumumba

Sur le continent noir, la décolonisation africaine excerba toutes les rivalités internationales. L’affrontement indirect avec le bloc communiste se cristallise alors sur un pays: l’immense Congo. A l’heure de son indépendance (1960), le Congo se découvre un leader visionnaire, Patrice Lumumba. «L’administration américaine, note Dubuis, assiste sans plaisir à l’ascension de Lumumba. Elle n’aime pas ses fréquentations, les milieux de gauche de la métropole et les leaders «progressistes» africains». Rapidement, les Etats-Unis prévoient une action militaire pour contrer toute intervention armée soviétique à la demande du premier ministre Lumumba. Le mot d’ordre est d’éviter par tous les moyens un nouveau Cuba.

Une fois encore, la CIA étudie les moyens d’éliminer ce leader incontrôlable. Mais l’histoire se précipite. Finalement, Lumumba est livré et assassiné, au Katanga, avec la complicité du nouvel homme fort du pays, adoubé par la CIA: Joseph Désiré Mobutu. Le Congo échappe à jamais à l’influence communiste.

Du Vietnam au Chili

Cas de figure très différent au Vietnam, où Ngô Dinh Diêm représente dans les années 50 un rempart face au communisme. Chef d’Etat autoproclamé mais honni, Diêm finit par s’aliéner le soutien des Américains. L’administration Kennedy assiste alors sans états d’âme à la chute de Diêm. Ironie de l’histoire, son assassinat, le 2 novembre 1963, annonce l’offensive et la victoire finale (1975) des communistes du Nord.

Sur le continent américain, enfin, deux pays principalement symbolisent le choc entre bloc capitaliste et communiste. Le premier est le Chili du président Allende, élu en 1970 à la tête d’une coalition de gauche. Pour les Etats-Unis le réveil est brutal. Henry Kissinger, alors conseiller du président Nixon, affirme cyniquement: «Je ne vois pas pourquoi nous laisserions un pays devenir marxiste simplement parce que son peuple est irresponsable.»

Au Chili, l’ingérence clandestine américaine va prendre une ampleur rare en ce début d’années 70. Au travers de ses relais, la CIA prépare un complot. Mais le général René Schneider, chef de l’armée, refuse d’intervenir. Peu importe: les putschistes chiliens, avec l’accord de la CIA, font exécuter Schneider. Bientôt, ce sera au tour d’Allende de disparaître. «Les Etats-Unis s’en étaient surtout pris jusque-là à des dictateurs ou à de dangereux exaltés. Cette fois, ils ont participé à l’assassinat d’un dirigeant intègre et courageux dont le seul tort était de défendre la démocratie dans son pays», analyse Etienne Dubuis.

Le mea culpa de la CIA

L’affaire chilienne, après celle de Cuba (voir ci-dessous), sonne le glas des assassinats de dirigeants étrangers soupçonnés de faire le lit du communisme. Dans les années 70, les révélations par les médias se multiplient. Les directeurs historiques de la CIA sont voués aux gémonies. Une commission parlementaire, présidée par le sénateur Frank Church, publie en 1975 un rapport accablant. Trois directeurs de la CIA confirment la pratique de l’assassinat de dirigeants étrangers (jusqu’en 1973). Une pratique qui sera officiellement interdite par décret présidentiel. Reste que, conclut Etienne Dubuis, «l’interdiction déclarée demeure toute relative [...] Les présidents américains en font ce qu’ils veulent»... I


A lire sur le sujet: Etienne Dubuis: «L’assassinat des dirigeants étrangers par les Etats-Unis», Favre, 2011.



Quand Castro jouait les trompe-la-mort

A l’époque de la guerre froide, Cuba est un cas à part. C’est une «affaire personnelle», entre les Kennedy (John et Robert) et Castro, qui suscitera des dizaines voire des centaines de plans d’opérations clandestines. Dans l’une de ses biographies, le chef révolutionnaire énumère quelques-uns des plans d’attentat contre lui: «un poison mortel dans une de mes boîtes de cigares», «un fusil caché dans une caméra de télévision» lors d’un voyage au Chili, une pilule de cyanure qu’un agent devait glisser «dans un milk-shake au chocolat».

A chaque fois, Castro joue les trompe-la-mort, évitant les pièges de la CIA conçus tantôt par l’entremise de la mafia, tantôt par celle des exilés cubains. Parmi les plans les plus saugrenus, l’opération Mangouste fut plus proche des Tontons flingueurs que de James Bond. Comme Castro était amateur de plongée, on imagina un coquillage susceptible d’attirer irrésistiblement son attention et de le piéger pour qu’il explose au premier contact. Une élucubration là encore sans suites!

«Avant Kennedy, note Dubuis, les tentatives de meurtre perpétrées par les Etats-Unis avaient des motivations politiques ou militaires. Sous son règne, l’une d’entre elles a tourné pour la première fois à la vengeance personnelle. Lutter contre le communisme n’a plus été alors qu’un prétexte...»

Dans les années 60, JFK devient ainsi obsédé par la façon d’éliminer le cas Castro. Tragique ironie de l’histoire: le 22 novembre 1963, John Kennedy est lui-même assassiné. La piste cubaine, peu documentée, a souvent été évoquée. Comme celle de la CIA, ulcérée par l’échec des Etats-Unis lors du débarquement raté (Baie des cochons) à Cuba, échec attribué au manque de fermeté de JFK. Fidel Castro, lui, vit toujours...


Pascal Baeriswyl