Le FMI a revu à la hausse en octobre les perspectives de croissance asiatiques en dépit du choc provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz. Explication principale : le boom de l’intelligence artificielle, qui provoque une explosion des exportations et des investissements. Une vague qui pourrait néanmoins se retourner, comme en attestent les derniers soubresauts boursiers des géants asiatiques de la tech.
Dans ses dernières analyses sur l’économie mondiale, le FMI maintient la prévision qu’il avait faite en avril dernier sur la croissance en 2026, qui se situerait toujours à 3,1%. Comme si la guerre avec l’Iran n’avait pas eu lieu.
Cette stabilité cache deux tendances contradictoires. La fermeture du détroit d’Ormuz s’est bien traduite par une perte de croissance de l’ordre de 0,4 à 0,5 point de PIB. Un choc moins fort qu’anticipé au début du conflit grâce à plusieurs ajustements : l’offre de pétrole extérieure au Moyen-Orient a crû de 2 millions de barils/jour, la demande de pétrole a chuté sensiblement – en particulier en Chine –, certains pays du Moyen-Orient ont accru leurs exportations par oléoduc ou par la route, enfin les stocks stratégiques ont été mis à contribution. Ces ajustements combinés ont permis de limiter à une moyenne de 85$/baril le prix du brut sur l’année au lieu des 110$ anticipés. La moindre intensité du PIB mondial en demande de pétrole, que l’on constate depuis une dizaine d’années grâce au développement des énergies renouvelables, a également permis de limiter le choc récessif de la guerre.
Dans le même temps, la poussée des exportations de produits de haute technologie et l’explosion des investissements liés à l’intelligence artificielle ont soutenu la croissance dans les pays développés et certains pays émergents. Les États-Unis et la Chine représentent conjointement 57% de la totalité des data centers construits dans le monde depuis 2024. Les gains de productivité liés à l’IA restent difficiles à quantifier, mais son impact global sur la croissance est suffisant pour compenser à ce stade l’impact négatif de la guerre.
L’Asie aux avant-postes de la vague liée à l’intelligence artificielle
L’Asie-Pacifique fait globalement mieux que la moyenne mondiale, sauf pour certains pays très pénalisés par le choc pétrolier comme le Bangladesh, le Pakistan ou les Philippines. Les prévisions du FMI progressent de 0,4 point de PIB pour le continent par rapport à celles d’avril 2026.
Les quatre dragons – Hong Kong, Taïwan, Singapour et la Corée du Sud – se portent très bien, avec des taux de croissance exceptionnels. En Asie du Sud-Est il faut ajouter la Malaisie, avec une croissance supérieure à 5%, le Vietnam qui caracole au-delà de 8% et la Thaïlande. La croissance japonaise reste faible (+0,7%), mais les exportations de produits liés à l’IA sont en forte progression.
Les performances des trois géants asiatiques – Chine, Inde et Indonésie – progressent également mais pour des raisons différentes. La Chine est une grande exportatrice de produits liés à l’IA, soit directement, soit via Hong Kong, mais elle est aussi une grande importatrice de ces produits, et ce qui fait progresser l’excédent commercial chinois n’est pas l’IA mais plutôt la voiture électrique, les équipements destinés aux énergies renouvelables et la chimie. En revanche, l’explosion des investissements liés à l’IA soutient la croissance. Globalement l’accumulation des excédents commerciaux et des investissements dans la high-tech permettent au pays de maintenir une croissance relativement soutenue malgré l’atonie de la demande intérieure. La dernière prévision de croissance du FMI se situe dans la fourchette basse des objectifs fixés par le gouvernement (4,5% pour une cible comprise entre 4,5 et 5%).
La croissance indienne n’est pas portée par l’IA mais par l’explosion des infrastructures, de la construction et de l’industrie lourde. Le FMI a revu ses prévisions à la hausse (+ 0,5 point) depuis avril dernier, avec une perspective supérieure à 7% en 2026.
L’Indonésie est en Asie un des rares exportateurs nets d’énergie (essentiellement charbon et gaz naturel), ce qui lui permet de limiter l’impact négatif du conflit au Moyen-Orient. Elle est cependant importatrice nette de produits high-tech liés à l’IA. Ce sont surtout la dépense publique et la consommation intérieure qui vont permettre à sa croissance de dépasser 5% en 2026.
L’Asie, usine de la high-tech mondiale
Les bons chiffres de l’Asie de l’Est et du Sud-Est reposent d’abord sur les exportations de produits liés à l’IA. Car si les États-Unis ont une nette longueur d’avance en termes d’investissements pour l’IA et de conception de nouveaux produits, c’est en Asie que s’opèrent les fabrications destinées au marché mondial. Les analystes du FMI estiment que les positions douanières à quatre chiffres du système douanier harmonisé (SH) qui comportent l’essentiel des produits liés à l’intelligence artificielle sont les suivantes : 8 542 (circuits intégrés électroniques), 8 471 (matériels informatiques), 8 473 (composants pour l’informatique) et 8 488 (machines pour la fabrication de wafers et circuits intégrés). La part de l’Asie dans les exportations mondiales de ces produits était de 80% en 2025. Elle atteignait même 92% pour les circuits intégrés électroniques, qui représentent à eux seuls plus de la moitié de cette gamme de produits liés à l’IA.
L’explosion des investissements dans les data centers
La course au gigantisme et au nombre des data centers ne fait que commencer en Asie-Pacifique tout comme à l’échelle mondiale. Dans son Technology Report 2026, la société de conseil Banes prévoit 150 gigawatts de capacités supplémentaires en 2030 dans le monde, ce qui suppose 5 à 6 000 milliards d’investissements. Un data center « géant » consommait en moyenne 50 mégawatts d’électricité il y a cinq ans. Aujourd’hui les projets de méga data centers vont d’un à cinq Gigawatts aux États-Unis.
Selon les évaluations actuelles, les États-Unis disposent de 5 000 data centers opérationnels ou en construction représentant environ 50 Gigawatts de puissance électrique. La Chine vient en second avec près de 24 GW de capacités, soit les deux-tiers de l’Asie-Pacifique.
Compte tenu des contraintes d’accès aux réseaux électriques, de ressources financières et de surfaces disponibles, le déploiement des data centers est fortement concentré par région. Le FMI, dans son dernier rapport sur les perspectives économiques de l’Asie-Pacifique, identifie 16 « régions clés » dont 8 en Chine et à Hong Kong, trois en Asie du Sud-Est, les autres dans les pays développés de la région.
Une vision très volontariste du déploiement de l’IA
Si on se projette dans l’avenir, les principales économies asiatiques ont une vision très ambitieuse du développement de l’IA. Selon un rapport du Rhodium Group de septembre 2026 (Examining China’s AI financing), la Chine va presque tripler ses investissements liés à l’IA sur trois ans (70Md$ en 2025, 140 en 2026 et 190 en 2027). Le gouvernement chinois dirige l’effort d’investissement vers les régions moins peuplées de l’ouest et du nord du pays selon la formule « les données à l’est, les calculs à l’ouest. »
En Corée du Sud, le président Lee Jay Myung annonçait en juin 2026 un plan public-privé de 880 milliards de dollars sur dix ans avec l’argumentaire suivant : « nous devons sécuriser les éléments essentiels de l’IA plus rapidement que n’importe quelle autre nation. Les semi-conducteurs, l’infrastructure physique de l’IA et les data centers constituent les trois axes pour réaliser un bond en avant. »
Au Japon, la Première ministre Sanae Takaichi a présenté un plan global de développement de la high-tech sur quinze ans qui atteint 2 300 milliards de dollars, dont un peu plus de 20% réservés à l’intelligence artificielle.
Pour la zone Asean, la coopération est de mise pour aller plus vite. Singapour, par exemple, investit massivement au sud de la Malaisie dans la région de Johor pour contourner ses propres limites de puissance électrique et d’espace. Globalement l’Asie du Sud-Est dispose d’infrastructures IA relativement réduites, en valeur absolue, par rapport à la Chine (3,5 GW de capacités installées pour les data centers contre 24 GW en Chine), mais importantes à l’échelle du PIB régional et avec des perspectives de progression très rapides puisqu’on va vers un triplement à l’horizon 2030.
Les risques d’un retournement de tendance
Cette course en avant vers l’IA est-elle pérenne ? Le débat sur ce sujet est très ouvert car les signes d’un possible ralentissement, voire d’un retournement de tendance, se multiplient, en Asie comme aux États-Unis. Dans son Outlook d’octobre 2026, le FMI anticipe un ralentissement assez prononcé de la croissance en Asie-Pacifique en 2027 dans les pays qui sont au top de leur forme en 2026. Taïwan perdrait plus de la moitié de sa croissance (4% au lieu de 10,7 en 2026), Singapour perdrait 2 points de progression du PIB, la Corée du Sud et la Chine 0,5 point. L’Inde et l’Indonésie seraient beaucoup moins touchées car leurs économies ne sont, à ce stade, pas tributaires de l’IA.
Deux problèmes majeurs vont freiner le développement des investissements en intelligence artificielle. Le niveau élevé des taux d’intérêt dans le monde d’une part, qui résulte d’une concurrence entre les investissements dans l’IA et l’accumulation de dettes des États dans les pays développés. Les besoins en électricité et en eau de l’autre, qui mettent sous pression les réseaux électriques et les ressources hydriques et font monter les prix, provoquant une réaction de plus en plus hostile des populations, en particulier aux États-Unis.
Selon une enquête de l’ONG Planet Tracker, plus de la moitié des data centers asiatiques sont soumis à un stress hydrique élevé ou très élevé. C’est particulièrement le cas en Chine et en Inde. Au point que les géants de la tech chinoise commencent à créer des data centers sous-marins, comme celui de Lingang, inauguré récemment par la China Communications Construction Company à 17km au large de Shanghai. A Taïwan la fréquence des typhons crée une instabilité chronique dans l’approvisionnement en eau qui conduit l’industrie taïwanaise des semi-conducteurs à envisager la création d’usines de désalinisation en dépit de leur coût élevé.
Pour l’électricité, les besoins liés à l’IA modifient en profondeur les politiques d’aménagement du territoire. La Chine, avec sa politique « données à l’est, calculs à l’ouest, » cherche à utiliser les capacités solaires et éoliennes inutilisées situées dans des provinces et régions autonomes excentrées comme la Mongolie intérieure, en plaçant les nouveaux data center à proximité. En Corée du Sud le gouvernement concentre ses autorisations et ses aides financières en dehors de la métropole de Séoul, désormais complètement engorgée et incapable de répondre aux besoins. Même stratégie au Japon, avec le slogan « déplacez les bits, pas les watts, » pour inciter les acteurs de l’IA à venir s’installer dans le Kyushu au sud ou le Hokkaidō au nord pour limiter les coûts de modernisation et d’extension des réseaux électriques.
S’agissant des taux des emprunts obligataires pour les entreprises, la Chine est la mieux placée en raison d’une inflation faible et d’une injection massive de liquidités de la Banque centrale. Les taux des obligations à trois ans pour les entreprises bien cotées restent inférieurs à 2%. Ce n’est pas le cas des pays développés d’Asie – Japon, Corée, Taïwan – où les taux obligataires à trois ans vont de 2,5 à 4,5%, soit une forte augmentation par rapport à 2025.
Pour ce qui concerne enfin les valeurs boursières des géants asiatiques de la tech, le début d’année avait été très prometteur. Samsung, en particulier, avait vu son cours de bourse presque tripler de janvier à juin 2026. Mais les craintes sur la rentabilité des énormes investissements liés à l’IA ont provoqué des chocs successifs. Le cours de bourse de Samsung a reperdu un tiers de sa valeur après le sommet de juin dernier, celui de SK Hynix a cédé près de 10% en octobre tandis que celui de TSMC ne progresse plus depuis le mois d’août. Sans pour autant que l’on puisse parler d’une bulle boursière car le ratio cours-bénéfice (Price Earning ratio) anticipé pour 2027 est inférieur à 20 pour TSMC et largement inférieur à 10 pour Samsung comme pour SK Hynix.
Au total, 2027 sera sans doute une année plus chaotique pour l’essor de l’IA en Asie-Pacifique, sans remettre en cause une montée en puissance qui reste structurelle et rapide. Pendant ce temps, la guerre avec l’Iran s’éternise et le cours du Brent retrouve, avec 115$ le baril fin octobre, le sommet enregistré en mai 2026. Si aucune percée diplomatique n’intervient, l’Asie-Pacifique aura beaucoup de mal à renouveler l’étonnante performance économique de 2026.
Hubert Testard


