Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 11 octobre 2026

Navi Pillay, un camouflet pour Trump

 

Donald Trump rêvait du Nobel de la paix. Oslo l’a attribué à Navi Pillay, ancienne juge internationale dont l’engagement incarne précisément ce que Washington malmène, entre les sanctions que le Président américain envisage contre la CPI et les projets d’exécution télévisée que le même a imaginés. Réponse de la bergère au berger, le comité norvégien a signé une satire politique que personne n’aurait osé écrire.

Le comité Nobel norvégien aurait passé l’année à la chercher qu’il n’aurait guère trouvé réponse plus exquise à Donald Trump. Le président a poursuivi ce prix avec une telle insistance que le site Axios y a vu sa « baleine blanche ». Il a fait campagne pour sa propre candidature, accumulé les nominations, égrené la liste des guerres qu’il affirme avoir terminées et dénoncé des prédécesseurs qui, à l’en croire, auraient reçu cette distinction sans la mériter. Benyamin Netanyahou est allé jusqu’à proposer son nom. Or, lorsque Oslo a ouvert l’enveloppe, le prix est revenu à nulle autre que Navanethem Pillay, juriste née en Afrique du Sud dans une famille tamoule d’origine indienne, ancienne juge de la Cour pénale internationale, ancienne titulaire du plus haut poste onusien consacré aux droits de l’homme, et présidente de la commission des Nations unies qui a conclu qu’Israël avait commis un génocide à Gaza. On soupçonne le comité Nobel de s’être découvert un certain goût pour l’humour noir.

Pillay, elle, n’en manque pas. Elle se trouvait à Nuremberg lorsqu’elle a appris la nouvelle. Sous les applaudissements, elle a remercié la salle avant de livrer ce qui restera sans doute le meilleur mot de cette saison Nobel : « Si vous applaudissez encore un peu, je pourrais bien partager ce prix avec Trump. » Nuremberg, entre toutes les villes, ne fait qu’ajouter à l’ironie : une ancienne juge internationale, distinguée pour une vie consacrée au principe selon lequel les gouvernements et leurs dirigeants doivent répondre de leurs actes devant le droit, plaisantait sur l’idée de partager son Nobel avec un président dont l’administration, quelques heures plus tard, frappait la Cour pénale internationale de sanctions massives. Il arrive que l’histoire surpasse les auteurs satiriques dans leur propre art.

La motivation du comité était d’une tout autre gravité. Le comité a averti que le droit international subissait une « pression considérable » et que ses institutions étaient « attaquées ». La politique de puissance progresse aux dépens des cadres juridiques. Les juges gardent « la mince ligne rouge qui sépare l’ordre du chaos ». Sa conclusion était d’une simplicité dévastatrice : « La paix exige la justice. » Le message n’avait nul besoin de nommer Trump.

Trump voulait le Nobel, Oslo a choisi son contraire

Le jour même où Pillay était distinguée, Washington imposait de lourdes sanctions à la CPI. Fidèle aux méthodes de son patron, qui menace les juges de la Cour suprême américaine, gardiens de la plus noble institution du pays, Marco Rubio a retourné ces mêmes méthodes vers l’extérieur en promettant de démanteler la CPI « brique par brique ». Deux visions concurrentes de l’ordre international se sont ainsi trouvées réunies dans une même séquence médiatique. Oslo a honoré la juge. Washington s’en est pris à la Cour. La première vision défendait la mince ligne rouge entre l’ordre et le chaos. La seconde s’emparait des briques.

Trump n’en poursuit pas moins sa baleine blanche en brandissant un bilan diplomatique imaginaire : un catalogue de conflits, dont certains sont nés de ses propres caprices, qu’il prétend désormais avoir réglés par la seule vertu de Donald J. Trump. Certaines de ces revendications contiennent une part de vérité. D’autres exigent des définitions héroïques des mots « terminé », « guerre » et parfois « paix ». Le spectacle ne serait que narcissique si la réalité alentour n’était pas aussi sombre. Trump se vante d’éteindre des guerres que ses politiques attisent. Il revendique le manteau d’artisan de paix alors que la coercition se substitue de plus en plus à la diplomatie et que la frontière entre la politique étrangère américaine et ses intérêts politiques, familiaux et commerciaux devient toujours plus difficile à situer. Le lobbying pour le Nobel se poursuit pourtant, comme si la paix n’était qu’un trophée de plus à acquérir, une consécration supplémentaire que le monde devrait, on ne sait trop pourquoi, à Donald Trump. C’est ce qui rend le prix décerné à Pillay plus intéressant qu’un énième exercice annuel destiné à l’agacer.

Le comité Nobel a pris parti dans un débat bien plus ancien. La paix n’est pas seulement l’absence provisoire de tirs négociée par des hommes puissants. Elle suppose aussi des institutions capables de les contenir. Une trêve peut arrêter une bataille et un accord suspendre un conflit, mais un monde où les puissants ne rendent de comptes que lorsqu’ils le veulent bien finit par cesser d’être un ordre international. Il ne s’agit pas pour autant d’idéaliser le droit international. Les juridictions internationales peuvent se montrer incohérentes, et le droit international peut être élastique et inégalement appliqué. Les grandes puissances échappent à des conséquences auxquelles les petits pays ne pourraient jamais se soustraire. Israël rejette avec véhémence la conclusion de génocide formulée par la commission que présidait Pillay, et des arguments sérieux existent tant sur cette conclusion que sur l’attitude des institutions internationales à l’égard d’Israël. Rien de cela n’atténue l’ironie, qui s’en trouve au contraire enrichie.

Netanyahou a proposé Trump pour le prix Nobel de la paix. Le comité a préféré honorer la femme qui a présidé la commission accusant le gouvernement de Netanyahou de génocide. Pillay a siégé à la CPI, l’institution que Trump frappe aujourd’hui de sanctions. Trump voulait le prix. Oslo a récompensé la tradition judiciaire que son administration s’emploie à démanteler. Un tel scénario serait refusé à Hollywood pour invraisemblance.

Quand la justice devient un spectacle de puissance

Pendant ce temps, un autre spectacle se déroule en Amérique. Son secrétaire à la Guerre a annoncé que Nidal Hasan, l’ancien psychiatre de l’armée de terre condamné pour le meurtre de 13 personnes et la tentative de meurtre de 32 autres à Fort Hood en 2009, serait fusillé en décembre, et le Pentagone prévoit de diffuser l’exécution en direct. Les crimes de Hasan sont monstrueux. La question n’est pas la compassion qu’il pourrait inspirer, mais ce qu’une république croit démontrer lorsque la justice devient spectacle, que le châtiment réclame un public et que l’État décide de mettre la mort à l’antenne. Ce n’est pas la plus belle heure de l’Amérique.

C’est le genre de tribune qu’une Peggy Noonan devrait signer dans le Wall Street Journal : la défense d’une Amérique dont les plus belles heures reposaient sur la dignité, la retenue et l’assurance plutôt que sur l’étalage barbare et théâtral de la puissance. Le moment présent n’en fait pas partie. L’Amérique a contribué à bâtir l’architecture internationale qui tenta, si imparfaitement que ce fût, de substituer la règle à la force, après avoir découvert pendant la Seconde Guerre mondiale ce que pouvait devenir un monde sans entraves. Voici désormais un secrétaire d’État américain qui menace de démolir une cour internationale « brique par brique », tandis qu’un secrétaire à la Guerre américain installe les caméras devant un peloton d’exécution. Voir ces images surgir dans la même séquence que le prix Nobel de la paix a quelque chose de discordant.

Washington peut légitimement contester la compétence de la CPI. Israël a parfaitement le droit de contester les accusations portées contre lui. La souveraineté est une réalité. Les juridictions peuvent outrepasser leur mandat. Les institutions internationales méritent l’examen critique plutôt que la révérence. Mais contester une institution n’est pas célébrer sa destruction, de même qu’infliger un châtiment n’est pas en faire un spectacle. Cette différence porte un nom : la civilisation.

Ce qui nous ramène à Trump et à sa baleine blanche. Il se pourrait qu’il se soit mépris sur la nature du prix, comme il se méprend si souvent sur tout le reste. Le prix Nobel de la paix n’est pas une statuette couronnant l’ensemble d’une carrière, remise aux présidents capables d’aligner suffisamment de rencontres, d’accords et d’interventions. Dans ses meilleurs jours, et il n’en a certes pas toujours connu, il distingue quelque chose de plus difficile : le refus de l’idée que la puissance suffit à conférer le bon droit. Cette année, le comité a trouvé une manière singulièrement élégante de le dire.

Trump voulait le Nobel. Netanyahou l’a proposé. Rubio s’en est pris à la cour où siégea naguère la lauréate de cette année. Hegseth a préparé les caméras pour un peloton d’exécution. Et à Nuremberg, Navi Pillay a écouté les applaudissements et proposé de partager son prix avec Donald Trump, pourvu que la salle applaudisse un peu plus fort. La salle aurait dû continuer. Car cette année, outre la personne de Pillay, le comité Nobel a récompensé une idée que le nouveau monde des puissants tient de plus en plus pour désuète : que les juges doivent rester indépendants, que les institutions doivent survivre aux politiciens qui s’acharnent contre elles, que la force ne fait pas le droit du seul fait qu’elle dispose de la plus grosse armée, et que la paix sans la justice finit par devenir la paix imposée par le plus fort du moment.

Le système que défendait le comité n’a jamais été parfait. Les grandes puissances ont souvent échappé à leurs responsabilités. Mais au droit imparfait, il faut répondre par un meilleur droit, non par la loi de la jungle. Et c’est là que réside la plaisanterie la plus noire du comité Nobel. Donald Trump a passé des années à faire campagne pour le prix Nobel de la paix. En le lui refusant pour le décerner à une femme qui incarne presque tout ce que son administration combat, le comité lui a adressé une réponse plus éloquente que n’aurait pu l’être aucune motivation officielle.

Félicitations donc à Navi Pillay, et félicitations, pour une fois, au prix Nobel de la paix. Cette année, le prix Nobel de la paix revient au prix Nobel de la paix. Il s’est enfin récompensé.

 Nicolas Beau

mondafrique.com