Le 18è sommet annuel des BRICS s’est achevé dimanche 13 septembre à New Delhi avec pour principal résultat tangible la volonté affichée par le président chinois Xi Jinping et le Premier ministre indien Narendra Modi de trouver un terrain d’entente pour mettre fin à une ère de relations glaciales entre les deux géants asiatiques, sur fond de tensions géopolitiques inédites.
Le groupe informel quelque peu hétéroclite des BRICS, créé en 2009 avec pour objectif fondateur pour Pékin et Moscou de transformer en leur faveur un ordre mondial dominé par les États-Unis, rassemblait à l’origine la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud. Il s’est depuis élargi pour inclure l’Iran, l’Indonésie, l’Égypte, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis pour devenir BRICS+.
Les dix pays membres des BRICS+ représentent près de la moitié de la population mondiale et plus de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat — soit davantage que le G7, le club des grandes puissances occidentales. Le groupe se veut le porte-voix du « Sud global » et réclame une réforme de la gouvernance mondiale, jugée trop favorable aux pays riches.
La poignée de main entre les deux dirigeants aura fait le tour du monde : elle a duré 23 secondes, mais sans que Modi ne lui donne l’accolade, comme il le fait généralement lorsqu’il accueille ses hôtes. Elle illustre le fait qu’une page est peut-être en train d’être tournée sur des décennies de tensions et violences le long de la frontière commune entre la Chine et l’Inde, bien que la rivalité entre les deux géants asiatiques demeure inscrite pour longtemps dans leur histoire commune.
Ce voyage à New Delhi était le premier en Inde de Xi Jinping depuis un affrontement meurtrier survenu en 2020 dans une région frontalière contestée qui avait coûté la vie à 20 soldats indiens et à quatre soldats chinois, selon Delhi et Pékin. Le dégel dans les relations entre les deux rivaux historiques a commencé en octobre 2024, lorsque l’Inde et la Chine sont parvenues à un accord sur les modalités de patrouille le long de leur frontière himalayenne, théâtre de tensions récurrentes depuis un conflit territorial meurtrier dans l’Himalaya en 1962.
Mais si les deux hommes n’ont pas ménagé les sourires, le président chinois n’est resté sur le sol indien que moins de douze heures, brillant par son absence au dîner officiel. Ils ont souligné que « les divergences ne devaient pas se transformer en conflits » et qu’il était nécessaire de répondre aux préoccupations liées au commerce et aux problèmes de chaîne d’approvisionnement.
Le Premier ministre indien a précisé que les deux parties devaient être guidées par « le respect mutuel, la prise en compte des sensibilités de l’autre et l’intérêt mutuel, » et que « la paix et la tranquillité dans les zones frontalières restaient une base essentielle pour la poursuite du développement des relations bilatérales. » Selon un communiqué du gouvernement indien, Modi et Xi « ont réaffirmé que les deux pays devaient adopter une perspective stratégique et à long terme concernant leurs relations, » termes qui n’ont pas été repris par les médias d’État chinois.
Chine-Inde : entre langue de bois et réalités, la route est longue
Le dirigeant chinois a quant à lui ajouté que les deux pays devaient prôner « un monde multipolaire équitable et ordonné, ainsi qu’une forme de mondialisation économique inclusive et mutuellement bénéfique, » des termes vagues habituels dans la phraséologie du maître de la Chine communiste, qui n’engagent à rien.
Narendra Modi et Xi Jinping s’étaient rencontrés pour la dernière fois en 2025 dans la ville chinoise de Tianjin, en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), peu après que le président américain Donald Trump eut imposé des droits de douane de 50 % sur les produits indiens en guise de sanction pour les achats de pétrole russe effectués par New Delhi.
Les deux dirigeants avaient alors – tout comme samedi dans la capitale indienne – salué « les progrès constants » réalisés dans leurs relations bilatérales, alors qu’ils cherchaient à diversifier leurs relations commerciales face à l’imprévisibilité de Trump.
Mais entre langue de bois et réalités sur le terrain, la rivalité sino-indienne est telle qu’il faut prendre ces déclarations d’intention avec prudence. Côté chinois, la volonté affichée d’apaisement avec son voisin est essentiellement motivée par la recherche jugée prioritaire pour Pékin d’un semblant d’unité en Asie contre la politique erratique et turbulente des États-Unis, la Chine souhaitant en profiter pour tenter de se présenter en pôle de paix et de stabilité.
« Je dis toujours qu’il faut faire confiance, mais vérifier d’abord, » a expliqué Anil Trigunayat, diplomate indien chevronné et ancien ambassadeur, cité par la BBC. « La balle est dans le camp de la Chine, » juge Harsh V. Pant, vice-président du groupe de réflexion Observer Research Foundation. « Le déficit de confiance vis-à-vis de la Chine étant si important, celle-ci doit démontrer qu’elle accorde de l’importance à ses relations avec l’Inde… en acceptant de répondre à certaines préoccupations de longue date de l’Inde en matière d’économie et de commerce, » notamment en s’attaquant au déficit commercial abyssal et en garantissant un meilleur accès au marché pour les produits indiens, souligne-t-il dimanche dans les colonnes du Nikkei Asia.
« Je ne suis pas quelqu’un de très optimiste, » souligne de son côté Namrata Hasija, chercheuse au Centre for China Analysis and Strategy basé à New Delhi, au Nikkei Asia avant la rencontre. « En réalité, je vais demander ce qui a changé depuis [l’affrontement frontalier] de 2020 ? Les Chinois ont-ils renoncé à leurs revendications sur [l’État indien de] l’Arunachal Pradesh, [le territoire fédéral du] Ladakh, ainsi que sur certaines parties de l’Himachal Pradesh et de l’Uttarakhand ? Non, » ajoute-t-elle dans le même journal japonais.
La Chine propose ses modèles IA en open source, mais est-ce un vrai partage ?
Xi Jinping a plaidé en faveur de nouvelles « initiatives » en matière d’IA « pour éclairer la voie vers une prospérité partagée, » selon l’agence de presse d’État chinoise Xinhua, alors que Pékin cherche à promouvoir ses modèles d’IA développés localement dans les pays en développement.
La Chine, contrairement aux États-Unis, prendra l’initiative de créer une « zone BRICS d’IA open source » afin de promouvoir la coopération sur les grands modèles linguistiques, la formation en IA et un écosystème d’IA ouvert, a ajouté le président chinois, sans toutefois en préciser les modalités précises.
Il a également proposé un partenariat autour d’une zone économique spéciale des BRICS et a indiqué que la Chine accueillerait l’année prochaine un forum des BRICS sur le commerce des services afin de renforcer les liens commerciaux et l’investissement.
Vladimir Poutine, qui faisait sa première apparition en personne à un sommet des BRICS hors de Russie depuis l’invasion de l’Ukraine par Moscou en février 2022, a soutenu les appels en faveur d’un nouvel ordre mondial orienté vers le sud et l’est et a attaqué ceux qui « ne veulent pas accepter la réalité changeante et tentent de contenir par tous les moyens possibles des concurrents en pleine ascension. »
L’autre principal succès de ce sommet a été l’adoption d’une déclaration commune exprimant une « profonde inquiétude » face à l’escalade continue des tensions au Moyen-Orient et appelant à faire preuve d’une retenue maximale.
Narendra Modi a cependant tenu à mettre les choses au point en se montrant réticent à présenter le BRICS comme un bloc anti-occidental, déclarant lors du sommet que le groupe n’était dirigé « contre personne, » une distinction importante pour Delhi qui souhaite préserver ses relations avec des nations en désaccord les unes avec les autres.
Parmi les autres participants figuraient le président iranien Masoud Pezeshkian, le prince héritier d’Abou Dhabi cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, et le président sud-africain Cyril Ramaphosa. Ces dirigeants ne sont guère des alliés naturels. Ils ont un passé marqué par des conflits frontaliers, voire des affrontements militaires.
Outre les conflits frontaliers récurrents sino-indiens, l’Iran et les Émirats arabes unis se sont retrouvés dans des camps opposés de la guerre au Moyen-Orient, Téhéran ayant lancé missiles et drones contre son homologue membre du BRICS.
Le fait que l’Inde ait réussi à réunir ces dirigeants en personne peut paraître comme un exploit en soi et témoigne de son rayonnement diplomatique. Ce week-end a également offert aux participants une occasion de réévaluer leurs relations à la lumière de la guerre en Iran.
Un succès en demi-teinte pour la diplomatie indienne
« Le simple fait que les dirigeants du BRICS se réunissent est très important à un moment où le monde est si instable et où le multilatéralisme est confronté à de grands défis, » a ainsi déclaré au Financial Times le ministre brésilien des Affaires étrangères, Mauro Vieira, qui représentait le président Luiz Inácio Lula da Silva lors de la réunion. Fait exceptionnel, « pratiquement tous les chefs d’État du BRICS sont présents. »
Pour autant, s’entendre sur ce à quoi devrait ressembler un nouvel ordre mondial et parvenir à des résultats clairs et concrets s’est avéré une tâche bien plus ardue, et cette tension résultant d’une mission quasi-impossible a marqué le sommet de ce week-end.
« Certains pays du groupe aimeraient qu’il devienne anti-occidental, mais ce n’est pas le cas, » souligne encore l’ancien ambassadeur Anil Trigunayat, cité par la BBC. L’Inde, a-t-il ajouté, a réussi à promouvoir « une autonomie stratégique en temps de guerre » et à mettre en place des initiatives visant à « renforcer la collaboration entre les membres. »
Le sommet a néanmoins réussi à accoucher d’une déclaration commune de 45 pages alors que les divisions entre les membres ont rarement été aussi flagrantes. Concernant la guerre au Moyen-Orient, la déclaration appelle à « un maximum de retenue, » condamne les « attaques contre les infrastructures civiles et les installations nucléaires pacifiques, » mais n’attribue aucune responsabilité.
Si la « Déclaration de New Delhi » a été adoptée le premier jour du sommet, ce qui frappe est ce qu’elle ne dit pas. Si elle réitère son soutien à une solution à deux États (Israël et la Palestine) et s’oppose au déplacement forcé des Palestiniens ou à toute action susceptible de « légitimer ou de prolonger l’occupation, » s’inscrivant là soigneusement dans le cadre des résolutions existantes de l’ONU, elle ne fait aucune mention de la guerre menée par la Russie en Ukraine, ce qui marque une rupture par rapport aux précédentes déclarations du BRICS.
À deux reprises cette année, les réunions entre les ministres du BRICS n’avaient pas abouti à une déclaration commune. Un consensus a donc été trouvé à New Delhi, mais en contournant les questions sur lesquelles les membres sont en profond désaccord, sans apporter de solutions.
La même prudence s’observe en matière de commerce. Elle fait état de préoccupations concernant « la hausse aveugle des droits de douane » et condamne les sanctions unilatérales, mais s’abstient de nommer les États-Unis.
Une frustration grandissante face au « trumpisme »
Plusieurs membres du BRICS auraient hésité à s’attirer les foudres du président Donald Trump, celui-ci ayant précédemment qualifié d’« anti-américaines » les propositions du groupe, notamment celle visant à relier les monnaies numériques des banques centrales pour le commerce transfrontalier.
« Ne mentionner aucun pays par son nom, même en condamnant le conflit au Moyen-Orient, porte la marque de fabrique de l’Inde, » explique Praveen Donthi, analyste senior à l’International Crisis Group, cité par la BBC.
Il reste que la tonalité générale de ce document exprime une frustration croissante des pays membres à l’égard de la politique menée par les États-Unis et leur président Donald Trump en matière de droits de douane et de représailles économiques.
« Ce que vous observez ce week-end à Delhi, lors du sommet des BRICS […] c’est une frustration grandissante face au “trumpisme,” » a souligné Ashok Malik, responsable de l’Inde au sein du cabinet de conseil Asia Group. « Les BRICS ne constituent ni un bloc politique ni une organisation commerciale, mais cette déclaration […] est ce qui se rapproche le plus d’une prise de position politique commune de la part des BRICS. Et dans un certain sens, le “trumpisme” l’a bien cherché, » a-t-il ajouté, cité par le Financial Times dimanche.
La Chine, qui sera l’hôte du prochain sommet en 2027, considère ce bloc et d’autres groupements, tels que l’Organisation de coopération de Shanghai regroupant des pays d’Eurasie, comme des forums alternatifs permettant de redéfinir l’ordre mondial, de réduire l’influence américaine et d’asseoir son leadership dans des domaines technologiques tels que l’intelligence artificielle.
« Les BRICS constitue une plateforme essentielle pour la coordination entre la Chine et d’autres pays du Sud, » affirme Zhao Minghao, professeur à l’Institut d’études internationales de l’université Fudan à Shanghai, cité par le Financial Times.
Ce sommet a par ailleurs offert une plateforme pour des rencontres qui semblaient difficilement imaginables il y a encore quelques mois. L’Iranien Pezeshkian et le prince héritier d’Abou Dhabi se sont entretenus en tête-à-tête – la rencontre au plus haut niveau entre les deux pays depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
Ce week-end a offert à Téhéran l’occasion de montrer qu’il n’est pas seul face aux attaques militaires et aux pressions économiques exercées par les États-Unis et Israël. Il a aussi montré que les BRICS peuvent créer un espace permettant à des rivaux de dialoguer et de manœuvrer en dehors des institutions dominées par l’Occident.
Chilamkuri Raja Mohan, professeur invité à l’Institut d’études sud-asiatiques de Singapour, lui aussi cité par le Financial Times, a estimé que la principale réussite du sommet de New Delhi était d’avoir souligné qu’ « un monde plus fragmenté nécessite davantage, et non moins, de coopération concrète entre les grandes nations. » « L’accent est mis sur la réforme de l’ordre international, et non sur sa destruction, » a-t-il ajouté.
La question la plus épineuse demeure néanmoins intacte : savoir ce qui va se passer ensuite lors du prochain à Pékin en 2027. S’il est clair que les membres s’accordent à dire qu’ils ont plus que jamais besoin d’un nouvel ordre mondial, déterminer ce qui devrait exactement le remplacer et comment y parvenir est une question bien plus difficile à trancher.
Pierre-Antoine Donnet