Cinq ans après le coup d’État, la junte a organisé une élection, troqué l’uniforme contre le costume et fait élire son général président. Sur le terrain, elle ne contrôle plus qu’un cinquième du pays. Entre une armée qui ne peut plus reconquérir et une résistance qui ne peut pas prendre la capitale, le seul acteur capable d’imposer une décision n’est pas birman, il est chinois.
Le 18 mars 2026, le Parlement birman s’est réuni pour la première fois depuis cinq ans. Il a élu président Min Aung Hlaing, le général qui avait renversé le gouvernement civil le 1er février 2021, désormais revêtu d’un titre constitutionnel et débarrassé de ses galons. Dans les heures qui ont suivi, Xi Jinping fut le premier chef d’État au monde à lui adresser ses félicitations.
Un mois plus tard, pour le Nouvel An birman, le nouveau pouvoir libérait l’ancien président Win Myint dans une amnistie de masse. Le 30 avril, il commuait le reste de la peine d’Aung San Suu Kyi en résidence surveillée et diffusait d’elle la première image publique depuis des années : une femme de 80 ans assise sur un banc de bois, encadrée de deux hommes en uniforme. La présidence tournante de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) avait demandé à la rencontrer. Naypyidaw a refusé. Tout le dossier birman tient dans cette séquence. Une restauration du décor institutionnel, méticuleuse, et aucun changement de la réalité qu’il recouvre.
L’état du champ de bataille
Le coup d’État de 2021 a produit ce que ses auteurs n’avaient pas prévu. Non pas une soumission, mais une guerre. Les manifestations pacifiques du printemps 2021, réprimées à balles réelles, ont engendré des centaines de Forces de défense du peuple, groupes d’autodéfense souvent composés d’étudiants et de fonctionnaires en grève, qui se sont alliés aux armées ethniques installées dans les marches du pays depuis l’indépendance.
Le basculement date du 27 octobre 2023. Ce jour-là, trois organisations ethniques du nord déclenchent l’opération 1027 et enfoncent le dispositif militaire dans l’État Shan. En août 2024, l’Armée de l’alliance démocratique nationale du Myanmar s’empare de la ville de Lashio et de son commandement régional nord-est. Pour la première fois de son histoire, l’armée birmane perd un quartier général de commandement. En décembre 2024, l’Armée d’Arakan prend Ann et le commandement occidental, puis contrôle la quasi-totalité de l’État de Rakhine et l’intégralité de la frontière avec le Bangladesh. En Kachin, l’Armée d’indépendance kachin s’installe sur les gisements de terres rares.
Aucun décompte territorial ne fait autorité et les estimations divergent selon les méthodes. Les synthèses disponibles à la mi-2026 situent la junte autour d’un cinquième du territoire, les forces de résistance et les armées ethniques autour de 40 %, le reste étant activement disputé. La junte conserve pourtant un avantage que rien ne compense : l’aviation. Elle ne reprend presque plus de villes, mais elle peut bombarder n’importe laquelle. Mars 2026 a été, selon les organisations de suivi des violences, le mois le plus meurtrier pour les civils depuis le coup d’État.
À cela s’est ajoutée la catastrophe. Le 28 mars 2025, un séisme de magnitude 7,7 frappait la région de Sagaing et Mandalay, au cœur du pays, sur des zones déjà en guerre. Le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies évalue à 3,6 millions le nombre de personnes déplacées par le conflit et le tremblement de terre — chiffre le plus élevé jamais enregistré dans le pays — et à 16,2 millions celui des personnes ayant besoin d’une assistance en 2026, pour un plan d’aide qui n’en vise que 4,9 millions, faute de moyens. Plus de vingt mille prisonniers politiques restent détenus.
L’élection comme opération
C’est dans ce paysage que la junte a organisé le scrutin promis depuis quatre ans. Trois phases, le 28 décembre 2025, puis les 11 et 25 janvier 2026. Le vote n’a pu se tenir que dans 263 des 330 circonscriptions du pays — les autres échappant au contrôle du gouvernement. La Ligue nationale pour la démocratie, qui avait remporté les élections de 2015 et 2020, avait été dissoute ; ses dirigeants étaient en prison ou en exil.
Le résultat n’a surpris personne. Le Parti de l’union, de la solidarité et du développement, émanation politique de l’armée, a emporté 232 des 264 sièges pourvus à la chambre basse et une large majorité à la chambre haute. À quoi s’ajoutent, en vertu de la Constitution de 2008, les 25 % de sièges réservés d’office aux militaires dans les deux assemblées. La participation officielle oscille entre 52 et 56 % — très en deçà des 70 à 80 % des scrutins d’avant le coup, et calculée sur un corps électoral dont des millions de personnes étaient exclues par la guerre ou le déplacement. Des observateurs indépendants ont recensé environ 170 civils tués par des frappes aériennes pendant la période électorale.
Les Nations unies, Londres et Washington avaient annoncé par avance qu’il s’agirait d’une mise en scène. Le gouvernement birman, lui, parle d’un retour sur « la bonne voie démocratique » et oppose à l’ASEAN un processus « mené par la Birmanie et pour la Birmanie. »
Ce qui s’est joué n’est pas une transition mais une conversion juridique. Transformer un pouvoir contesté et sanctionné en gouvernement constitutionnel difficile à exclure des enceintes internationales. L’opération, à ce stade, a partiellement réussi.
Pékin, l’arbitre complaisant
La Chine est le seul acteur extérieur qui pèse réellement sur le cours de cette guerre, et sa méthode mérite d’être comprise, car elle ne correspond à aucune des catégories habituelles.
Pékin ne soutient pas la junte ; Pékin se garantit. Depuis 2024, sa doctrine consiste à entretenir simultanément des relations avec Naypyidaw et avec les organisations ethniques qui tiennent la frontière, de façon à conserver un levier sur chacun. Ses instruments ne sont pas militaires mais logistiques. Ouverture et fermeture des postes-frontières, électricité, réseaux, commerce — plus, selon plusieurs analyses, la fourniture de drones et d’aéronefs à l’armée birmane.
Le résultat est documenté. En janvier 2025, après que la Chine eut retenu son dirigeant sur son sol, l’Alliance démocratique nationale a accepté de se retirer de Lashio, rendue à l’armée en avril. En novembre 2025, l’Armée de libération nationale ta’ang restituait à son tour Mogok et Mongmit, à l’issue d’un cessez-le-feu négocié par Pékin. En 2026, la pression s’est déplacée sur l’Armée d’indépendance kachin, qui refuse les discussions bilatérales et exige que tout dialogue politique inclue le Gouvernement d’unité nationale. Dans le même temps, la Chine a entrepris de déplacer sa clôture frontalière à l’intérieur du territoire birman, dans les zones kokang et wa, sans rencontrer d’opposition ni de la junte ni des groupes armés qui y commandent.
L’enjeu a un nom chimique. La Birmanie a fourni à la Chine l’essentiel de ses importations de terres rares lourdes — dysprosium, terbium, indispensables aux aimants permanents des véhicules électriques, des éoliennes et des systèmes d’armes — soit, en 2023, plus de 90 % de son approvisionnement dans cette catégorie. Ces minerais sortent presque exclusivement de territoires tenus par des armées ethniques en Kachin et dans le nord Shan. Quand la KIA a pris Pangwa et Chipwi fin 2024 et suspendu l’extraction, c’est la chaîne d’approvisionnement mondiale des aimants qui a vacillé. S’y ajoute le port en eau profonde de Kyaukphyu, sur le golfe du Bengale, et les oléoducs et gazoducs qui remontent vers le Yunnan. Pour Pékin, la Birmanie est la seule manière de toucher l’océan Indien sans passer par le détroit de Malacca.
Dernier dossier, le plus visible pour l’opinion chinoise : les centres d’arnaque en ligne de la frontière thaïlandaise, où des dizaines de milliers de personnes, souvent victimes de traite, escroquent le monde entier — et d’abord des ressortissants chinois. Sous pression de Pékin et de Bangkok, l’armée birmane a spectaculairement investi KK Park le 19 octobre 2025, arrêté plus de 2 000 personnes, saisi une trentaine de terminaux Starlink, puis annoncé la démolition de plus de six cents bâtiments ; Shwe Kokko a suivi en novembre. Un an plus tard, les analyses d’imagerie satellitaire montrent que la majorité des complexes du secteur se sont agrandis, et les habitants de Myawaddy décrivent une activité qui a simplement quitté les enceintes murées pour s’installer dans les maisons de la ville.
La conclusion que tirent les spécialistes est contre-intuitive. En traitant directement avec les groupes armés pour sécuriser ses intérêts, la Chine affaiblit précisément l’État central qu’elle prétend soutenir. Elle ne veut pas d’une victoire birmane, quel qu’en soit le camp. Elle veut une frontière gouvernable.
L’ASEAN, ou l’art de la clause de style
Face à cela, l’ASEAN oppose un document de cinq paragraphes adopté le 24 avril 2021. Le consensus en cinq points — cessation des violences, dialogue inclusif, envoyé spécial, aide humanitaire, visite de cet envoyé à toutes les parties. Min Aung Hlaing l’a signé puis n’en a appliqué aucun.
L’organisation a réagi avec les seuls moyens dont elle dispose. À partir d’octobre 2021, la Birmanie n’est plus représentée politiquement aux sommets ni aux réunions ministérielles, et elle a dû renoncer à la présidence tournante qui lui revenait en 2026 — les Philippines l’ont assurée un an plus tôt que prévu. C’est une sanction symbolique, et c’est la plus lourde qu’une organisation fondée sur le consensus et la non-ingérence puisse infliger à l’un de ses membres. L’ASEAN ne peut ni exclure, ni sanctionner, ni contraindre. Elle peut seulement ne pas inviter.
Cinq ans plus tard, cette ligne s’effrite. Le 12 juillet 2026, à Bangkok, les ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN ont tenu avec leur homologue birman la première rencontre de ce type depuis le coup d’État — officiellement informelle, officiellement sans préjudice du consensus en cinq points. Manille, qui préside, prépare une mission humanitaire ; Bangkok rappelle qu’un tel engagement « se fait dans les deux sens. » Les organisations de défense des droits y voient la normalisation d’un pouvoir accusé de crimes de guerre.
La vérité est que l’ASEAN n’a plus une position mais deux. Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et le Timor oriental — onzième membre depuis octobre 2025 — tiennent la ligne dure. La Thaïlande, le Cambodge, le Laos et le Vietnam, qui partagent une frontière ou des intérêts économiques avec la Birmanie, poussent au réengagement. Le sommet de Cebu, en mai, s’est achevé sur l’aveu de frustration du président Marcos et sur un communiqué de Naypyidaw dénonçant des « pratiques discriminatoires. » Le sommet de Manille, à la mi-novembre 2026, dira si la seconde ligne l’a emporté.
Ce que la Birmanie met à nu
Il faut se méfier de l’expression « guerre civile, » qui suggère deux camps. La Birmanie de 2026 en compte des dizaines, et ils ne sont pas tous d’accord entre eux. En mars dernier, dans le nord Shan, deux armées ethniques alliées contre la junte — l’Alliance démocratique nationale et l’Armée ta’ang — se sont fait la guerre pour le contrôle de Kutkai. Le Gouvernement d’unité nationale, en exil, dispose d’une légitimité électorale mais pas d’une armée unifiée. L’Armée d’Arakan gouverne un État entier sans reconnaissance d’aucune sorte, et sa relation avec la minorité rohingya, dont des centaines de milliers croupissent toujours au Bangladesh, reste un angle mort du dossier.
L’impasse est donc structurelle et symétrique. L’armée a perdu la capacité de reconquérir mais conserve le ciel, la capitale et les institutions. La résistance a pris du terrain mais n’a ni aviation, ni unité politique, ni soutien extérieur comparable à celui dont bénéficie son adversaire. Les sanctions occidentales mordent sur l’économie formelle, pas sur les circuits qui comptent. Et dans cet interstice prospère ce qui est devenu, en pratique, la principale exportation du pays. La fraude industrialisée, les terres rares extraites hors de tout cadre, l’économie de guerre.
Reste la question que l’on pose rarement à voix haute. Si la seule puissance capable d’imposer un règlement est celle qui a intérêt à ce qu’aucun camp ne l’emporte, que signifie encore l’idée d’une solution ? Les cinq points de l’ASEAN supposent un État birman apte à décider de lui-même. Cet État n’existe plus. Il reste un gouvernement, une armée, un siège vacant aux sommets régionaux, seize millions de personnes qui dépendent d’une aide qui n’arrive qu’au tiers d’entre elles — et une femme de quatre-vingts ans qu’on a transférée d’une cellule à une maison gardée, et que personne n’a le droit de voir.
Andrew Bernard