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lundi 5 octobre 2026

Stratégie militaire allemande : l’Europe comme langage, l’OTAN comme horizon ?

 

La publication, en avril 2026, de la première stratégie militaire allemande depuis 1945 marque incontestablement un tournant dans la politique de défense de Berlin (1). Elle consacre un changement de doctrine appuyé sur l’ambition affichée dès 2022 et la Zeitenwende de faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe (2). Mais ce tournant signifie-t-il une avancée allemande en matière de défense européenne ?

Derrière le vocabulaire de la responsabilité continentale vis-à-vis de l’Europe, c’est d’abord un projet national, étroitement arrimé à l’OTAN, qui se donne à lire dans ce document stratégique inédit. Cette orientation s’inscrit dans un cadrage stratégique désormais explicite, où la Russie est désignée comme la menace immédiate principale pour la sécurité allemande, européenne et transatlantique. Si Berlin parle d’Europe, la coalition semble toutefois d’abord penser le réarmement en termes de capacités nationales et d’intégration atlantique. Cela résume le paradoxe central du document : la stratégie allemande mobilise le langage de l’Europe, mais elle le fait dans une architecture où la Bundeswehr reste l’instrument principal, où l’Alliance atlantique demeure le cadre de référence, et où la PSDC (Politique de sécurité et de défense commune) n’apparaît pas réellement comme horizon politique autonome.

Une stratégie de réarmement nationale plus qu’européenne

Le premier trait frappant de cette stratégie est sa logique de réarmement national. Le texte allemand organise la montée en puissance de la Bundeswehr selon trois horizons temporels : la capacité à combattre immédiatement, l’augmentation des capacités dans un second temps, puis la supériorité technologique à plus long terme. Ce calendrier est articulé à un profil capacitaire qui agrège les objectifs de l’OTAN et les objectifs nationaux, ce qui montre que la planification militaire allemande pense d’emblée le renforcement national dans un cadre allié. Cette gradation dit bien l’essentiel : il s’agit de rendre l’Allemagne militairement plus robuste, plus disponible et plus crédible, sans forcément chercher un renforcement de l’autonomie stratégique européenne. 

Les objectifs quantitatifs fixés par cette stratégie vont d’ailleurs dans le même sens national avant tout. Plusieurs analyses relèvent l’ambition d’accroître fortement les effectifs (environ 460 000 soldats à l’horizon 2035, dont 260 000 militaires d’active et 200 000 réservistes, contre un peu plus de 180 000 militaires d’active aujourd’hui), de moderniser l’ensemble des capacités et de replacer la Bundeswehr au centre d’une logique de puissance conventionnelle. La stratégie met aussi l’accent sur la logistique, la mobilité, la résilience, la protection des infrastructures et les capacités de frappe à longue portée, autant d’éléments qui visent à donner à l’Allemagne une profondeur stratégique propre. Autrement dit, l’Europe est invoquée comme horizon politique de légitimation, mais le cœur du projet reste la reconstitution d’un outil militaire national négligé depuis plus de trois décennies. En ce sens, la stratégie allemande relève moins d’une européanisation de la défense que d’une nationalisation européenne de la sécurité. La logique de défense du territoire et de sécurité collective reprend ainsi clairement le pas sur les cadres d’emploi plus expéditionnaires qui avaient dominé l’après-guerre froide (3).

Un atlantisme toujours structurant

Le second trait majeur de cette stratégie militaire est la persistance d’un ancrage atlantiste prépondérant. Le texte place explicitement l’OTAN au cœur de l’architecture de sécurité européenne, et la défense du territoire de l’Alliance y est présentée comme une priorité stratégique. L’Allemagne se veut davantage responsable au sein de l’Alliance, mais sans remettre en cause la hiérarchie des cadres : l’OTAN reste le niveau de coordination politique et militaire le plus structurant. Le déploiement durable d’une brigade allemande en Lituanie sur le flanc oriental de l’Alliance illustre d’ailleurs concrètement ce recentrage sur la défense collective et la dissuasion face à la Russie. Ainsi, malgré les aléas de la relation transatlantique introduits par le second mandat Trump depuis 2025, le document insiste sur le rôle essentiel des États-Unis, sur la nécessité de préserver la crédibilité de la dissuasion alliée et sur la coopération étroite avec les partenaires de l’Alliance. La défense européenne invoquée par Berlin ne se confond pas avec un approfondissement de la PSDC, laquelle demeure fondamentalement intergouvernementale et limitée dans ses possibilités d’intégration.

Sur le plan capacitaire et industriel également, les choix capacitaires allemands – comme notamment celui du F-35 – sont particulièrement significatifs : ils répondent aux exigences du partage nucléaire de l’OTAN, mais confirment aussi combien la crédibilité stratégique recherchée par Berlin continue d’être pensée à travers des dépendances capacitaires extra-européennes, démontrant les limites d’un discours sur l’autonomie stratégique qui ne se traduit pas nécessairement par un renforcement de l’industrie européenne de défense. 

Dès lors, si la stratégie militaire allemande d’avril 2026 constitue bien un tournant en inscrivant l’Allemagne dans une logique de retour à une capacité d’action qui se veut décisive en Europe, le vocabulaire européen omniprésent sert surtout à légitimer un projet de réarmement national et de consolidation du cadre atlantique. C’est là tout le paradoxe de cette stratégie : une Allemagne plus armée et plus ambitieuse, mais dont l’autonomie stratégique demeure d’abord conditionnée par l’OTAN, bien plus qu’elle ne s’inscrit dans un projet de renforcement de la PSDC pourtant nécessaire pour crédibiliser l’Union sur le plan stratégique.

Notes

(1) Ministère fédéral de la défense, « Concept global de la défense militaire. Stratégie militaire et plan pour les forces armées – Responsabilité vis-à-vis de l’Europe », 22 avril 2026, https://​www​.bmvg​.de/

(2) Delphine Deschaux-Dutard, « Les politiques de défense allemande et française face aux révolutions militaires en cours : convergence ou divergence stratégique ? », Revue de Défense Nationale, n°891, juin 2026.

(3) Eric-André Martin, « La modernisation de la Bundeswehr : un retour aux fondamentaux ? », IFRI, Notes du Cerfa nº 171, octobre 2022.

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