Les multiples agressions verbales des autorités chinoises contredisent la politique de bon voisinage du pays qui vise, en principe, à renforcer les relations économiques, diplomatiques et stratégiques avec les voisins de l’ancien empire du Milieu. Elle s’appuie à la fois sur les Cinq principes de la coexistence pacifique, chers aux autorités pékinoises depuis les années cinquante, et sur la vision d’une « communauté de destin pour l’humanité » présentée il y a dix ans par le président Xi Jinping lui-même.
Au regard de l’attitude offensive et de la rhétorique automnale agressive des autorités chinoises ciblant une kyrielle de capitales régionales (Tokyo, New Delhi, Manille, Taipei), il est permis de s’interroger sur la désuétude de cette feuille de route pourtant pertinente et nécessaire, pour Pékin et l’ensemble de l’Indopacifique. Retour ci-après, pays par pays, sur les récentes saillies des autorités chinoises, faisant aujourd’hui (hélas) visiblement peu cas des bénéfices du bon voisinage. À tort, assurément.
Japon : militarisme sous-jacent et absence de repentance (selon Pékin)
Sur la problématique toujours sensible des offrandes rituelles de la 1ère ministre Sanae Takaichi (ès qualités et à titre personnel) au sanctuaire Yasukuni de Tokyo, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, citée par le Straits Times, s’emportait en octobre, à l’aune du courroux pékinois sur le sujet : « Le sanctuaire Yasukuni constitue un instrument spirituel et un symbole de la guerre d’agression menée par les militaristes japonais. Cette année marque le 80e anniversaire de l’ouverture du procès de Tokyo. Nous appelons, une fois de plus, le Japon à reconnaître l’histoire, à faire acte de repentance pour ses crimes passés, à mettre fin à toute régression sur les questions historiques et à gagner la confiance de ses voisins asiatiques ainsi que de la communauté internationale par des actions concrètes. »
Quelques jours plus tôt, après que Tokyo eut annoncé vouloir à terme se doter de sous-marins à propulsion nucléaire (pour rappel, l’armée chinoise dispose d’une douzaine de bâtiments de ce type), le ministère chinois des Affaires étrangères réagissait avec le tact et la mesure qu’on lui connaît : « En tant que nation vaincue lors de la Seconde Guerre mondiale et État non doté d’armes nucléaires partie au Traité sur la non-prolifération, le Japon est tenu, en vertu du droit international, de ne pas déroger à sa politique exclusivement axée sur la défense et de ne pas détenir d’armes nucléaires. Il est grand temps que les responsables politiques japonais se remettent à niveau en matière d’histoire et de droit. »
Le lendemain, dans la presse d’État pékinoise, l’ire des autorités était encore palpable, pour dire le moins : « Le Japon présente de plus en plus les activités maritimes légitimes de la Chine et d’autres problèmes régionaux comme des « menaces » pour justifier l’expansion de ses forces de sécurité maritime. En mer de Chine de l’Est et autour des îles Diaoyu [les îles Senkaku selon Tokyo], de tels discours risquent de transformer les activités normales de protection des droits et de maintien de l’ordre de la Chine en problèmes de sécurité, » rapportait le Global Times.
Taïwan : « l’île rebelle » sous administration DPP, cible permanente de Pékin
La diplomatie chinoise a récemment pleinement affiché son irritation vis-à-vis des dirigeants (DPP ; pro-indépendance) de l’île rebelle après une action de la marine taïwanaise à l’encontre d’un… bateau de pêche chinois cinglant à proximité des îles Pratas, en mer de Chine du Sud (situées à 400 km au sud-ouest de Taïwan, 300 km au sud-est de Hong Kong), administrées par Taipei mais revendiquées, avec une certaine insistance dernièrement, par Pékin. Ainsi, pour le Taiwan Affairs Office de Pékin, la Chine exerce une « souveraineté incontestable » sur les Pratas et les eaux environnantes : « La présence de navires continentaux [chinois] dans ces eaux est parfaitement légale et justifiée […] ». Avant de poursuivre : « La manière dont Taïwan traite les navires en provenance de Chine continentale — une approche dangereuse mettant en péril la vie et les biens des personnes concernées — attise de façon malveillante la confrontation entre les deux rives du détroit ; Taïwan devra en assumer toutes les conséquences. »
Quelques jours plus tôt (le 12 oct.), réagissant à un discours du chef de l’État taïwanais Lai Ching-te sollicitant le soutien du concert des nations à l’indépendance de Taipei, le ministère chinois des Affaires étrangères avait catégoriquement rétorqué : « Quels que soient les propos ou les actes de Lai Ching-te, ils ne peuvent altérer le fait — étayé par l’histoire et le droit — que Taïwan appartient à la Chine, ni changer l’issue inévitablement vouée à l’échec de « l’indépendance de Taïwan » ; ils ne pourront, en aucune manière, empêcher la réunification finale de la Chine. »
Inde : la « plus grande démocratie du monde, » un voisin et rival stratégique
Le 13 octobre, en réaction à l’officialisation par le ministère indien de l’Intérieur d’une nouvelle carte de l’Inde faisant apparaître une trentaine de lieux (sommets, pics, vallées, etc.) du Territoire du Ladakh – sur lequel Pékin lorgne de longue date – sous de nouvelles dénominations, le ministère chinois des Affaires étrangères répliquait : « La Chine n’a jamais reconnu le soi-disant « territoire de l’Union du Ladakh », établi de manière unilatérale et illégale par l’Inde, et s’oppose fermement aux prétendus « noms normalisés » rendus publics par l’Inde. Cette démarche de l’Inde est illégale et nulle, et ne change rien au fait que le secteur occidental de la frontière sino-indienne appartient à la Chine. »
Une amabilité pékinoise à l’encontre du voisin et rival stratégique indien en amenant facilement une autre, on pouvait lire ces derniers jours dans la presse officielle une tribune au contenu acerbe, faisant peu pour nourrir une détente sino-indienne déjà ténue. Sur le ton de la condescendance, une plume du Global Times évoquant les activités de la société américaine Apple en Inde aujourd’hui, écrivait : « Pour l’Inde, il peut être utile de se demander pourquoi, alors même qu’Apple continue de franchir de nouvelles étapes dans le pays, certains doutent encore qu’elle puisse devenir « la prochaine Chine ». C’est un peu comme un train qui prend de la vitesse, mais qui n’atteint toujours pas sa destination. Peut-être le problème ne réside-t-il pas dans le train, mais dans la destination elle-même. »
On saurait difficilement se montrer moins aimable avec un voisin. À moins que le paragraphe ci-dessous, consacré aux (dernières) péripéties sino-philippines en mer de Chine du Sud, n’élève encore d’un cran le curseur.
Philippines : l’archipel en résistance en mer de Chine du Sud
« Si nous voulons recourir à la force, nous pouvons facilement l’emporter [face à un adversaire philippin en mer de Chine du Sud]. Mais non, nous ne choisirons pas la force, car nous aimons la paix. Dans cette région, nous savourons la paix. » C’est en ces termes – niés depuis lors par leur auteur – que s’exprimait il y a quelques jours à peine l’émissaire de Pékin en République des Philippines ; pour le chef de l’État philippin (le 16 oct.) Ferdinand Marcos Jr., ces propos ressemblant « fort à une menace » justifiaient une explication de la part du chef de poste chinois.
En guise d’explication, la présidence philippine reçut plutôt de nouvelles foudres du ministère chinois des Affaires étrangères, peu avare ces dernières années de reproches et bravades à l’endroit de Manille, coupable à ses yeux notamment de contester (par le verbe et sur le terrain) les ambitions territoriales exorbitantes de la Chine en mer de Chine du Sud : « Personne ne doit s’attendre à ce que l’ambassade de Chine reste silencieuse face aux calomnies et aux attaques dirigées contre la Chine […]. Nos relations bilatérales se trouvent à une étape très sensible et complexe. » Et la porte-parole de la diplomatie chinoise d’exhorter la nation archipélagique du Sud-Est asiatique à « contenir les propos et agissements irresponsables de certains responsables politiques. »
Au cas où ces coups de semonce n’auraient pas été suffisamment limpides, le ministère de la Défense nationale chinois, en soutien de ses collègues des Affaires étrangères, apporta son écot : « Depuis quelque temps, la partie philippine mobilise des forces extérieures pour semer le trouble en mer de Chine méridionale, au détriment des intérêts communs des pays de la région. Elle multiplie les provocations portant atteinte à la souveraineté d’autrui et déforme les faits pour diffuser des récits fallacieux, se posant ainsi en destructrice de la paix et en facteur de déstabilisation en mer de Chine méridionale. »
La Corée du Nord, seule digne de confiance
« La Chine est prête à œuvrer avec la Corée du Nord pour faire perdurer l’amitié traditionnelle entre les deux nations, consolider la confiance politique mutuelle, élargir la coopération concrète et maintenir une communication et une coordination étroites […]. De tels efforts « favoriseront le bien-être des deux peuples et contribueront à la paix et au développement dans la région et dans le monde. »
Tout bien pesé, c’est presque (tout est dans le presque) à se demander si les capitales asiatiques mentionnées dans ces quelques paragraphes doivent finalement jalouser les prévenances automnales répétées de la diplomatie chinoise à l’endroit de la dictature héréditaire kimiste.
Olivier Guillard