Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, les relations canado-américaines connaissent un niveau de tension inédit. Cette situation n’est pas le fruit du hasard : elle reflète une reconfiguration radicale de la politique étrangère américaine, telle que voulue et incarnée par l’administration Trump.
Les effets du virage abrupt qu’ont connu les relations entre Washington et Ottawa se sont immédiatement fait sentir au Canada. Sous le prétexte d’une entrée massive de fentanyl en provenance du pays vers les États-Unis — un argument non avéré —, l’administration Trump a imposé des tarifs punitifs sur les exportations canadiennes, frappant des secteurs économiques stratégiques et fragilisant la prospérité du pays.
Sur le plan de la sécurité et de la défense, les déclarations provocatrices de Trump sur l’annexion du Canada pour en faire le 51e État ont accentué l’incertitude et exposé la vulnérabilité du pays face à son puissant voisin.
Un peu plus d’un an après le retour de Trump au pouvoir, le Canada est contraint de faire face à une réalité brutale : cette administration américaine constitue la menace la plus directe et la plus immédiate, surpassant la Chine ou la Russie, car elle attaque de manière délibérée et persistante la sécurité et la prospérité du pays. Le Canada fait ainsi le deuil d’un paradis perdu et se voit forcé de redéfinir sa politique étrangère, non plus dans l’ombre d’un allié protecteur, mais dans un monde où il doit défendre activement ses intérêts.
Le paradis perdu
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’intégration nord-américaine avait permis de réduire l’asymétrie de puissance entre le Canada et les États-Unis et d’écarter la coercition comme instrument de politique bilatérale. La forte interdépendance économique, l’institutionnalisation des relations et les mécanismes d’arbitrage pour résoudre leurs différends, notamment via l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), devenu en 2020 l’Accord Canada – États-Unis – Mexique (ACEUM), ainsi que la coopération en matière de défense, incarnée par le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) et l’OTAN, avaient créé un climat de stabilité et de prospérité durable.
Cette harmonie présentait un trait remarquable : toute forme de représailles politiques ou économiques de la part des États-Unis envers le Canada était hautement improbable, tant les intérêts économiques et sécuritaires des deux pays étaient imbriqués. Recourir au chantage ou à la coercition aurait inévitablement pénalisé les deux partenaires. L’interdépendance agissait donc comme un verrou stabilisateur, garantissant prévisibilité et coopération dans les relations entre Ottawa et Washington.
Avec l’arrivée de l’administration Trump, cette harmonie a été brisée. Les certitudes sur lesquelles reposait la relation bilatérale ont été bouleversées, et le Canada se retrouve du jour au lendemain face à un voisin agressif qui n’hésite plus à recourir à la coercition pour faire avancer ses intérêts.
Le perturbateur en chef
Donald Trump ne cherche pas simplement à bousculer la relation : il veut la redéfinir en plaçant le Canada à sa merci. Là où régnait la coopération, il impose désormais la logique brute de la coercition. Lors du dernier Forum économique mondial de Davos, il s’est même permis de déclarer que le Canada n’existait que grâce aux États-Unis — une affirmation à la fois méprisante et révélatrice d’une vision purement hiérarchique des rapports internationaux.
Les tarifs punitifs imposés au Canada, au Mexique et à d’autres partenaires illustrent une conception explicitement à somme nulle des relations internationales : chaque gain américain doit correspondre à une perte pour autrui.
Washington a ainsi politisé l’accès au marché américain, conditionnant la levée des tarifs à des concessions canadiennes, telles que le renforcement de la surveillance frontalière et la lutte contre le trafic de fentanyl. Ce qui relevait auparavant du dialogue et de la coopération bilatérale devient désormais imposition sous menace économique : la négociation laisse place au chantage.
Et ce n’est pas tout. Les menaces d’asphyxie économique visant à transformer le Canada en 51e État, la volonté affichée de redessiner unilatéralement la frontière canado-américaine, ou encore l’obsession du président pour le Groenland, représentent des défis sans précédent pour la souveraineté et la stabilité du Canada (1). À tel point que les Forces armées canadiennes ont jugé nécessaire de modéliser un scénario d’invasion militaire par les États-Unis, une première en plus d’un siècle (2).
Parallèlement, le Financial Times révélait que des dirigeants sécessionnistes albertains du Alberta Prosperity Project avaient rencontré à quelques reprises des responsables du département d’État américain à Washington pour discuter des suites d’un éventuel référendum gagnant sur l’indépendance de l’Alberta, et pour obtenir une ligne de crédit destinée à financer la province en cas de sécession (3). Soyons clair : aucun référendum sur l’indépendance n’est prévu en Alberta et le soutien à cette cause reste très minoritaire. Mais le simple fait qu’un groupuscule sécessionniste ait pu entretenir autant de contact avec l’administration Trump illustre une fois de plus le mépris de cette administration pour la souveraineté canadienne.
Le « de-risking » de Mark Carney
Le Premier ministre canadien Mark Carney [depuis mars 2025] dirige le pays dans un contexte inédit, sous haute tension avec les États-Unis. Cette situation oblige Ottawa à rompre avec un réflexe profondément ancré depuis 1945 : s’aligner quasi automatiquement sur Washington.
La priorité est désormais la réduction de la vulnérabilité structurelle du Canada face aux États-Unis. La stratégie adoptée, le de-risking (ou réduction des risques), vise à diminuer par tous les moyens possibles la vulnérabilité structurelle du Canada envers les États-Unis. L’objectif n’est pas de réaliser un découplage avec les États-Unis — une option irréaliste pour une puissance moyenne intégrée à l’économie nord-américaine —, mais l’élargissement des options stratégiques du pays.
Dans les faits, Ottawa multiplie les partenariats économiques, technologiques et militaires afin de diminuer le cout politique et économique des pressions américaines. Sur le plan économique, l’ambition est claire : doubler les exportations canadiennes vers les marchés hors États-Unis au cours de la prochaine décennie. L’enjeu est considérable, car pour le moment, plus de 70 % des exportations canadiennes sont destinées au marché américain, une dépendance qui constitue désormais un risque stratégique autant qu’économique.
Cette diversification passe également par une relance active de la diplomatie économique. Lorsque Mark Carney est devenu Premier ministre, les relations avec plusieurs puissances majeures, notamment la Chine et l’Inde, étaient largement paralysées par des tensions diplomatiques liées notamment aux accusations d’ingérence étrangère. Malgré ces différends, Ottawa a entrepris une réinitialisation des relations avec Pékin et New Delhi, afin de rouvrir des canaux de dialogue et d’explorer de nouvelles opportunités économiques. Si les résultats demeurent modestes pour l’instant, l’approche est résolument orientée vers le moyen et le long terme.
L’activisme diplomatique de Carney — 17 déplacements officiels dans 25 pays durant la première année de son mandat — n’est pas un choix politique, c’est une nécessité stratégique.
Le de-risking s’avère toutefois beaucoup plus complexe dans le domaine de la défense. Réduire la dépendance stratégique envers les États-Unis implique de développer une capacité d’action autonome, de diversifier les approvisionnements militaires tout en restant intégré au dispositif de défense nord-américain. C’est un véritable casse-tête.
Pour ce faire, Ottawa a lancé une stratégie industrielle de défense visant à renforcer la souveraineté capacitaire du Canada, à accroitre l’approvisionnement domestique et à soutenir une base industrielle nationale. Alors qu’environ 75 % des contrats militaires canadiens profitent actuellement à des entreprises américaines, Ottawa souhaite inverser cette proportion afin que 70 % des contrats soient attribués à des entreprises canadiennes d’ici dix ans.
L’effort financier est tout aussi ambitieux : le Canada vise 5 % du PIB consacré à la défense d’ici 2035, soit près de 500 milliards de dollars canadiens sur une décennie. Le Canada est également devenu le premier pays non européen à adhérer au programme européen d’approvisionnement en défense « Agir pour la sécurité de l’Europe » (SAFE), permettant aux entreprises canadiennes de participer à des projets industriels communs avec leurs partenaires européens.
Si ces initiatives marquent un tournant, leur portée demeure relative. Le Canada reste en effet profondément intégré au système de défense nord-américain. Les acquisitions récentes impliquent des appareils faits pour être intégrés à l’architecture de défense continentale élaborée par Washington. Même la suspension annoncée en 2025 du contrat d’acquisition des F-35, en réponse aux menaces de l’administration Trump, peut être interprétée moins comme une volonté réelle de diversifier les capacités militaires du pays que comme une manœuvre destinée à accroitre le levier de négociation d’Ottawa en vue de la mise à jour de l’ACÉUM. Elle semble ainsi relever davantage d’une stratégie tactique que d’un choix stratégique visant à se doter d’une flotte mixte de chasseurs, par exemple le F-35 et le Gripen, afin de réduire la vulnérabilité canadienne face aux pressions américaines.
En définitive, le de-risking du Premier ministre Carney n’est pas un acte d’indépendance radicale, mais une adaptation prudente à une relation incertaine avec Washington. Le Canada cherche à dépendre moins des États-Unis sans pouvoir ni vouloir s’en détacher.
Le discours de Carney à Davos : réaliste ou illusoire ?
Il est rare qu’un discours canadien résonne à l’échelle internationale. Pourtant, Mark Carney a réussi cet exploit lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2026. Son diagnostic était clair et sans détour : le monde n’est pas en transition, il est en rupture. L’ordre fondé sur les règles et le droit international cède le pas aux ambitions géopolitiques portées par les grandes puissances : les États-Unis, la Chine et la Russie, pour ne pas les nommer. Mais loin de céder au fatalisme, Carney refuse l’axiome de Thucydide selon lequel les puissances font ce qu’elles veulent et les faibles doivent en subir les conséquences.
Dans ce monde où la puissance prime sur le droit, Carney soutient que les alliés démocratiques des États-Unis, qu’il qualifie de « puissances moyennes », doivent agir collectivement pour défendre leurs intérêts et leurs valeurs. Son message est sans équivoque : si ces pays n’influencent pas les grandes décisions mondiales, ils seront foulés au pied. Comme le déclarait Carney à Davos, « si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ».
Ce discours de Mark Carney traduisait clairement sa vision d’une stratégie canadienne conciliant pragmatisme et principes. Dans cette optique, il annonçait que le Canada privilégierait désormais des partenariats flexibles et à géométrie variable afin de défendre ses intérêts dans un environnement international devenu profondément imprévisible. La « doctrine Carney », comme certains l’ont qualifiée, repose ainsi sur une reconnaissance lucide des rapports de force contemporains, recentre l’action gouvernementale sur la résilience nationale et propose que le Canada contribue à l’émergence d’un contrepoids face aux puissances expansionnistes.
Il est probable que ce discours de Davos marque un tournant et devienne la référence pour évaluer et critiquer la politique étrangère de Mark Carney. Reste à savoir si le discours aura été réaliste ou illusoire. Servira-t-il à montrer la cohérence entre le discours et l’action du Canada, ou s’imposera-t-il comme une nouvelle illustration d’un Canada qui parle beaucoup mais agit peu ? La question reste entière.
L’intervention militaire américaine contre l’Iran, lancée le 28 février 2026 avec le concours d’Israël, fournit toutefois un premier cas d’étude. Face à cette attaque préventive et unilatérale, les puissances moyennes ont réagi de manière désordonnée et contradictoire. Le gouvernement canadien s’est dit favorable aux frappes, cautionnant ainsi l’opération préventive, tandis que l’Espagne s’y est vivement opposée, déclenchant des menaces de sanctions économiques de l’administration Trump. Quant à la France et au Royaume-Uni, ils ont adopté des positions ambiguës et louvoyantes. Contrairement à 2003, où la France, l’Allemagne et le Canada s’étaient unis contre l’invasion américaine de l’Irak, les puissances moyennes apparaissent aujourd’hui fragmentées et désorganisées, mettant déjà à l’épreuve le modèle souhaité par Mark Carney.
Plus préoccupant encore : en appuyant cette attaque préventive et unilatérale des États-Unis contre l’Iran, le Canada s’éloigne du droit international, qui constitue pourtant l’un des piliers de ses valeurs fondamentales. De toute évidence, l’équilibre entre pragmatisme et principes du modèle Carney est très précaire.
Notes
(1) Mélanie Marquis, « Donald Trump veut-il redessiner la frontière canado-américaine ? », La Presse, 7 mars 2025.
(2) Robert Fife et Gavin John, « Military models Canadian response to hypothetical American invasion », The Globe and Mail, 20 janvier 2026.
(3) Ilya Gridneff et Myles McCormick, « Trump officials met group pushing Alberta independence from Canada », Financial Times, 29 janvier 2026.
Jonathan Paquin