Hong Kong avait subi en 2020-2022 le double choc du COVID et de la Loi sur la sécurité nationale consacrant la mainmise de Pékin sur le territoire. Fuite des cerveaux, croissance en berne, crise de l’immobilier : la magie de la prospérité hongkongaise paraissait compromise. L’année 2026 est marquée par le retour à une forte croissance, un marché boursier flamboyant et des exportations au beau fixe, grâce principalement à l’intelligence artificielle et à la sinisation accélérée de l’économie et de la société.
Pour la première fois dans son histoire, le gouvernement de Hong Kong va présenter un plan quinquennal en septembre 2026. Une démarche très inhabituelle pour une économie très libérale guidée depuis toujours par les règles du marché. Mais il faut s’aligner sur les directives de Pékin et harmoniser les projets d’infrastructure avec ceux des provinces voisines pour mieux structurer la région de la grande baie de Guangdong-Hong Kong-Macao qui rassemble 86 millions d’habitants et 9 villes – dont Canton et Shenzhen – autour du delta de la Rivière des Perles.
Au même moment, la répression du mouvement démocratique se poursuit dans la quasi-indifférence de la communauté internationale. Trois leaders de « l’Alliance de Hong Kong en soutien aux mouvements patriotiques démocratiques de Chine » appelée aussi « l’Alliance de Hong Kong » ont été jugés coupables de subversion le 21 août dernier au titre de la Loi sur la sécurité nationale. Ils attendent d’être fixés sur la durée de leurs peines pouvant aller jusqu’à dix ans de prison, rejoignant Jimmy Lai et les 45 militants du mouvement pro-démocratique déjà condamnés.
De la fuite des cerveaux à la sinisation de la société
Lors de son accession au pouvoir comme « chief executive » de Hong Kong en juillet 2022, John Lee admettait que la vague d’émigration qui avait suivi l’introduction de la Loi de sécurité nationale avait atteint 140 000 personnes en deux ans depuis l’été 2020. Une large proportion de ces émigrants étaient des jeunes diplômés. Un sondage réalisé au sein de la Chinese University of Hong Kong fin 2020 montrait que 44% des étudiants interrogés étaient prêts à partir à l’étranger s’ils en avaient la possibilité.
Une enquête du Migration Policy Institute de mars 2024 détaille l’impact du « brain drain » et la réaction du gouvernement hongkongais. L’exode des jeunes diplômés a été largement facilité par la politique d’accueil mise en place par la Grande-Bretagne et le Canada. Le gouvernement britannique a notamment créé un statut spécial de « British National Overseas (BNO) » qui a permis d’accueillir 140 000 hongkongais de 2020 à 2023.
Cette fuite des cerveaux était d’autant plus préoccupante pour Hong Kong que le taux de natalité de l’île est l’un des plus bas du monde à moins de 0,8 enfant par femme. Sans un solde migratoire annuel positif, la population du territoire est vouée à une contraction rapide. C’est la raison pour laquelle John Lee a engagé une politique volontariste d’accueil des jeunes talents internationaux intitulé « Quality Migrant Application Scheme, » doublé d’un dispositif spécifique pour la tech appelé « Technology Talent Application Scheme » et d’une politique spéciale d’accueil des étudiants chinois obtenant un diplôme à Hong Kong. Ces initiatives ont rapidement renversé la balance migratoire du pays, avec 174 000 nouveaux résidents entre juin 2022 et juin 2023, dont 95% d’origine chinoise.
Trois ans plus tard, la politique d’accueil des talents étrangers continue à produire ses effets. Au cours du premier semestre 2026 le vieillissement de la population et la faible natalité se sont traduits par un excès des décès sur les naissances de 20 400 nationaux. Dans le même temps le territoire accueillait 40 000 nouveaux migrants, essentiellement en provenance de Chine populaire. Ce qui permet au gouvernement d’anticiper une population de Hong Kong atteignant 8,2 millions d’habitants dans vingt ans contre 7,5 millions aujourd’hui.
Une population qui devient de plus en plus « chinoise » et dont l’attitude émotionnelle à l’égard de la Chine est globalement loin d’être négative. Un sondage réalisé par le Pew Research Center en septembre 2023 auprès d’un peu plus de 2 000 nationaux de plus de 35 ans montre que 74% d’entre eux sont émotionnellement attachés à la Chine (dont 30% très attachés et 44% relativement attachés). Lorsque les interviewés doivent indiquer quel est leur sentiment d’appartenance entre Hong Kong et la Chine, 53% estiment avoir une double appartenance et 36% se sentent d’abord hongkongais. La croissance constante de la population d’origine chinoise va inévitablement faire penser la balance en direction de la Chine, au risque d’affaiblir progressivement la dimension cosmopolite du territoire.
Le rebond d’une croissance portée par l’intelligence artificielle
Les deux récessions qu’a connues Hong Kong en 2020 et 2022 sont désormais oubliées. La croissance de l’île a retrouvé un rythme historique normal proche de 3% en 2023 et 2024 avant d’accélérer à 3,5% en 2025, et surtout à 5,1 % au cours du premier semestre 2026. Ce pic de croissance repose pour une bonne part sur l’impact des investissements et des échanges liés à l’intelligence artificielle.
Les exportations de l’île ont progressé de 39 % en valeur au cours du premier semestre 2026. Celles liées à l’intelligence artificielle ont fait un bond de plus de 50%, selon les statistiques publiées par le gouvernement. Même tendance pour les importations car un tiers des exportations chinoises de circuits intégrés transitent par Hong Kong. Les exportations de Hong Kong se dirigent principalement vers la Chine et l’Asean, mais elles ont aussi rebondi vers les États-Unis (+44% au premier semestre 2026), une tendance qui devrait se maintenir alors que Washington a décidé le 18 juin dernier de rétablir l’accès préférentiel au marché américain que Hong Kong avait perdu en juillet 2020.
S’agissant des circuits intégrés qui sont au cœur des investissements liés à l’intelligence artificielle, les échanges de Hong Kong avec la Chine ont progressé de près de 80% en deux ans. L’île importe la majeure partie de ses circuits imprimés du reste de l’Asie (Taïwan, Singapour, Corée, Malaisie, Vietnam…) et en réexporte l’essentiel vers la Chine.
L’investissement privé est également en progression de plus de 15% au premier semestre 2026 en dépit du recul persistant de l’immobilier, qui ne donne des signes de stabilisation qu’au second trimestre de l’année. La consommation privée a repris des couleurs depuis 15 mois, et les prévisions pour la fin de cette année restent optimistes. Globalement la croissance de la « région administrative spéciale » (pour reprendre le vocabulaire pékinois) est au beau fixe en dépit des nuages géopolitiques qui se sont accumulés depuis le début de la guerre au Moyen Orient.
Le bouclier énergétique chinois
Hong Kong est extrêmement dépendante des énergies fossiles. Selon l’Agence Internationale de l’Energie la consommation énergétique de l’île se répartit entre le gaz naturel (38%), le charbon (34%), le pétrole et les produits pétroliers (27%) et de façon très marginale (1%) le bio fuel et les énergies renouvelables. La transition énergétique de l’île s’est limitée à une politique de substitution du pétrole par le gaz. Ces caractéristiques auraient dû fragiliser l’économie insulaire lors du lancement de la guerre avec l’Iran. Mais les importations énergétiques du pays proviennent aux trois-quarts de la Chine, et pour le reste des pays de l’ASEAN (Malaisie, Singapour et Indonésie). Le « bouclier » chinois est particulièrement important pour le kérosène, vital pour les compagnies aériennes hongkongaises, et 90% des importations de kérosène sont assurées par les fournisseurs chinois.
Les réserves stratégiques de l’île sont relativement limitées. Mais elles se confondent en fait avec celles de la Chine. Tant que Pékin maintient un approvisionnement régulier du territoire, l’économie insulaire est à l’abri des turbulences géopolitiques. Restent deux impacts négatifs directs : l’effet prix qui touche le monde entier, et le fret maritime. Plus de 80 navires affrétés par les armateurs hongkongais étaient encore bloqués à l’intérieur ou à proximité du détroit d’Ormuz mi-août dernier.
Marchés financiers : retour de Hong-Kong dans la cour des grands
La bourse de Hong-Kong a connu un trou d’air important entre 2021 et 2024, avec une perte de 30% de sa capitalisation liée à la crise immobilière en Chine (faillite d’Evergrande et de Country Garden) au recul marqué des grandes valeurs chinoises (Alibaba, Tencent, Meituan) et à des sorties de capitaux internationaux. La tendance s’est inversée à partir de 2025 et le Hong Kong Stock Exchange a retrouvé en mars 2026 la place de cinquième mondiale en taille de marché avec une capitalisation équivalente à celle de 2021 (5 600 milliards de dollars). Elle se situe derrière les deux bourses américaines (NYSE et Nasdaq), Shanghai, Tokyo et devant Euronext.
Mais c’est surtout dans la dynamique des entrées en bourse que le Hong Kong Stock Exchange a des résultats impressionnants. Il occupe le 4ème rang mondial en 2024, le premier en 2025 et le second au premier semestre 2026 avec une levée de fonds record de 26 milliards de dollars sur six mois. Là encore le facteur Chine explique l’essentiel de ce résultat. Les grandes entreprises chinoises continuent à privilégier Hong Kong sur Shanghai pour l’accès aux capitaux internationaux car Hong Kong ne pratique pas de contrôle des changes tout en disposant d’une monnaie liée au dollar américain et entièrement convertible. Par ailleurs, le droit des affaires du territoire reste calqué sur les modèles occidentaux avec des cours d’arbitrage international qui ont conservé leur réputation. Au premier semestre 2026 les sociétés chinoises ont levé trois fois plus de capitaux à Hong Kong qu’à Shanghai.
L’autre raison majeure du retour en grâce de Hong Kong est liée aux tensions sino-américaines. Les IPO au NYSE ou au Nasdaq furent un temps à la mode pour les grands groupes chinois. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les autorités américaines et chinoises ont multiplié les contrôles réglementaires pour décourager les entrées en bourse sur le marché américain, et Hong Kong est devenue l’alternative la plus séduisante. Seules 5 start-ups chinoises ou hongkongaises ont été cotées au Nasdaq depuis le début de l’année contre 38 l’année dernière. L’exemple le plus récent du retour vers Hong Kong est celui de Shein, qui vient de lancer une IPO début septembre sur le territoire après avoir échoué à obtenir le feu vert des autorités aux États-Unis comme en Grande Bretagne. Une IPO qui ne s’annonce pas flamboyante (le cours de l’action a perdu 10% très vite après le lancement de l’IPO) car la profitabilité de Shein est en chute libre et la concurrence de Temu devient très forte.
Globalement la place financière de Hong Kong attire les entreprises chinoises dans quelques secteurs clés comme la tech (Victory Giant pour les circuits imprimés), l’automobile (CATL pour les batteries électriques), les énergies renouvelables (Dajin Heavy Industries pour les tours d’éoliennes) et les biens de consommation (Muyan Foods et Shein). La vague des investissements dans l’intelligence artificielle porte depuis 18 mois cette dynamique des IPO et le pipeline des projets en cours d’approbation est en progression constante.
Sur le plan humain, la proximité avec la Chine est renforcée par les recrutements massifs de cadres d’origine chinoise dans les activités financières du territoire. Selon le cabinet de recrutement Robert Walters, 60% des postes en investment banking à Hong Kong sont occupés par des cadres originaires de chine continentale.
Un commentaire de Steven Roach, ancien patron de Morgan Stanley Asie-Pacifique, résume le virage stratégique dans lequel le territoire est résolument engagé : « Hong Kong se tourne de la globalisation vers la régionalisation, et se trouve de plus en plus ancré sur le centre de gravité de l’économie chinoise. »
Hubert Testard