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jeudi 24 septembre 2026

Face à l’Iran, les fragilités de la stratégie américaine

 

Face à l’Iran, Washington cherche à dépasser la guerre d’usure en ciblant les réseaux qui soutiennent le régime plutôt que ses seules capacités. Inspirée par Edward Luttwak, cette stratégie exige toutefois du temps, du renseignement et une coordination institutionnelle dont l’administration américaine ne dispose pas nécessairement aujourd’hui pour l’appliquer durablement.

Une thèse en vogue à Washington soutient que l’Amérique aurait enfin trouvé une issue à la guerre d’usure dans laquelle l’enlise l’Iran. Elle s’appuie sur la théorie de la manœuvre relationnelle d’Edward Luttwak, qui propose de frapper les relations permettant au système adverse de fonctionner plutôt que de le détruire pièce par pièce. Nadia Schadlow estime que Washington serait déjà en train de passer de l’accumulation des destructions à la désorganisation des réseaux financiers, militaires et régionaux de l’Iran. Cette théorie doit néanmoins s’exercer dans le temps, au sein d’institutions et sous contrainte politique, et sur chacun de ces terrains la position américaine est plus fragile que ne le supposent ses partisans.

Le temps joue en faveur de Téhéran

Sur le terrain du temps, l’avantage revient à Téhéran. À l’approche des élections législatives de novembre, sept élus républicains de la Chambre des représentants ont rompu avec Donald Trump sur la guerre, et d’autres candidats républicains prennent leurs distances avec ses conséquences économiques. Au sein de son propre camp, le conflit se heurte de plus en plus au prix du carburant, à la lassitude et à l’inquiétude que suscite un engagement sans échéance.

La République islamique a encaissé des coups que bien des gouvernements auraient jugés existentiels. Ali Khamenei a été tué dès les premières phases de la guerre, et son fils Mojtaba lui a succédé. Des chefs militaires de premier rang ont été éliminés et l’économie étranglée. Les postes ont pourtant été pourvus, les chaînes de commandement reconstituées et la prise de décision s’est poursuivie ; au sixième mois de la guerre, Téhéran tenait toujours l’État.

Cette résilience est le fruit d’une conception délibérée. Les mécanismes de succession, les chaînes d’autorité parallèles et les organes de sécurité qui se chevauchent existent parce que, depuis quatre décennies, l’Iran s’attendait à ce qu’un ennemi plus puissant tente ce que Washington et Israël viennent de tenter. Les théoriciens de la manœuvre relationnelle devraient noter que la redondance constitue en soi une relation, car un système qui s’attend à perdre des nœuds se ménage des voies pour les contourner. L’affrontement pourrait donc opposer un système politique américain rythmé par un calendrier électoral de deux ans à un régime qui mesure sa survie en décennies.

Une doctrine exigeante pour un appareil affaibli

Le second problème tient aux capacités. La manœuvre relationnelle compte parmi les stratégies les plus exigeantes en renseignement. Elle suppose de savoir quelles institutions dépendent les unes des autres, quels commandants sont indispensables, quels intermédiaires financiers constituent de véritables points d’étranglement, quels supplétifs survivraient sans Téhéran, et quelles factions se fragmenteraient sous la pression ou s’en trouveraient au contraire soudées. Une erreur sur ces questions peut renforcer le système que l’on attaque.

Or cette administration a démantelé une grande partie de l’appareil conçu pour y répondre. En mars 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a dissous l’Office of Net Assessment du Pentagone, le bureau qu’Andrew Marshall avait bâti précisément pour la réflexion de long terme qu’exige la théorie de Luttwak, avant de le rétablir sous une forme amoindrie. La Maison Blanche a réduit à plusieurs reprises les effectifs du Conseil de sécurité nationale. En juin 2025, le Conseil comptait moins de 50 experts, son plus faible effectif depuis l’ère Eisenhower. Le directeur principal chargé du Moyen-Orient n’était en poste, selon certaines sources, que depuis 12 jours lorsque les premières frappes américaines ont visé les installations nucléaires iraniennes, et son équipe venait d’être ramenée de dix à cinq officiers. Attendre d’un tel gouvernement qu’il applique la doctrine de Luttwak revient à lui demander de reconstruire l’appareil qu’il a passé ses premiers mois à démanteler, et de coordonner le Trésor, le renseignement, la diplomatie, la planification militaire et les alliés régionaux au moyen des institutions qu’il a affaiblies.

Les contraintes de coalition aggravent la difficulté. Les réseaux financiers iraniens passent par des banques, des négociants, des armateurs et des acheteurs d’énergie étrangers ; le système régional de l’Iran s’étend à l’Irak, au Liban, au Yémen et au Golfe ; sa survie économique dépend en partie de la Chine et de l’Inde. Des relations de cette nature ne peuvent être attaquées qu’au travers d’autres relations, et Washington peine à les réunir. Les alliés européens, que l’on n’avait guère consultés au début de la guerre, ont décliné les demandes américaines de contribuer à la réouverture du détroit d’Ormuz.

Le Trésor fait partiellement exception. Il a conservé davantage de profondeur institutionnelle que le reste de l’appareil de sécurité nationale, et les réseaux économiques se cartographient plus aisément que les loyautés politiques. Sanctionner toujours plus d’entreprises, de banques et d’intermédiaires ne revient pas pour autant à désorganiser un système. Faute de cibler les relations dont la suppression produit des effets bien supérieurs aux dommages infligés, on ne mène qu’une guerre d’usure économique sous un nom plus savant.

L’Iran, praticien de longue date de la guerre des réseaux

L’Iran pratique lui aussi la manœuvre relationnelle, et de longue date. Privé de supériorité conventionnelle, il a appris à repérer les fractures internes des autres États pour s’y insérer. La puissance du Hezbollah repose sur la connaissance qu’a Téhéran des équilibres confessionnels et sécuritaires libanais, et non sur une occupation. Le système des milices irakiennes est né de la lecture iranienne de l’architecture politique de Bagdad, et les Houthis sont devenus utiles dès lors que l’Iran a compris comment la géographie, les griefs locaux et une technologie militaire bon marché pouvaient produire un effet de levier disproportionné. Exploiter des États faibles n’est pas la même chose que préserver sa propre cohésion face à un adversaire plus fort, mais des décennies passées à se préparer à ce type d’assaut laissent penser que l’Iran a appris l’un et l’autre.

Son système n’est pas pour autant invulnérable. Entre 2024 et 2025, Israël s’en est pris à la structure de commandement, aux communications et aux dirigeants du Hezbollah, tandis que la chute d’Assad coupait le pont terrestre syrien vers le Liban. Cette campagne a davantage abîmé l’axe que n’importe quelle accumulation de frappes contre des cibles isolées, et elle constitue le meilleur argument en faveur de la théorie de Luttwak. Mais Israël y a apporté des années de pénétration du renseignement, de familiarité régionale et de continuité opérationnelle que Washington ne saurait improviser.

Luttwak a raison de penser que davantage de destructions ne procure pas nécessairement davantage de levier politique, et Schadlow a sans doute identifié la bonne issue intellectuelle à la guerre d’usure, tout en négligeant l’obstacle institutionnel qui s’y oppose. La question préalable est de savoir si Washington peut soutenir une stratégie relationnelle assez longtemps pour la mettre à l’épreuve. La défense de l’Iran repose sur le temps, la redondance et la cohésion. Celle de Washington exigerait patience, coordination, discipline et constance politique, soit précisément les qualités dont cette administration a jusqu’ici le plus manqué.

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