Vingt-cinq ans après la première apparition de l’acronyme BRIC, aujourd’hui BRICS+ (1), regardons vers le prochain quart de siècle avec les CUBITA. Inventé et introduit dans Le Déméter 2026 : Appétits stratégiques et pivots agricoles (2), ce concept propose une nouvelle grille de lecture des équilibres agricoles et alimentaires mondiaux, en mettant l’accent sur six États considérés comme des pivots stratégiques à moyen et long terme : la République démocratique du Congo (RDC), l’Ukraine, le Brésil, l’Indonésie, la Turquie et l’Australie.
Ces six pays représentent 15 % de la surface émergée du globe, 10 % de la population, 6 % du PIB, 30 % des exportations agricoles et 12 % de la production céréalière mondiale. Par leur taille territoriale et démographique, par l’abondance de leurs ressources naturelles, mais aussi par leur potentiel de déstabilisation, ces États sont appelés à jouer un rôle pivot, positif comme négatif, à l’horizon 2050. De leurs choix, de leurs orientations et de leurs actions dépendront des équilibres agricoles, alimentaires, environnementaux et géopolitiques dépassant le cadre même de leurs frontières.
Un club hétérogène mais déterminant
Les CUBITA ne constituent pas un regroupement institutionnel ni un « club » de puissances dominantes, mais un ensemble hétérogène, aux dynamiques et aux caractéristiques distinctes. Les différences sont d’abord géographiques — six pays répartis sur cinq continents —, puis économiques, avec des écarts importants de PIB : 2 280 milliards de dollars en 2025 pour le Brésil, contre 93 milliards pour la RDC ; démographiques, avec 39 millions d’habitants en Ukraine contre 286 millions en Indonésie en 2025 ; et, enfin, politiques. Ils partagent toutefois un point commun : leurs trajectoires nationales à venir ne sont pas nécessairement celles que l’on perçoit aujourd’hui et sont susceptibles de provoquer des effets de bascule, à travers plusieurs variables stratégiques qui méritent notre vigilance : foncières et écologiques, démographiques et culturelles, productives et exportatrices, logistiques et conflictuelles, climatiques et politiques. Pris séparément, ces facteurs existent ailleurs. Combinés aux enjeux agricoles et alimentaires, ils peuvent produire des instabilités aux répercussions globales.
RDC : un géant agricole en devenir sous contrainte
Dotée d’un immense potentiel agricole — avec seulement 10 % de ses 80 millions d’hectares de terres arables exploités (contre 25 millions en France) —, d’importantes ressources naturelles (deuxième forêt tropicale mondiale, 60 à 80 % des réserves mondiales de coltan, fleuves, etc.) et humaines — 113 millions d’habitants en 2025, avec un doublement attendu dans les vingt-cinq prochaines années —, la RDC pourrait jouer un rôle clé dans la sécurité alimentaire africaine ainsi que dans la transition énergétique et climatique globale. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le pays pourrait alimenter entre deux et trois milliards d’êtres humains en 2030, soit environ un tiers de la population mondiale (3). Malgré ces atouts, la RDC se heurte à des fragilités structurelles majeures : pauvreté persistante, instabilité politique, problèmes de gouvernance et défis sécuritaires. Ce pays de 2,3 millions de kilomètres carrés — près de quatre fois la superficie de la France — saura-t-il faire de ses ressources un moteur de développement régional ? Quelles trajectoires sont possibles pour ce géant minier et agricole, entre crise politique et sécuritaire, diversification économique, croissance démographique et potentiel forestier ?
Ukraine : front agricole disputé, Europe alimentaire en suspens
Puissance exportatrice de grains (blé, orge, colza, etc.) et pivot logistique en mer Noire, l’Ukraine joue un rôle clé dans la sécurité alimentaire planétaire. Outre cette puissance céréalière, le développement de nouvelles cultures, comme le soja (trituration) et les pois (alimentation du bétail), destinés à l’exportation, ainsi que la transformation locale du maïs (biocarburants, alimentation animale), pourraient contribuer à faire de ce pays un pilier de la souveraineté alimentaire européenne et un acteur agricole incontournable à l’échelle mondiale. Par ailleurs, l’Ukraine dispose de ressources minières stratégiques pour la transition énergétique (titane, lithium, fer, manganèse), pour l’heure inexploitées, qui suscitent l’intérêt des États-Unis dans leur compétition avec la Chine. L’issue de la guerre avec la Russie (depuis février 2022), l’orientation politique et diplomatique du pays, ainsi que ses capacités agricoles auront des répercussions par-delà les frontières du Vieux Continent. Entre intégration européenne, rapprochement avec les États-Unis, la Chine ou les BRICS+, son avenir pourrait redessiner la carte géopolitique, agricole et énergétique mondiale.
Brésil : architecte des transitions agroclimatiques mondiales
Combinant ressources stratégiques (agriculture, forêts, hydroélectricité, etc.), poids économique et présence diplomatique multilatérale, le Brésil pourrait jouer, demain, un rôle renforcé dans la gouvernance mondiale. D’un point de vue agricole, d’abord, par le renforcement de ses exportations et la valorisation des synergies entre productions alimentaires et énergétiques ; ensuite, par sa capacité à influencer le cadre réglementaire environnemental et climatique international. La reconnaissance de ses modèles agricoles tropicaux, son mix énergétique décarboné à 50 % — avec un objectif possible de 90 % en 2050 — et ses productions bas carbone pourraient lui permettre de transformer sa trajectoire climatique et agro-industrielle en véritable levier géopolitique. D’ici à 2050, une combinaison de variables internes et externes sera susceptible d’influencer le succès, ou l’échec, du Brésil dans sa capacité à faire reconnaitre des normes tropicales capables de reconfigurer les standards climatiques et les rapports Nord-Sud.
Indonésie : plateforme des équilibres régionaux
Par sa position géographique, son poids démographique et ses ressources, l’Indonésie occupe une place centrale dans les chaines de valeur énergétiques et alimentaires mondiales. Quatrième pays le plus peuplé du monde — 286 millions d’habitants en 2025, 320 attendus en 2050 — et première économie de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), le pays s’affirme comme un leader dans l’Indopacifique. Son rôle de pivot dépasse toutefois le cadre régional : ce vaste archipel contrôle les détroits stratégiques de Malacca, de la Sonde et de Macassar, par lesquels transite 40 % du commerce maritime mondial. Par ailleurs, le pays dispose d’importantes ressources minières (premier exportateur de charbon, 25 % des réserves mondiales de nickel), agricoles (premier producteur et exportateur d’huile de palme) et forestières (troisième forêt tropicale mondiale) essentielles à la sécurité alimentaire et à la transition énergétique. En revanche, des fragilités internes, notamment en matière de gouvernance et de dépendance aux ressources, pourraient fragiliser ce rôle. Dans le prochain quart de siècle, trois voies s’ouvrent donc pour le pays, entre transition verte, économie de rente et fragmentation de la nation, avec, pour chacun des scénarios, des répercussions sur le reste du globe.
Turquie : puissance multiforme, pivot hydropolitique et agrogéopolitique
À la croisée de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie, la Turquie s’impose comme un État pivot géopolitique, agricole et climatique. Tout d’abord, sa politique extérieure multiforme, oscillant entre alliances traditionnelles et diversification de ses partenariats, lui permet de construire un leadership régional et de jouer un rôle d’interface entre les blocs géopolitiques. De plus, son important potentiel agricole et alimentaire (fruits, farine, etc.), renforcé par une politique hydrique ambitieuse, pourrait lui permettre de réduire sa dépendance à l’extérieur et de consolider sa position clé dans la sécurité alimentaire régionale. Ces facteurs seront également influencés par la gouvernance du pays, ainsi que par sa capacité, ou non, à peser davantage dans la transition climatique. La Turquie apparait ainsi comme un acteur à la fois central et instable : ses choix peuvent contribuer à stabiliser la région ou, au contraire, à accentuer les déséquilibres.
Australie : exportateur sous pression climatique et géopolitique
Exportateur majeur de céréales (blé, colza), de viande (bovine, ovine) et de produits laitiers, l’Australie joue un rôle indispensable dans les échanges mondiaux, notamment dans l’approvisionnement alimentaire de l’Asie. Cette position pourrait être renforcée par l’augmentation de la demande, portée par la croissance démographique de cette région, mais aussi par l’ouverture de nouveaux marchés, notamment en Afrique. Ce modèle, qui repose sur une politique commerciale de libre-échange, pourrait toutefois être affecté, d’ici à 2050, par plusieurs facteurs externes, dont le changement climatique (stress hydrique, feux, maladies, etc.) et les tensions géopolitiques et commerciales. L’adaptation technologique, agricole et politique de l’Australie sera donc déterminante dans les échanges mondiaux de demain et dans la sécurité alimentaire de nombreuses régions du monde.
De multiples autres pays auraient pu être candidats à cet acronyme géométrique, en raison de leur poids géoéconomique sur l’échiquier agricole et alimentaire mondial : Chine, Inde, Mexique, Vietnam, Russie, Maroc, Nigeria, Canada, Afrique du Sud, Argentine, Kazakhstan, Japon, ou encore les pays de l’Union européenne, pour n’en citer que quelques-uns. Mais, au-delà des spécificités nationales, le concept des CUBITA met en évidence une idée centrale : ces pays ne sont pas nécessairement les plus puissants aujourd’hui, mais ils pèseront disproportionnellement sur les équilibres agricoles et alimentaires mondiaux, et seront tous déterminants dans les prochaines années. Dans un contexte marqué par la croissance de la demande alimentaire, les incertitudes climatiques et les tensions commerciales, leurs choix politiques, économiques et environnementaux auront des répercussions par-delà leurs frontières. S’ils parviennent à stabiliser leurs trajectoires et à engager des transitions durables, ils pourront agir comme des amortisseurs des crises globales. En revanche, des dérives politiques, économiques ou climatiques pourraient en faire des foyers d’instabilités majeurs. Dans un monde en recomposition, les CUBITA invitent à prendre de la hauteur et à regarder loin pour anticiper les évolutions possibles, mais aussi pour comprendre les tensions qui structureront et reconfigureront, demain, les cartes agricoles et alimentaires mondiales.
Notes
(1) Groupe composé de 10 pays du « Sud global » : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Iran, Indonésie.
(2) Les informations de cet article proviennent de : Sébastien Abis (dir.), Le Déméter 2026 : Appétits stratégiques et pivots agricoles, Institut de relations internationales et stratégiques, IRIS Éditions, 2026.
(3) Louise André, « En 2030, la RDC pourrait nourrir 3 milliards de Terriens, si… », ReliefWeb, 26 mars 2015 (https://tinyurl.com/56u447cbi).
Anaïs Marie
