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mercredi 23 septembre 2026

Guerre et rationalités

 

Il a beaucoup été question dans l’espace médiatique ces derniers mois du caractère plus ou moins rationnel de la guerre entamée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran fin février 2026, et interrompue par un cessez-le-feu depuis le 8 avril. Les commentaires se sont surtout concentrés sur les États-Unis – le comportement d’Israël étant plus clair, plus lisible et moins surprenant, indépendamment du jugement à son endroit.

Les analyses portaient sur des objets variés : les personnes de Donald Trump et de Pete Hegseth, son secrétaire d’État à la guerre, leurs discours et plus généralement la communication de guerre, les finalités de l’action, le rapport entre politiques intérieure et extérieure des États-Unis, la stratégie mise en œuvre, la cohérence de l’action dans le temps, sa durée, ses conséquences, etc. Assez souvent, les opinions exprimées étaient très tranchées et sans grande nuance ; soit la totale irrationalité de cette guerre était affirmée comme une pétition de principe, soit on en louait au contraire sans grand discernement la parfaite rationalité. Les uns et les autres semblaient toutefois d’accord pour ne pas prendre la peine d’expliciter ce qu’ils entendaient par la notion de rationalité et, par suite, d’irrationalité.

Des formes de rationalité

Or, il existe diverses formes de rationalité dont les objets et les logiques diffèrent et, lorsque l’on se penche sur le phénomène guerre, il faut également tenir compte d’éléments a-rationnels (ni rationnels ni irrationnels) participant de l’action collective violente et concourant au succès des armes. Si l’emploi de la force peut être, du point de vue du décideur politique, un pur exercice de calcul rationnel, l’action guerrière pour ceux qui la mettent en œuvre est d’une nature plus complexe. La rationalité y joue bien sûr un rôle majeur – l’action doit être pensée –, mais aux côtés d’éléments non rationnels qui sont indispensables. C’est par exemple le cas des relations personnalisées au sein des petits groupes et des affects, des traditions, éventuellement de la dimension charismatique du commandement, favorisant la cohésion, l’identité et la motivation des troupes au combat. Face au risque de blessure ou de mort, face à la levée parfois soudaine des interdits internes majeurs de toute société, la destruction des biens et des individus, le calcul et la motivation par l’intérêt collectif différé sont, seuls, impuissants à faire agir les hommes. Du strict point de vue instrumental de la réussite d’une action guerrière, la démarche avisée ne consiste donc pas à chercher à rationaliser la totalité de l’exercice de la violence collective, mais à distinguer ce qui est rationalisable de ce qui ne l’est pas, et à manipuler rationnellement les facteurs non rationnels pour les faire jouer dans le sens de l’efficacité au combat et à terme du succès politique des armes.

La rationalité quant à elle n’existe pas ; il existe des rationalités. Et en fonction de ce dont on parle et du type de rationalité en cause, l’évaluation de la plus ou moins grande rationalité d’une guerre peut varier. Le sociologue allemand Max Weber a formalisé il y a plus d’un siècle des catégories de rationalité couramment utilisées depuis dans l’analyse en sciences sociales et politiques. Il distingue la rationalité axiologique (ou rationalité en valeurs) de la rationalité en finalité (ou rationalité instrumentale) (1). La rationalité en valeurs renvoie à la congruence entre les valeurs auxquelles les individus adhèrent, ou disent adhérer, et l’évaluation de leur action du point de vue de ces mêmes valeurs. 

Ce type de rationalité assimile ainsi la rationalité à la cohérence subjective. C’est une caractéristique importante de l’appréhension de la rationalité chez Weber : celle-ci n’est pas posée comme objective et extérieure à l’univers mental des individus, mais découle de rapports logiques à l’intérieur d’un univers mental subjectif. En cela, la rationalité se distingue de l’idée de Raison au sens d’une sagesse objective. Si on en revient à l’exemple de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, on peut soi-même adhérer ou non du point de vue des valeurs à l’entreprise américaine selon ce qu’on comprend de ses buts et des modalités de sa mise en œuvre, mais on ne peut pas juger de la rationalité axiologique de l’ensemble indépendamment des discours en valeurs que l’administration Trump a tenus de manière générale sur les scènes nationale et internationale avant son déclenchement et pendant son déroulement. C’est par le biais de ces discours précédents qu’on peut essayer d’évaluer la plus ou moins grande congruence axiologique avec les discours de guerre et les caractéristiques de l’action telle qu’elle est déployée. Et l’évaluation n’est pas nécessairement d’un bloc : elle peut varier selon les points considérés. La difficulté principale ici étant la nature assez chaotique, contradictoire et effrénée des communications du Président américain, qui est la principale source de la perception d’un comportement irrationnel des États-Unis.

De la rationalité instrumentale

La rationalité instrumentale désigne la recherche des voies et moyens pour atteindre les buts que les individus se sont fixés. Cette fois, la rationalité est assimilée non plus à la cohérence, mais à l’efficacité. Là encore, Max Weber définit la rationalité d’après le sens que l’acteur donne lui-même à son action. L’action est rationnelle si les moyens utilisés sont subjectivement en adéquation avec les fins visées. Les voies suivies et les moyens employés par un acteur peuvent évidemment s’avérer inadaptés au but qu’il poursuit alors même que celui-ci croit avancer vers la réalisation de son objectif, mais dans ce cas on entre dans le domaine de l’erreur plutôt que de l’irrationalité. À ce sujet, le sociologue allemand met en garde contre le paradoxe des conséquences : les objectifs poursuivis sont une chose, les conséquences de l’action potentiellement une autre. Le bien-fondé d’un but du point de vue des valeurs ne garantit en rien le résultat d’une action historique aux caractéristiques toujours spécifiques, et le résultat peut même s’avérer finalement contraire au but visé – « effet pervers » (2). Les actions collectives se déploient dans des environnements complexes et mouvants susceptibles de produire des effets émergents non voulus. Et d’autant plus dans une situation de guerre où par définition l’action collective se heurte à une volonté antagoniste et à une action collective adverse. Les phénomènes sociaux ne sont ainsi que très rarement linéaires de l’intention originelle aux conséquences.

La rationalité stratégique, en tant qu’elle a pour objet l’articulation de voies et moyens militaires, exclusivement ou non, et de finalités politiques, relève de la rationalité instrumentale. Cela ne signifie pas qu’elle ne doit pas tenir compte de la question des valeurs, notamment pour obtenir dans la guerre la légitimité et le soutien internes et externes les plus larges possibles, mais sa logique est bien celle de la recherche d’efficacité dans l’atteinte de buts ultimes, si possible en limitant au mieux les coûts de l’entreprise. Cependant, pour saisir les attendus de la rationalité stratégique, il est nécessaire d’être attentif à tout ce qui particularise une situation de guerre par rapport à d’autres phénomènes sociaux. On peut citer un degré d’incertitude dans l’action plus important que pour d’autres activités dans la mesure où il s’agit d’un affrontement se concrétisant dans une interaction collective complexe et dynamique, les effets psychologiques et moraux liés à l’usage de la violence, la logique pure du duel – l’escalade – plus ou moins maîtrisée, le brouillard de la guerre et les frictions. L’ensemble engendre systématiquement des désajustements entre les plans initiaux et la réalité de la confrontation. Que la guerre ne se déroule jamais exactement selon les plans est d’autant plus normal que les acteurs en guerre ont des plans concurrents. Cela peut paraître évident, mais en réalité il arrive qu’on occulte en pensée l’existence de l’ennemi (ou l’antagoniste dans un conflit appréhendé de l’extérieur) et de ses plans lorsque l’on envisage le déroulement d’une guerre et anticipe ses résultats. Dans quelle mesure par exemple le Président américain a-t-il sérieusement envisagé que l’Iran pourrait chercher à limiter sa moindre puissance militaire en déployant une stratégie indirecte autour du détroit d’Ormuz, et en élargissant et augmentant les coûts et impacts de la guerre ? Les « États-Unis », au sens des différentes institutions travaillant sur les scénarios d’un affrontement avec l’Iran, l’avaient anticipé, mais c’est le Président qui décide.

Il est également essentiel d’avoir conscience que chaque guerre est un phénomène par certains aspects unique. Les caractéristiques variables des circonstances, des contraintes, des objectifs, des acteurs, de leurs organisations, de leurs orientations idéologiques et stratégiques, de leurs univers culturels, de leurs ressources, etc., rendent la rationalité stratégique en partie dépendante d’un contexte spécifique. « La guerre est un caméléon », selon le mot célèbre de Carl von Clausewitz. Il n’existe ainsi pas de rationalité stratégique équivalente à une méthode d’action applicable à n’importe quelle situation et n’importe quel ennemi, et produisant systématiquement le même résultat. Certains commentateurs de la guerre entre l’Iran et les États-Unis ont par exemple affirmé que la stratégie de Donald Trump était parfaitement claire et rationnelle, dans la mesure où c’est en réalité toujours la même, avec simplement des variations d’intensité : pression forte par la menace ou l’action coercitive, militaire ou non, pour faire plier rapidement l’adversaire désigné et lui imposer des conditions de négociation favorables aux États-Unis. 

L’idée en Iran aurait ainsi été de réitérer le « coup » du Venezuela, en poussant simplement le curseur de la violence. Or, raisonner de cette manière consiste à réduire a priori au strict minimum de ce qui différencie deux situations d’affrontement, à leur appliquer le même schéma d’intelligibilité et à agir de la même manière générale. Stratégie rationnelle ? On peut sérieusement en douter. En complément des catégories de rationalité, Max Weber propose pour analyser les conduites des acteurs sociaux deux autres catégories compréhensives, cette fois non rationnelles : l’action traditionnelle (coutumière ou effectuée par habitude, routine) et l’action affectuelle (réaction à des émotions). Répliquer quasi-mécaniquement un schéma de compréhension et d’action en ne l’adaptant qu’à la marge aux situations conflictuelles relève potentiellement d’une conduite routinière plutôt que d’un calcul.

Enfin, le déroulement et les résultats d’un conflit ne peuvent être prédits dès l’entrée en guerre, tout simplement parce qu’ils découlent d’une dynamique conflictuelle où chacun continue de raisonner et éventuellement d’ajuster son action à une situation évolutive. Contrairement à ce que certaines perceptions semblent suggérer, la guerre ne se compose pas d’une décision initiale, prise ou subie, d’une action planifiée d’avance et d’un résultat. Elle est en permanence, de manière réciproque entre belligérants, évaluation, adaptation, décision intermédiaire, persévérance ou réorientation, etc. Mais ce n’est pas parce que la guerre réelle ne se déroule jamais comme « sur le papier » que cela invalide la nécessité de la planification, et surtout d’une planification prenant en compte les options d’action ou de réaction de l’ennemi à telle ou telle étape, pour s’y adapter par anticipation ou le plus rapidement possible. De ce point de vue, et malgré les performances tactiques de l’armée américaine, la versatilité confuse du Président Trump, dans le discours et l’action, est apparue comme trop importante pour ne pas donner le sentiment d’une navigation à vue et de phases d’indécision, plutôt que le sentiment d’une attitude politico-stratégique manifestant une grande agilité adaptative. Mais la guerre n’est pas encore terminée…

Notes

(1) Max Weber, Économie et société, tome 1 : les catégories de la sociologie, Poche, 2003.

(2) À travers également les catégories d’éthique de la responsabilité et d’éthique de conviction. Voir Le savant et le politique : une nouvelle traduction : « La profession et la vocation de savant », « La profession et la vocation de politique »,

Laure Bardiès

areion24.news