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samedi 26 septembre 2026

Sommet Xi Jinping/Donald Trump : la Chine gagnante sur le temps long

 

Reçu en grand pompe à Washington par son homologue Donald Trump, le président chinois Xi Jinping est rentré vendredi à Pékin gagnant de ce sommet entre les dirigeants des deux superpuissances de la planète. Sans rien lâcher à son rival, il a obtenu la reconduction de la trêve commerciale jusqu’en janvier, la Chine obtenant de la sorte un temps précieux pour poursuivre sa montée en puissance à bas bruits.

Donald Trump n’a pas lésiné sur les moyens pour mettre en avant sa « relation personnelle particulière » avec Xi Jinping qu’il a abondamment flattée, allant jusqu’à l’accueillir en personne au bas de la passerelle de son avion sur la base aérienne d’Andrews, rompant ainsi avec six décennies de protocole. Jamais depuis 1962 un président américain n’avait fait ce geste à l’égard d’un dignitaire politique étranger. Geste d’autant plus frappant que Xi n’avait pas accueilli Trump à l’aéroport de Pékin lors de sa visite d’État en Chine en mai dernier.

En 1962, le président John F. Kennedy avait accueilli en personne plusieurs chefs d’État étrangers dans les aéroports de la région de Washington, dont le président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Plus récemment, le président George W. Bush avait accueilli le pape Benoît XVI à Andrews en 2008 et le président Obama y avait accueilli le pape François en 2015.

L’accueil réservé à Trump rappelait une autre situation inhabituelle, lorsqu’il avait personnellement accueilli un autre autocrate, le président russe Vladimir Poutine, en Alaska l’année dernière.

Un peu plus tard jeudi, à Washington, l’armée de l’air américaine s’est manifesté lorsqu’un bombardier B-2 — l’avion de combat qui avait frappé des sites nucléaires iraniens l’année dernière — et quatre avions de chasse F-22 ont survolé dans un bruit assourdissant la Maison Blanche pendant la cérémonie d’accueil.

Ce n’était là que le début d’une journée remarquable qui a culminé avec un dîner d’État auquel ont assisté de nombreux membres de l’élite économique américaine au cours duquel le 47è président américain a fêté le dirigeant du pays devenu le principal rival géopolitique des États-Unis. Posture étrange envers le chef du Parti communiste chinois alors même que son Parti républicain met en garde contre un fléau socialiste imminent si les démocrates remportaient le contrôle du Congrès lors des élections de mi-mandat de novembre.

Beaucoup de flatteries, peu de substance

Les déclarations liminaires des deux dirigeants n’ont réservé que peu de surprises. Trump s’est vanté du fait que les deux nations avaient réalisé des « progrès considérables » sur des questions telles que le commerce, même si les responsables américains et chinois n’ont fait que repousser une crise potentielle en prolongeant de deux mois, jusqu’en janvier, la trêve dans leur guerre commerciale. Déclarant que la Chine et les États-Unis devaient « coexister en paix, » Xi Jinping, arborant son sourire habituel affable mais figé, a affirmé que les superpuissances devaient « s’en tenir à la ligne de non-conflit et de non-confrontation. »

Le seul véritable résultat concert de ce sommet aura été la reconduction de la trêve commerciale entre les deux géants jusqu’à janvier annoncée par le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent avant même le sommet.

« Ce sera un sommet qui mettra tout le monde de bonne humeur, car aucun des deux dirigeants n’envisage une guerre commerciale, » avait prédit Joerg Wuttke, associé au sein du cabinet de conseil international DGA Group et ancien président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, lors d’une table ronde organisée mercredi à Shanghai. Il avait anticipé une baisse de « certains droits de douane dans des domaines ciblés » et une tentative de parvenir à « une sorte d’accord » sur l’intelligence artificielle.

La seule autre nouvelle concrète a été l’annonce par Xi Jinping que la Chine enverrait prochainement deux pandas géants — baptisés Ping Ping et Fu Shuang — au zoo d’Atlanta, illustrant ainsi la « diplomatie du panda, » une tradition de longue date qui avait brièvement souffert sous l’administration Biden, lorsque les relations sino-américaines avaient atteint leur niveau le plus bas depuis quatre décennies.

Quand Donald Trump se trompe lourdement sur la personnalité de Xi Jinping

Donald Trump semble tout ignorer de la personnalité de Xi Jinping pour qui les prétendues relations personnelles n’ont que peu ou pas d’importance. Pour Jonathan Czin, titulaire de la chaire Michael H. Armacost en études de politique étrangère à la Brookings Institution, c’est même en réalité tout l’inverse de ce que pourrait penser Donald Trump.

« Xi Jinping accorde très peu d’importance aux relations personnelles », dit-il. « Ça n’est pas un sentimental. En témoigne la façon dont il gère sa politique intérieure… Rappelez-vous que, plus tôt cette année, il a écarté du pouvoir le général Zhang Youxia, plus haut commandant de l’armée et surtout connaissance de longue date. Leur relation remontait même jusqu’à leurs pères respectifs ! Si le président chinois est capable de traiter un proche comme un mouchoir jetable, cela nous donne une idée de son approche face à son principal rival géopolitique. Surtout quand on sait que l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, a été une épine dans le pied de la Chine depuis une décennie, » souligne cet ancien membre du Senior Analytic Service de la CIA et ex-directeur de la Chine au Conseil de sécurité nationale sous l’administration Biden (2021-2023) est un fin connaisseur du président chinois.

En réalité, ces deux journées de mimiques cachaient mal le fait que le président chinois possède désormais quasiment toutes les cartes dans ce jeu de dupes entre la Chine et les États-Unis, éternels rivaux depuis des décennies et promis à le rester pour les décennies à venir.

Il venait à Washington avec pour seul objectif de gagner du temps dans cet affrontement où la posture aussi imprévisible que souvent grotesque de son interlocuteur sert inlassablement les intérêts bien compris de la Chine depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. Objectif réussi.

Depuis, pour le plus grand bénéfice de Pékin, les principales cibles du président américain ont étrangement été les alliés de l’Amérique : l’Europe désignée comme un continent en perdition sur le plan idéologique, le Japon qui s’interroge sur la solidité de ses accords de défense avec les États-Unis, la Corée du Sud qui a vu l’engagement militaire américain fondre comme neige au soleil et enfin Taïwan, plus que jamais inquiet quant à un lâchage américain en cas d’hostilités ouvertes avec la Chine.

La guerre avec l’Iran déclenchée par Donald Trump conjointement avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, décrite à son origine le 28 février dernier par le président américain comme une « simple balade » de quelques jours, en est à son septième mois avec pour résultats d’avoir profondément réduit les stocks d’armes et de munitions de l’armée américaine et semé le chaos économique à travers la planète depuis la fermeture du détroit d’Ormuz.

Ajoutons à cela un autre levier politique majeur pour la Chine que constitue l’exploitation quasi-hégémonique de ses gisements des terres rares et de son raffinage, ces éléments étant essentiels de la révolution industrielle en cours. Pékin a plusieurs fois agité la menace d’en interrompre les livraisons à l’Occident avec les conséquences désastreuses que cela provoquerait. Le Japon en est actuellement déjà la cible en raison de son réarmement en cours face aux menaces géopolitiques inédites qui ont mis en lumière ses fragilités.

Derrière les paravents et les images, le dossier explosif de Taïwan

Pour Sarah Beran, une ancienne diplomate américaine de haut rang qui a coordonné les rencontres entre les présidents américains et Xi Jinping, citée vendredi par le Financial Times, ce sommet se distinguait davantage par son aspect médiatique que par son contenu.

« Pour Pékin, le véritable résultat de ce sommet ne figurera pas dans une fiche d’information, mais dans les photos montrant un faste sans précédent, » a-t-elle déclaré. « Il existe un réel déséquilibre entre le manque de progrès sur les questions qui tiennent à cœur aux États-Unis et le faste et le cérémonial […] L’existence de canaux de communication efficaces entre les dirigeants est une bonne chose, mais ce décalage lors du sommet représente une occasion manquée pour Washington, » a-t-elle estimé.

Le quotidien britannique souligne qu’au Capitole, même certains républicains qui soutiennent habituellement Trump se sont montrés mal à l’aise face à cette complicité et à cet engagement envers l’homme fort de la Chine, qui allaient bien au-delà de ce que les détracteurs du Parti républicain qualifiaient de « diplomatie zombie » sous Joe Biden.

« Le président Xi est l’un des meilleurs menteurs que je n’aie jamais vus. Il a appris à mentir avant même d’apprendre à parler […] Si vous tendez l’autre joue, ils vous poignarderont dans le cou, » a ainsi déclaré le sénateur républicain John Kennedy aux journalistes cité par le Financial Times.

Mais derrière les paravents, Xi Jinping n’a pas manqué d’enfoncer le clou sur un dossier éruptif entre Washington et Pékin qui est devenu une véritable obsession pour le secrétaire général du Parti communiste chinois : Taïwan.

Xi Jinping y a d’ailleurs fait clairement allusion dans ses déclarations. « Nous ne devons pas éviter d’évoquer la concurrence, mais celle-ci doit être saine et rester dans des limites raisonnables, » a-t-il souligné, insistant sur la nécessité d’une « stabilité stratégique constructive. »

La Chine, a-t-il insisté, espère que les États-Unis maintiendront une « position correcte » consistant à s’opposer à l’indépendance de Taïwan, exhortant son homologue à traiter la question taïwanaise « avec prudence, » pour éviter « un conflit » ou « une confrontation. » Des termes soigneusement choisis pour laisser planer la menace d’une guerre sino-américaine dont on peut penser que Donald Trump ne peut guère l’imaginer au vu de l’échec cuisant qu’il a subi en Iran.

Également sous-entendu : que Washington s’abstienne dorénavant de livrer des armes à Taïwan, avec pour premier geste attendu le gel ou l’annulation d’un contrat de 14 milliards de dollars américaines pour Taïwan déjà entériné fin 2025 par le Congrès américain mais auquel Donald Trump n’a depuis jamais donné suite.

Désormais, il suffit pour Pékin d’attendre d’autres erreurs de l’Amérique

De tout cela résulte que Xi Jinping, clairement en position de force, s’est déplacé à Pékin sans en attendre autre chose que d’attendre d’autres faux pas ou décisions irrationnelles de Donald Trump grâce à la poursuite du dialogue avec lui.

« Les Chinois ont obtenu une grande partie de ce qu’ils voulaient lors du sommet de mai, et ils n’ont pas eu l’impression de devoir faire trop de concessions ; ils abordent donc cette réunion en pleine confiance, » a déclaré dans les colonnes de Politico Zack Cooper, qui a occupé des postes à responsabilité au sein du ministère de la Défense et du Conseil national de sécurité, où il était chargé des questions asiatiques sous l’administration de George W. Bush.

« Pékin peut tirer un résultat important de ce sommet même en l’absence de résultats concrets majeurs : le maintien de la retenue concernant les ventes d’armes à Taïwan, » estime Craig Singleton, ancien responsable de la sécurité nationale doté d’une grande expertise en matière de relations sino-américaines, cité lui aussi par Politico. Pékin considère que le maintien du dialogue avec Trump « constitue un moyen de pression sur le calendrier de ces ventes, » a-t-il ajouté.

À la veille du sommet, l’ambassadeur de Chine aux États-Unis avait mis les choses au clair et averti que Taïwan et les droits humains constituaient pour la Chine des « lignes rouges » à ne pas franchir.

« La souveraineté, la sécurité et les intérêts de la Chine en matière de développement ne peuvent être bafoués, et quatre lignes rouges — la question de Taïwan, la démocratie et les droits de l’homme, les voies et les systèmes de développement, ainsi que les droits au développement — ne peuvent être remises en cause, » avait écrit l’ambassadeur Xie Feng dans le Quotidien du Peuple, l’organe officiel du Parti communiste.

Jeudi matin, des centaines de militants des droits humains avaient néanmoins défilé dans les rues de Washington pour protester contre la visite de Xi Jinping et sa politique répressive à l’égard des dissidents. Des associations de défense des droits humains ont exhorté Donald Trump à mettre en lumière les violations présumées des droits de l’homme à l’encontre des minorités ethniques, accusations que la Chine nie systématiquement.

Les bénéfices pour Pékin d’un Occident qui met en place ses propres faiblesses

Des manifestants de Hong Kong, Ouïghours, Tibétains et Chinois ont commencé leur marche depuis l’ambassade de Chine et se sont rassemblés à Franklin Park, à quelques pâtés de maisons de la Maison Blanche, tenus à distance par un service d’ordre musclé de la police américaine. À proximité, des partisans chinois portaient des casquettes rouges et agitaient le drapeau national.

Pour Howard Zhang, Membre du conseil d’administration de UK-China Transparency, rédacteur en chef du blog « SOAS China » et ancien directeur de la chaîne chinoise de la BBC, ce sommet en tant que tel est de peu d’importance, l’essentiel pour Pékin étant la poursuite de la montée en puissance de la Chine qu’autorise les erreurs accumulées par les États-Unis et de leur président Donald Trump.

« Oubliez le sommet Trump-Xi : la véritable histoire de la Chine, c’est ce qu’on vous autorise à voir. Alors que le monde regarde Xi serrer la main de Trump, ce qui importe vraiment, c’est de voir à quel point Pékin réussit à contrôler ce qui est diffusé, » explique-t-il le 23 septembre sur son blog d’informations sur la Chine Howard’s China Watch.

Né dans la Chine de Mao, Howard Zhang s’appuie sur son expérience personnelle et sur les sources d’informations ouvertes (OSINT) pour décrypter le langage du Parti et comprendre ce que signifient les déclarations — et les silences — de Pékin.

« Le monde a les yeux rivés sur le sommet Xi-Trump et certains ont peut-être remarqué le limogeage de deux généraux chinois de haut rang. Mais pour moi, ce qui importe davantage, c’est de voir avec quelle efficacité Pékin contrôle ce que le monde voit, et le peu d’attention que nous portons à la Chine qui se dessine derrière ce spectacle, » écrit-il.

« À l’instar des aveugles et de l’éléphant, nous risquons de ne pas voir l’animal qui se tient devant nous. L’histoire dans son ensemble n’est plus, du moins pour moi, simplement une énième purge ou une prise de pouvoir, ni celle d’un gangster se faisant passer pour un homme d’État. Il ne s’agit pas seulement de la manière dont Xi a complètement assujetti le Parti communiste chinois, mais aussi de la façon dont sa « nouvelle ère » a pris une forme institutionnelle, et dont le système de guerre de l’information de Pékin nous incite à confondre une dictature paralysée avec un État discipliné et stratégiquement sûr de lui, » ajoute-t-il.

Soulignant que l’Occident a lui-même mis en place ses propres faiblesses qu’illustre Donald Trump dans sa complaisance à l’égard de Xi Jinping, l’auteur ajoute : « Pékin n’a pas créé ces faiblesses ; il exploite des conditions que nous avons nous-mêmes créées, » dont l’un des résultats les plus frappants aura été que, selon le dernier sondage de l’institut américain Pew, la Chine est, pour la première fois, perçue aujourd’hui plus favorablement que les États-Unis par l’opinion internationale.

« L’opinion mondiale ne peut se réduire à de la propagande. Mais cette tendance devrait nous inquiéter […] Trump, les deux poids deux mesures de l’Occident et la polarisation. La conclusion qui s’impose est que les discours chinois trouvent un terrain fertile tandis que les démocraties libérales sapent leur propre crédibilité. Pékin n’a pas besoin de fabriquer de l’anti-américanisme. Il l’identifie, le valide et associe la Chine au bon côté de l’histoire, » conclut-il.

Nul doute à ce sujet que l’image flatteuse donnée par Donald Trump de Xi Jinping sera abondamment exploitée par les médias d’État chinois pour conforter encore son aura auprès de la population chinoise à l’approche du XXIe Congrès du Parti en octobre 2027 lors duquel ce dernier entend bien rester le commandant suprême et incontesté aux commandes de son pays.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com