Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 5 septembre 2026

Une autre histoire nucléaire. La question des forces de courte portée

 

La publicité autour du missile Oreshnik à têtes multiples conventionnelles, le rappel de la dénonciation du traité INF sur les armes nucléaires à portée intermédiaire, les plans américains de retour d’armes nucléaires terrestres ou maritimes de portée moyenne et la saga passée autour de la portée des missiles 9M729 Novator (1) nous renvoient à la problématique des systèmes de théâtre, mais aussi du champ de bataille élargi. Ils soulignent également toute la complexité que représentent la catégorisation des systèmes sol-sol actuels (2) et l’appréhension de la dynamique en cours autour des armes nucléaires dites tactiques (3).

Cela rappelle concomitamment d’autres questionnements plus anciens. Ceux autour du dossier « mort-né » de la modernisation des forces nucléaires de courte portée américaines (dites SNF, de portée inférieure à 500 km dans la terminologie de l’époque, ou SRTNF) de la fin des années 1980. Il s’agissait d’un programme de modernisation des armes nucléaires tactiques planifié par Washington et proposé aux partenaires de l’OTAN lors des réunions du Groupe des plans nucléaires (GPN) des 28 avril et 27 octobre 1988, dans la foulée du démantèlement des euromissiles de théâtre (INF) qui avaient mis en lumière la complexité des interprétations des termes de couplage et de découplage (4), toujours d’actualité faut-il l’écrire. Il s’agissait, entre autres, de remplacer les missiles sol-sol Lance par des missiles ATACMS (Army tactical missile system) de plus longue portée et tirés depuis les lance – roquettes multiples M‑270 et les bombes nucléaires aéroportées par des missiles air-sol nucléaires TASM (Tactical air to surface missile) tirés à distance de sécurité.

Sous-entendu dans les plans américains, les réunions du GPN et les études du SHAPE dès 1986, il s’agissait d’encourager les membres de l’OTAN à poursuivre activement les options pour le déploiement additionnel d’avions à double capacité en mettant l’accent sur un allongement relatif de la portée des systèmes. À la réunion du GPN à Scheveningen les 27 et 28 octobre 1988, le groupe de haut niveau (HLG) recommanda de soutenir les efforts américains et britanniques pour répondre à la nécessité, reconnue, de pouvoir utiliser le TASM sur les avions à double capacité de l’OTAN, en remplacement des bombes thermonucléaires à gravité B‑61 modèles‑3 et‑4 à charge variable et à explosion différée à 31 ou 81 s. Le candidat finalement retenu pour le TASM fut la version tactique du missile SRAM‑2 de Boeing armant les escadrilles du Strategic Air Command, au détriment du projet de missile ASALM, dérivé du AQM‑127 SLAT (Supersonic low altitude target) de Martin Marietta.

Le budget américain de R&D et de planification prévoyait la production de 565 exemplaires, y compris les missiles de test. Ressemblant au SRAM‑2 stratégique, notamment pour ce qui concerne le hardware et le moteur – fusée à poudre de Hercules Aerospace Co, le TASM devait intégrer à la carte une charge nucléaire tactique (10 kt) ou une tête conventionnelle (5). Avec une capacité de changement de cap de 180° et un poids de 877 kg, ce missile stand-off devait pouvoir être lancé depuis les F‑111E, F‑15E Strike Eagle, F‑16 et Tornado (Royaume – Uni, RFA, Italie, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Turquie) et cibler des objectifs protégés, durcis et mobiles jusqu’à 450 km de distance.

À ce programme américain était venu se greffer le remplacement des bombes à gravité britanniques WE‑177 par des SRAM‑T pouvant armer les Tornado de la Royal Air Force et les Sea Harrier de la Royal Navy (6). Il y eut même un projet de TASM‑X Extended Range pouvant parcourir plus de 1 000 km en mode inertiel qui, à l’époque, intéressa l’US Air Force, la Royal Air Force et l’armée de l’Air (avec l’ASLP) (7). Le projet de SRAM‑2 nucléaire fut finalement annulé par le président George Bush en septembre 1991 pour des motifs de financement, de difficultés industrielles et de contraintes géopolitiques (l’Allemagne refusait de les accepter sur son sol), entraînant dès lors le TASM dans sa chute (8).

Deux plans à distinguer

La complexité venait aussi de l’existence de deux plans. D’une part, le plan de restructuration et de modernisation permanente des armes nucléaires tactiques américaines dans le cadre du plan de Montebello (27 octobre 1983) (cf. encadré ci-dessous). Ce plan était tiré d’une étude du groupe de haut niveau qui, depuis 1977, analysait les besoins au maintien de la dissuasion en tenant compte de l’évolution des armements nucléaires et conventionnels. D’autre part, des propositions de réarmement compensatoire au traité SR/LRINF faisant suite à l’accord de Washington du 8 décembre 1987 sur les euromissiles.


Certaines propositions se recoupaient, mais, pour les chancelleries européennes, il était difficile d’avoir une vision clarifiée de la planification nucléaire américaine. Les positionnements furent divers. Mais déjà, pour d’aucuns, ces propositions de réarmement compensatoire pouvaient affaiblir l’esprit général d’ouverture (Reagan-Gorbatchev) de désarmement nucléaire sectoriel (euromissiles).

À l’instar du concept d’amélioration de la défense classique (CDI) dont il était à l’origine, le SACEUR (Supreme allied commander Europe) (9) mit aussi en avant la nécessité de moderniser les armes nucléaires tactiques. Pour le général Galvin et le secrétaire américain à la Défense Frank Carlucci, il fallait « maintenir les armes nucléaires tactiques en Europe et les moderniser : les États-Unis [devaient] réfléchir s’il [fallait] laisser les troupes américaines en Europe, puisque les SNF n’y seraient plus pour les appuyer (10) ». Les rivalités interarmes ont aussi pu jouer, avec le refus possible de l’US Army de dépendre de l’USAF dans le champ du nucléaire européen. Les propositions de compensation avancées furent les suivantes (1987) :

• pour l’US Air Force (11) :

– équiper les chasseurs – bombardiers de missiles nucléaires air-sol tirés à distance de sécurité (SRAM‑T TASM) d’une portée de 400 km (10 kt),

– déployer en Europe des bombardiers B‑52 armés de missiles de croisière ALCM,

– accueillir de 40 à 60 F‑111 américains supplémentaires à capacité nucléaire en Europe,

– déployer des F‑15E en rôle nucléaire,

– affecter les FB‑111 du Strategic Air Command à un rôle eurostratégique ;

• pour l’US Army :

– remplacer les missiles sol-sol Lance par un missile à double capacité d’une portée supérieure (200 à 400 km) et en quadrupler le nombre (programme Follow-on to Lance – FOTL),

– acquérir des missile tactiques ATACMS à capacité nucléaire pouvant être lancés par les MLRS ;

• pour l’US Navy :

– augmenter le nombre de SLBM américains affectés au SACEUR (400 têtes),

– déployer des missiles de croisière SLCM sur les sous – marins et les bâtiments de surface affectés au SACEUR.

Il y eut une période de sérieuses controverses sur l’opportunité ou non d’engager ces modernisations lors des réunions de l’OTAN, dont celle du GPN à Scheveningen en octobre 1988. Des oppositions se firent jour au sein de certains États européens membres de l’Alliance qui mettaient en avant la fin de la guerre froide et les avancées en matière de stabilisation nucléaire entre l’OTAN et l’ex-URSS (12). Modernisées, ces forces nucléaires auraient atteint la Pologne, sortie de la domination soviétique (13). De plus, et pour complexifier le tout, avec l’allonge des avions de frappe et la portée des missiles air-sol TASM, on introduisait une nouvelle catégorie de forces nucléaires de portée intermédiaire dont le volet sol-sol avait été éliminé dans le cadre du traité sur les euromissiles.


Les programmes SNF furent finalement annulés, dépassés qu’ils étaient par la rapidité du processus de détente entre l’Est et l’Ouest, l’augmentation importante de la profondeur acquise (« recul du front » et « armes nucléaires sans cibles »), les nouvelles capacités modernes de frappes conventionnelles pouvant remplacer les SNF de courte portée, l’inquiétude au sujet du terrorisme nucléaire, la politique gorbatchévienne et la désintégration du Pacte de Varsovie (14). S’ajoutèrent bon nombre de débats politico – militaires au sein des pays de l’Alliance atlantique, qui ne furent pas toujours sereins au sein du GPN, de Bruxelles à Scheveningen, de Kananakis à Taormina (15).

L’argumentaire principal, à l’époque, était que le recours massif au nucléaire tactique en Centre Europe afin de répondre à une offensive conventionnelle massive russe avait de moins en moins de fondement. Le « front militaire » s’était « dématérialisé » et le glacis russe en Europe de l’Est avait perdu son support idéologique puis militaire. Les estimations en matière de délais d’alerte augmentèrent considérablement vu les réductions conventionnelles unilatérales russes et les promesses, à l’époque, autour de la Conférence sur les forces conventionnelles en Europe (CFE‑1).

En vérité, les différents programmes de R&D en matière de missiles nucléaires évoluèrent dans un environnement politique et diplomatique extrêmement mouvant, les repères en matière de menace devenant, à l’époque, complètement flous. En 1988, les Soviétiques eux – mêmes, par la voix du ministre des Affaires étrangères Édouard Chevardnadze, défendirent l’idée d’une option « triple zéro » sur les SNF, soit leur élimination complète (16). Ce qui contrevenait à la logique dissuasive otanienne de suffisance, vu l’asymétrie géostratégique.

Il y eut en amont les mesures unilatérales américaines de retrait et de destruction des armes nucléaires terrestres (obus, mines de démolition, ogives pour missiles Lance) entérinées lors de la réunion du GPN de Taormina, en octobre 1991. Cela aboutit à l’élimination de 80 % de ces systèmes nucléaires à courte portée en Europe. Les mesures unilatérales lancées par le président américain George H. Bush le 27 septembre 1991 avaient pour objet d’inviter les Soviétiques à décider rapidement la destruction de leurs propres stocks de manière aussi unilatérale, ce qui fut entériné avec les déclarations de Mikhaïl Gorbatchev du 5 octobre 1991 et de Boris Eltsine en janvier 1992.

Ces mesures furent renforcées par l’annonce du retrait et de la destruction quasi complète des armes nucléaires maritimes (missiles de croisière à charge nucléaire TLAM‑N, charges nucléaires anti – sous – marines, bombes aéroportées navalisées) et leur stockage partiel et temporaire dans les sanctuaires américains et russes.

Le 2 juillet 1992, le président Bush annonçait que les États-Unis avaient achevé, comme cela avait été convenu, le retrait de toutes les SNF terrestres et navales basées à l’étranger et qu’ils entameraient leur destruction, le reste étant placé en réserve. Ils suivaient en cela les mesures prises par l’ex-URSS où, le 6 mai 1992, le dernier convoi de munitions nucléaires tactiques stationnées dans certaines républiques de la Communauté des États indépendants (CEI) fut transféré en Russie pour démantèlement : munitions d’artillerie, têtes pour missiles tactiques, mines nucléaires, armes nucléaires antinavires. La réciprocité ne fut pas totale.

Relevons que, par la suite, le Royaume – Uni (concerné aussi par un TASM pour la RAF) et la France adoptèrent également, pour les mêmes raisons géopolitiques, des mesures de contraction de leurs arsenaux nucléaires tactiques allant vers l’élimination ou la mise sous cocon des systèmes d’armes terrestres ou maritimes (Lance, Pluton, Hadès, charges nucléaires de profondeur ASM, bombes WE‑177). L’argumentaire américain sur le refus de voir une OTAN totalement dénucléarisée face à une Russie nucléaire (tactique) aboutit, en fin de compte, au maintien de seules armes nucléaires aéroportées parallèlement à la modernisation des feux conventionnels.

Le caractère unilatéral puis partagé des retraits et des éliminations nucléaires s’expliquait par l’extrême complexité qu’il y avait à contrôler et à vérifier juridiquement les engagements concernant des milliers de charges, y compris le refus de voir des inspecteurs évoluer dans de multiples environnements militaires adverses (17). Des pourparlers sur le retrait/élimination des SNF auraient été fastidieux, complexes et lents au moment où le contexte géopolitique exigeait rapidité et confiance. Les obus et les systèmes à très courte portée devenaient inutiles. Reste qu’il n’a pas été possible de déterminer si l’objectif de désarmement nucléaire tactique « à la carte » avait finalement été atteint conformément aux engagements des parties et particulièrement ceux pris par Moscou.

De cette histoire des SNF (18) et des relances actuelles autour du retour des armes nucléaires tactiques et de théâtre sur fond de tensions OTAN-Russie – les allonges de portée étant recherchées –, nous retiendrons combien, en notre temps où la confiance et la transparence entre les acteurs est absente, et où l’on attend de nouvelles mesures de sécurité partagée, il est essentiel de garantir une dissuasion suffisante et crédible, d’origine européenne et de proximité.

Notes

(1) Nom de code OTAN : SSC-8.

(2) Philippe Langloit, « Quelques perspectives sur le missile sol-sol », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 60, juin-juillet 2018.

(3) Tiphaine de Champchesnel, « Les armes nucléaires tactiques réhabilitées ? », Étude no 105, IRSEM, avril 2023.

(4) André Dumoulin, « Couplage ou découplage ? l’éternel refrain », Revue militaire suisse, no 4, 2025.

(5) Duncan Lennox (dir.), Jane’s Strategic Weapon Systems, Jane’s defence Data, Jane’s Information group, Londres, 1990.

(6) « British-American TASMania, Nuclear Notebook », The Bulletin of the Atomic Scientists, novembre 1992, p. 47.

(7) André Dumoulin, « L’avènement des missiles de théâtre », Avianews international, octobre 1990.

(8) Jane’s Defence Weekly, 19 octobre 1991, p. 708.

(9) Cf. Keith F. Mordoff, « NATO Defense Ministers Affirm Need For Coventional Weapons Upgrades », Aviation Week and Space Technology, 7 décembre 1987 ; « NATO’s Conventional Defense Improvement Initiative – A new approach to an old challenge », NATO Sixteen Nations, juillet 1986.

(10) Nouvelles atlantiques, no 1990, Agence Europe, Bruxelles, 10 février 1988, p. 2.

(11) Cf. Martin Streetly, « USAFE strike capability after INF », Jane’s Defence Weekly, 20 août 1988.

(12) David Fouquet, « TASM poses new political problems », Jane’s Defence Weekly, 24 juin 1989, p. 1309.

(13) André Dumoulin, « Nucléaire : la Belgique aux premières loges », Le Vif/L’Express, 4 mai 1990.

(14) Pour davantage de détails, voir : Hans Binnendijk, « NATO’s nuclear modernization dilemma », Survival, no 3-4 IISS, mars-avril 1989, p. 137 et suiv. ; Catherine M. Kelleher, « The debate over the modernization of NATO’s short range nuclear missiles », Sipri Yearbook, 1990.

(15) Marcel Scotto, « Les questions conflictuelles sont renvoyées à plus tard », Le Monde, 22 avril 1989 ; Pierre Lefevre, « Missiles à moderniser : l’OTAN suspend son élan », Le Soir, 21 avril 1989 ; Ronald D. Asmus, « West Germany faces nuclear modernization », Survival, novembre-décembre 1988, p. 499 et suiv. ; Günther Nonnenmacher, « Nervosité atlantique. Des malentendus persistent au sein de l’OTAN », Frankfurter Allgemeine Zeitung für Deutschland, 25 février 1988 ; Nick Fiorenza, « Modernisation nucléaire. Le dilemme de l’OTAN », Avianews International, mars 1989, p. 24-25.

(16) Catherine M. Kelleher, « The debate over the modernization of NATO’s short-ranger nuclear missiles », art. cité ; Sir Hugh Beach, « The case for the third zero », The Bulletin of the Atomic Scientists, décembre 1989, p. 14-15 ; Sergei Kortunov, « Negotiating on nuclear weapons in Europe », Survival, no 1, IISS, janvier-février 1991, p. 45 et suiv. ; Pavel Payev et coll., « Is a Third Zero Attaignable? », International Affairs, avril 1990, p. 3 et suiv.

(17) Pour la complexité de la vérification : Owen Greene et Patricia M. Lewis, « Tactical Nuclear Weapons: Reductions, Control and Verified Dismantlement », Verification Report 92, p. 61 et 70 ; William D. Bajusz et Lisa D. Shaw, « The forthcoming “SNF negotiations” », Survival, no 4, IISS, juillet-août 1990, p. 342 et suiv.

(18) Jesse James, « Tactical Nuclear Modernization-The NATO Decision That Won’t Go Away », Arms Control Today, décembre 1988, p. 19 et suiv. ; Hans Binnendijk, « NATO’s nuclear modernization dilemma », art. cité ; Daniel Colard, « Le débat atlantique sur les SRNF : modernisation et/ou négociations ? », Arès, Université de Grenoble, 1989, p. 232 et suiv. ; Dan Plesch, « NATO’s New Nuclear Weapons », Basic Report no 1, The British-American Security Information Council, janvier 1988 ; Jeffrey Record et David B. Rivkin Jr, « Defending post-INF Europe », Foreign Affairs, printemps 1988, p. 735 et suiv. ; Leon V. Sigal, « The Case For Eliminating Battlefield Nuclear Weapons », Arms Control Today, septembre 1989, p. 15 et suiv.


André Dumoulin

areion24.news