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lundi 7 septembre 2026

Océan Indien : la guerre des appartenances

 

Alors que l’océan Indien demeure l’un des rares théâtres où les équilibres restent largement ouverts, ses iles stratégiques et ses routes énergétiques cruciales sont aujourd’hui au cœur d’une compétition stratégique inédite. Cette « guerre des appartenances », où s’affrontent les infrastructures et les récits des grandes puissances, prépare une partie des équilibres du siècle à venir. Face aux ambitions de ces dernières, la France doit prendre conscience que sa présence historique dans la région n’est plus seulement une périphérie, mais probablement un pilier majeur de sa puissance future.

Pendant longtemps, la mer a semblé disparaitre de notre horizon stratégique. Les chaines d’approvisionnement s’étendaient à l’échelle de la planète. Les données circulaient à la vitesse de la lumière. La mondialisation donnait l’impression d’avoir affranchi les sociétés des contraintes géographiques qui avaient structuré l’histoire des puissances. L’illusion n’aura duré qu’un temps.

Quelques drones houthistes ont suffi à désorganiser l’une des principales routes commerciales mondiales. Quelques kilomètres de mer dans le détroit d’Ormuz continuent de retenir l’attention des marchés énergétiques. En mer de Chine méridionale, Pékin transforme progressivement un espace maritime en projet politique. Dans le canal du Mozambique, infrastructures, ressources énergétiques et rivalités de puissance dessinent déjà les contours d’une compétition appelée à s’intensifier.

Ces crises semblent distinctes ; elles racontent pourtant la même histoire. La mondialisation n’a pas effacé la géographie ; elle a renforcé notre dépendance à son égard. La mer redevient ainsi ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être : un espace de circulation, de richesse et de puissance. Une question demeure pourtant largement sous-estimée : pourquoi l’océan Indien concentre-t-il aujourd’hui autant d’attentions ?

Routes énergétiques du Golfe, axes commerciaux reliant l’Europe à l’Asie, câbles sous-marins, ressources offshore, espaces insulaires au cœur des rivalités de puissance : peu de régions cumulent à ce point les vulnérabilités et les opportunités du XXIe siècle. Une autre raison mérite cependant d’être soulignée : l’océan Indien demeure l’un des rares espaces où les équilibres économiques, maritimes, énergétiques et géopolitiques restent encore ouverts. Une compétition s’y déploie déjà : une bataille des infrastructures, des récits et des appartenances. Dans un cet espace, la France y occupe une place singulière : alors que tous les acteurs mondiaux cherchent aujourd’hui à prendre pied dans l’océan Indien, la France y vit déjà.

Le monde redécouvre la mer

L’actualité donne souvent le sentiment d’une rupture. Les attaques houthistes en mer Rouge, les tensions récurrentes dans le détroit d’Ormuz ou les affrontements autour de la mer de Chine méridionale semblent annoncer un monde nouveau. Mais la réalité est plus simple : nous n’assistons pas à une transformation, mais à un rappel.

Les grandes puissances se sont toujours construites autour de leur capacité à contrôler les flux, à sécuriser les routes commerciales et à maitriser les espaces maritimes. L’essor du transport aérien, la révolution numérique et plusieurs décennies de mondialisation ont pu donner l’illusion d’un effacement de la géographie. Les crises récentes rappellent au contraire que la prospérité mondiale demeure suspendue à quelques détroits, quelques ports et quelques routes maritimes. La mer n’a jamais cessé d’être le cœur de la puissance ; nous avions simplement cessé de la regarder.

Toutes les mers ne jouent pourtant pas le même rôle dans ce retour du fait maritime. L’océan Indien concentre aujourd’hui une part exceptionnelle des vulnérabilités et des opportunités du XXIe siècle : les principales routes énergétiques reliant le Golfe aux économies asiatiques y transitent ; les échanges commerciaux reliant l’Europe et l’Asie le traversent ; une part essentielle des câbles sous-marins qui soutiennent l’économie numérique mondiale y converge.

Une autre caractéristique distingue cependant cet espace : contrairement à d’autres régions déjà structurées autour d’un rapport de force dominant, l’océan Indien demeure l’un des rares théâtres où les équilibres restent largement ouverts. Chine, Inde, États-Unis, Russie, États du Golfe ou encore Turquie y poursuivent simultanément leurs ambitions sans qu’aucune puissance ne soit encore parvenue à imposer durablement son ordre.

L’océan Indien n’est ainsi plus seulement un espace de circulation : il devient progressivement un espace de compétition, dans lequel se prépare une partie des équilibres du siècle à venir.


L’océan Indien, laboratoire du XXIe siècle

Les grandes puissances ne regardent pas l’océan Indien comme un espace d’avenir ; elles agissent déjà comme s’il était devenu central. La Chine en fournit l’exemple le plus visible. Depuis le lancement du projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI), les entreprises chinoises ont participé au financement, à la construction ou à l’exploitation de plus d’une centaine de projets portuaires, représentant près de 30 milliards de dollars d’investissements. De Gwadar, au Pakistan, à Hambantota, au Sri Lanka, et de Kyaukpyu, en Birmanie, à Djibouti, dans la corne de l’Afrique, une géographie de la présence chinoise se dessine progressivement le long des routes maritimes reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe.

L’Inde développe simultanément sa propre vision de l’espace indianocéanique. La doctrine SAGAR (« Security and Growth for All in the Region ») traduit une ambition claire : organiser la sécurité régionale autour de New Delhi et faire de l’océan qui porte son nom le cœur de sa profondeur stratégique.

Les États-Unis demeurent quant à eux la première puissance militaire mondiale. Leur présence régionale repose largement sur Diego Garcia, ile discrète devenue l’un des pivots essentiels de leur capacité de projection dans l’océan Indien.

La Russie emprunte une autre voie. Faute de disposer des moyens financiers chinois ou du réseau militaire américain, elle privilégie les partenariats politiques, les campagnes d’influence et les stratégies informationnelles. Madagascar apparait aujourd’hui comme l’un des principaux laboratoires de cette approche dans l’océan Indien occidental.

Enfin, les États du Golfe investissent massivement dans les infrastructures portuaires d’Afrique orientale, tandis que la Turquie étend progressivement ses réseaux diplomatiques et économiques.

Aucun de ces mouvements n’est isolé, mais traduit plutôt une même intuition : l’océan Indien devient l’un des espaces où se préparent les équilibres du XXIe siècle. Les infrastructures ne sont plus seulement des outils de développement ; elles organisent déjà les dépendances de demain.

La guerre des appartenances remplace les guerres coloniales

Les infrastructures organisent les dépendances. Les récits organisent leur acceptation. Aucune puissance ne s’impose durablement par la seule contrainte. Toute hégémonie a besoin d’une histoire capable de légitimer son action.

La condamnation universelle de la colonisation a profondément modifié le langage de la puissance. Là où les empires revendiquaient ouvertement leur expansion, les stratégies contemporaines se présentent davantage comme des réparations, des restitutions ou des rééquilibrages historiques.

La conquête n’est plus revendiquée comme telle. Elle se présente comme une réappropriation. L’enjeu ne consiste plus seulement à contrôler un espace : il s’agit désormais de convaincre que cet espace aurait toujours dû nous appartenir. Cette évolution confère à l’histoire une importance stratégique nouvelle : les mémoires deviennent des ressources de puissance ; les récits deviennent des instruments de légitimation ; les appartenances deviennent des objets de compétition. Les débats mémoriels, les revendications historiques, les réécritures du passé ou certaines campagnes d’influence ne relèvent donc pas uniquement de controverses académiques : ils préparent les conditions d’acceptation ou de contestation des présences politiques, économiques ou militaires de demain.

L’océan Indien constitue aujourd’hui l’un des principaux théâtres de cette confrontation. Derrière les ports, les câbles, les détroits ou les infrastructures, se joue une bataille plus discrète, dont la motivation est de définir qui appartient à cet espace. Autrement dit, une bataille pour déterminer qui sera considéré comme légitime pour en façonner l’avenir.

Les iles au centre du monde

Le paradoxe de l’océan Indien tient peut-être dans ses iles. Pendant deux siècles, les puissances ont pensé le monde depuis les continents. Les cartes se lisaient à travers les frontières terrestres, les masses démographiques et les espaces industriels. Le XXIe siècle pourrait réhabiliter une géopolitique que l’on croyait révolue : celle des iles.

Diego Garcia, les Andaman, les Maldives, les Chagos, les Seychelles, les Comores, Mayotte, La Réunion ou encore les iles Éparses ne sont plus de simples points dispersés sur une carte. Ces territoires commandent des routes stratégiques, des espaces maritimes immenses, des ressources potentielles et des positions militaires dont la valeur ne cesse d’augmenter. Cette montée en valeur constitue à la fois une opportunité et une vulnérabilité.

Dans des États confrontés à des fragilités économiques ou institutionnelles, la pression extérieure peut rapidement devenir déterminante. Le risque n’est pas seulement celui d’une influence accrue des grandes puissances ; il réside également dans une captation progressive des choix stratégiques, des infrastructures ou des ressources. Les iles apparaissent ainsi comme les chrysalides d’un monde en transformation. Leur taille demeure inchangée, tandis que leur valeur stratégique se métamorphose.

Cette évolution est particulièrement visible dans l’océan Indien occidental. Le canal du Mozambique concentre déjà une part croissante des enjeux énergétiques, maritimes et sécuritaires de la région. Les découvertes gazières d’Afrique orientale, l’intensification des routes commerciales et la multiplication des stratégies d’influence y dessinent les contours d’une rivalité appelée à s’approfondir. Les infrastructures se développent ; les influences se déploient ; les récits se construisent ; les appartenances se contestent. L’océan Indien n’est plus seulement un espace de circulation : il devient progressivement un espace de réappropriation.

La France, une puissance indianocéanique qui s’ignore

La plupart des puissances présentes dans l’océan Indien cherchent aujourd’hui à y renforcer leur position. Alors que la Chine y construit des infrastructures, l’Inde y affirme son leadership régional, et les États-Unis y maintiennent leur capacité de projection, tandis que la Russie tente d’y conquérir de nouvelles influences. La France occupe une position différente : par l’étendue de ses territoires, de sa population, de ses forces armées et de son domaine maritime, elle est déjà l’une des principales puissances de la région. Mayotte, La Réunion, les iles Éparses ou les Terres australes et antarctiques françaises lui confèrent une continuité territoriale qu’aucune autre puissance européenne ne possède. Cette réalité demeure pourtant insuffisamment pensée. En effet, l’océan Indien continue souvent d’être regardé depuis Paris comme une périphérie. Il pourrait pourtant devenir l’un des centres de gravité de la puissance française au XXIe siècle, car la véritable singularité de la France ne réside pas dans sa capacité à projeter sa puissance dans l’océan Indien, mais dans le fait qu’elle appartient déjà à cet espace.

La bataille a déjà commencé

Cette singularité française constitue un avantage, mais pas une garantie. Les grandes puissances ont compris la valeur croissante de l’océan Indien, comme l’indiquent la multiplication des infrastructures et l’augmentation des investissements étrangers. Les stratégies d’influence s’intensifient : la Chine finance des ports, l’Inde consolide son environnement stratégique, les États-Unis sécurisent leurs positions et la Russie investit les récits, les réseaux d’influence et les fractures mémorielles.

Madagascar occupe une place particulière dans cette compétition. Par sa situation géographique à l’entrée du canal du Mozambique, son poids démographique et sa position au cœur de l’océan Indien occidental, la « grande ile » constitue l’un des principaux pivots de l’équilibre régional. Laisser d’autres puissances structurer seules cet espace reviendrait à accepter un recul progressif de l’influence française dans l’une des régions appelées à gagner le plus en importance au cours des prochaines décennies. Les pièces sont déjà sur l’échiquier. La compétition ne se prépare plus. Elle est engagée.

Une autre idée de la puissance

L’intérêt de la France dans l’océan Indien ne peut cependant se réduire à une logique de rivalité. L’une des évolutions les plus intéressantes observées ces dernières années concerne précisément les Forces armées dans la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI). Celles-ci dessinent progressivement une conception de la puissance adaptée aux réalités insulaires du XXIe siècle, soit une puissance capable de combattre, de secourir et de protéger.

Les interventions menées après les cyclones ayant frappé Madagascar, les coopérations développées en matière de sécurité maritime, les actions conduites dans le domaine sanitaire ou alimentaire témoignent déjà de cette évolution. Peu d’acteurs disposent aujourd’hui d’une telle capacité à relier sécurité, assistance humanitaire, stabilité régionale et coopération.

Une réalité apparait alors : les iles de l’océan Indien ne sont pas seulement reliées par la géographie, mais également par les risques qu’elles affrontent, les routes maritimes qu’elles partagent et les solidarités qu’elles construisent.

La France possède dans cet espace une présence convoitée, lui donnant la possibilité de transformer un atout hérité de l’histoire en communauté de destin tournée vers l’avenir.

Les grandes transformations géopolitiques commencent rarement par les endroits où les regards sont tournés. Le XIXe siècle s’est joué sur les océans avant de se lire sur les continents. Le XXe siècle s’est structuré autour des grands espaces terrestres avant de s’achever dans la mondialisation. Le XXIe siècle pourrait voir réapparaitre une réalité plus ancienne encore : celle d’un monde où la maitrise des flux, des détroits, des routes maritimes et des espaces insulaires conditionne à nouveau les équilibres de puissance.

L’océan Indien constitue sans doute l’un des premiers laboratoires de cette mutation. Les rivalités qui s’y déploient dépassent largement le cadre régional. Elles interrogent la manière dont les puissances cherchent désormais à étendre leur influence. Les infrastructures remplacent souvent les garnisons. Les dépendances remplacent parfois les occupations. Les récits deviennent des instruments de légitimation aussi importants que les capacités militaires elles-mêmes.

La guerre des appartenances émerge ainsi comme l’une des formes nouvelles de la compétition stratégique contemporaine. L’enjeu n’est plus seulement de contrôler un espace, mais de définir qui est légitime pour l’habiter, l’organiser ou parler en son nom.

Dans cet environnement, les États qui continueraient à raisonner exclusivement en termes de puissance matérielle risqueraient de ne percevoir qu’une partie du phénomène. Une autre lecture s’impose : la confiance devient une ressource stratégique, la légitimité une capacité et la proximité un avantage.

L’expérience développée dans l’océan Indien par les FAZSOI mérite à cet égard une attention particulière. Derrière l’assistance aux populations, la coopération régionale ou la réponse aux catastrophes naturelles apparait peut-être l’une des intuitions stratégiques les plus adaptées aux réalités du siècle en cours : dans un monde traversé par les contestations d’appartenance, la présence durable repose moins sur la domination que sur l’utilité. La France dispose dans cette évolution d’un avantage singulier. Tous cherchent aujourd’hui à prendre pied dans l’océan Indien. La France y vit déjà.


Lova Rinel Rajaoarinelina

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