À l’heure où les frappes ukrainiennes dans la grande profondeur du champ de bataille modifient la situation stratégique, il est utile de revenir sur l’histoire de la Crimée. Sauf renversement de Vladimir Poutine par une révolution de palais, précédée ou accompagnée d’un effondrement de l’État russe, elles ne suffiront probablement pas à changer la donne. Sans restauration de la manœuvre sur le champ de bataille, le retour à l’Ukraine des territoires qui lui ont été ôtés est incertain. Il reste que la fable de territoires « russes depuis toujours » ne résiste pas à l’examen.
Au fil des millénaires, la presqu’île de Crimée (environ 30 000 km²) est passée sous des dominations successives, celle de la Russie intervenant tardivement en regard de la longue durée. La partie nord de la Crimée relève du monde des steppes et la presqu’île est occupée par des peuples nomades issus des profondeurs de l’Eurasie. Abritée des rigueurs septentrionales par des montagnes, la partie sud est pleinement ouverte sur la mer Noire et bénéficie d’un climat de type méditerranéen. Dans la haute Antiquité, ce sont des peuples de langue indo-européenne qui occupent ce qu’Hérodote nomme la Tauride : Cimmériens, Scythes et Sarmates. La Tauride entre ensuite dans la sphère hellénique puis romaine. Ainsi les Romains recrutent des contingents sarmates pour protéger une partie du limes et des grands axes de circulation de l’Empire.
La Crimée et la grande steppe eurasiatique
Dans l’Antiquité tardive (le Bas-Empire de l’historiographie classique), les Sarmates de la mer Noire passent sous la domination des Goths. Pourtant, l’Empire romain d’Orient conserve des positions dans la partie sud de la presqu’île. Au fil du temps, les Goths sont hellénisés et christianisés, tout en maintenant une identité propre qui perdura jusque dans le Haut Moyen-Âge. Au IVe siècle, le royaume goth qui s’étend alors sur le territoire de l’actuelle Ukraine, continentale et péninsulaire, est défait par les Huns qui se ruent vers l’Occident. Dès lors, la partie nord de la Crimée passe sous la domination de peuples altaïques venus de Haute-Asie (ces peuples parlent des langues turco-mongoles). Aux Huns succèdent les Bulgares, les Khazars, les Coumans (ou Kiptchaks) et les Petchenègues, la dynamique de ces peuples couvrant un vaste espace qui s’étend de la Caspienne au Danube. Pour faire face, Constantinople s’allie avec les uns contre les autres et transforme le Sud de la Crimée en une province militaire (le « thème » de Kherson).
Avec les croisades et la prise de Constantinople par les Latins, en 1204, les cités-États de Gênes et de Venise sont en mesure d’installer en Crimée des comptoirs fortifiés. Les marchands italiens captent ainsi une partie des richesses qui circulent sur les « routes de la soie », la Crimée constituant une plaque tournante vers l’Orient byzantin et égyptien comme vers l’Occident continental. C’est au XIIIe siècle que les Mongols, également dénommés « Tatars », font irruption. Sous les ordres de Batu, petit-fils de Gengis Khan, Kyïv est détruite (1240), la Rus’ médiévale est conquise et la Crimée est contrôlée par le Khanat de la Horde d’Or, également appelé « Khanat de Kiptchak ». Dès lors, le fait « Tatar » va dominer l’histoire de la Crimée pendant plusieurs siècles. La domination mongole est remise en cause en 1480, sous le règne d’Ivan III dit « le Grand ». Bientôt, Ivan IV le Terrible passe à la contre-offensive, avec la prise de Kazan et d’Astrakhan (1552-1554). Il est le premier à prendre le titre de tsar et la principauté de Moscou devient la Russie. Cette nouvelle appellation vise à capter le prestigieux héritage civilisationnel de la Rus’ de Kyïv ainsi qu’à légitimer ses revendications sur les steppes méridionales. Celles-ci sont alors disputées entre l’État polono-lithuanien, sur l’axe Baltique-mer Noire, et les Tatars de Crimée, gouvernés par la dynastie Giray.
Transformée en khanat régional depuis la dislocation de l’Empire mongol, la Crimée tatare est un grand centre commercial et cosmopolite qui participe activement au commerce entre l’Orient et l’Occident. Outre les comptoirs italiens mentionnés plus haut, il accueille aussi des colonies marchandes grecques, arméniennes, arabes et juives (les Karaïtes). À la fin du XVe siècle, le Khanat de Crimée entre dans la sphère de l’Empire ottoman, tout en conservant une certaine autonomie. Au XVIe siècle encore, des armées tatares remontent le Dniepr et le Don pour envahir la Moscovie (en 1571 et 1577, les Tatars brûlent Moscou). Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’Empire russe s’avance vers le sud, une partie des steppes méridionales, dans la région de l’actuelle Kharkiv, devenant une marche ( « Ukraïna »). Sous Catherine II, les terres situées au nord de la mer Noire sont l’objet de rivalités géopolitiques entre Russes et Ottomans. Entre 1768 et 1774, une guerre russo-ottomane débouche sur la victoire des armées de Catherine II et la constitution d’une « Nouvelle Russie ». Les rives septentrionales de la mer Noire ainsi que la presqu’île de Crimée sont annexées et regroupées dans le gouvernement de Tauride. L’annexion est entérinée par le traité de Jassy qui met fin à une nouvelle guerre russo-ottomane (1787-1792).
La domination russo-soviétique
La Crimée prend alors une place majeure dans le dispositif naval russe et la stratégie des « mers chaudes » (le port de Sébastopol est construit en 1783). Sur place, les Tatars sont victimes de persécutions et 300 000 d’entre eux quittent la Crimée pour l’Empire ottoman. Le gouvernement du tsar mène une politique de repeuplement en faisant appel à des colons slaves, allemands, arméniens et grecs. Lors de la guerre de Crimée (1853-1856), les Tatars sont déplacés vers l’intérieur et 200 000 d’entre eux s’exilent. Les Tatars sont alors devenus minoritaires en Crimée, la colonisation et les transferts de populations s’accompagnent de la russification de la presqu’île. La Première Guerre mondiale vient remettre en cause les possibilités d’avenir de l’Empire des Tsars. Il était engagé dans une transformation d’ensemble depuis les années 1880-1890 (une possible évolution libérale ?), qui fut stoppée net par la défaite et la révolution en 1917. Après la Paix de Brest-Litovsk (3 mars 1918), la Crimée fait partie des territoires auxquels les Bolcheviks ont provisoirement renoncé. Très vite, elle devient l’une des bases des armées blanches que les Alliés soutiennent, avec plus ou moins de vigueur, à la suite de la défaite des Centraux. En 1920, l’armée du général Wrangel évacue la Crimée devant les Bolcheviks. Dans un premier temps, les droits nationaux des Tatars sont mis en avant, dans le cadre d’une « République socialiste soviétique autonome de Crimée » (1921). À partir de 1927-1930, les purges de Staline, la « dékoulakisation » et les famines secouent les populations. L’alliance Hitler-Staline rompue, avec l’opération Barbarossa lancée le 22 juin 1941, la guerre et les développements du bolchévisme grand-russie en renforcent la répression des éléments non russes.
Ces persécutions expliquent l’accueil réservé par une partie des Tatars aux troupes allemandes, à l’été 1942. Berlin autorise la constitution d’un « Comité central musulman » et six bataillons tatars sont recrutés. L’armée allemande chassée de Crimée, les Tatars sont dénoncés comme un « peuple-collaborateur » et Staline décide leur déportation (ordonnance du 11 mai 1944). Du 18 au 20 mai 1944, près de 200 000 Tatars, dont 40 à 50 % d’enfants de moins de seize ans, sont placés dans des wagons à bestiaux, avec pour destination l’Asie centrale. Peu après, Bulgares, Grecs et Arméniens de Crimée sont aussi déportés. Les soldats tatars démobilisés de l’armée soviétique suivront bientôt. Des milliers de déportés périssent pendant le trajet et le quart de ce peuple disparaît dans les quatre années qui suivent. En Crimée, les terres des Tatars sont allouées à des colons russes, les toponymes sont systématiquement modifiés et la république autonome disparaît, absorbée par la Russie.
Lorsque Khrouchtchev transfère la Crimée à l’Ukraine en 1954, la présence des Tatars n’est plus qu’un passé oblitéré (quelques veuves de guerre d’ethnie tatare subsistaient encore). Réduits à l’état de « colons spéciaux », au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les Tatars bénéficient en 1956 d’un assouplissement de leurs conditions de vie. S’ils sont réhabilités en 1967, le retour en Crimée leur est interdit et ils ne recouvrent pas leurs droits nationaux. Ce n’est qu’en 1989 que les Tatars sont autorisés à revenir sur leurs terres natales. Un peu plus de la moitié effectue le voyage du retour (sur un total de 400 000) sans qu’ils puissent récupérer les maisons et les terrains dont Staline les a spoliés. La question foncière est une composante des difficiles relations entre les Tatars (15 % de la population) et les Russes de Crimée (60 %).
La pression russe sur la Crimée ukrainienne
Quand l’URSS se disloque, le sort de la Crimée et de la base de Sébastopol sont au centre d’un conflit géopolitique entre la Russie et l’Ukraine (les habitants de Crimée ont voté en faveur de l’indépendance de l’Ukraine). Pourtant, la signature par la Russie du Mémorandum de Budapest, sur la dénucléarisation de l’Ukraine, implique la reconnaissance des frontières de cette dernière, Crimée incluse. Il en va de même du traité d’amitié et de coopération russo-ukrainien signé en 1997. En contrepartie, Moscou peut continuer à utiliser la base navale de Sébastopol, moyennant le paiement d’un loyer et une réduction des tarifs du gaz. La « révolution orange » (2004) et l’accès au pouvoir d’une équipe pro-occidentale, décidée à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union européenne, ont leurs conséquences en Ukraine, Moscou redoutant de perdre la jouissance de la base de Sébastopol.
Les tensions sont particulièrement fortes lorsque des unités navales russes partent de cette base pour participer à la guerre contre la Géorgie (août 2008). Quelque mois plus tôt, la France et l’Allemagne avaient refusé l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine comme à la Géorgie (sommet de Bucarest, 2-4 avril 2008). Pourtant, le retour au pouvoir du Parti des régions (pro-russe) en 2009 apaise ce conflit géopolitique. Kyïv renonce à sa candidature à l’OTAN, adopte un statut de neutralité et prolonge jusqu’en 2042 le bail de la base de Sébastopol. Schématiquement, la possibilité de nouer des relations plus étroites avec Bruxelles est la contrepartie du renoncement à l’OTAN. En 2013, les pressions russes sur Kyïv qui s’apprêtait à signer un accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne se répercutent en Crimée : Vladimir Poutine s’empare de cette presqu’île, illégalement annexée le 18 mars 2014. Depuis, la Russie a fait de la Crimée une république prétendument autonome, Sébastopol disposant d’un statut de ville fédérale. Quelques années plus tard, la construction du « pont de Poutine » est censée matérialiser le rattachement de la Crimée à la Russie.
Lorsque la guerre d’Ukraine entame un nouveau cours, à partir de l’ « opération militaire spéciale » déclenchée le 24 février 2022, la Crimée sert de base arrière pour l’armée russe qui opère sur le continent, et de « porte-avions » à l’échelle du bassin de la mer Noire (la littérature militaire russe parle d’un « bastion stratégique méridional »). On sait que la marine russe a rapidement perdu le contrôle de la partie occidentale de la mer Noire, les frappes ukrainiennes la contraignant à se replier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade caucasienne (Novorossiïsk), jusqu’en Abkhazie, prise à la Géorgie en 2008 et prétendument indépendante. Après bientôt 1 600 jours de guerre, la Crimée est quasiment assiégée, les lignes d’approvisionnement sont rompues et le « pont de Poutine » est exposé aux frappes ukrainiennes (les S-400 destinés à le protéger sont neutralisés). La situation d’ensemble ouvre le champ des possibles pour la péninsule.
En guise de conclusion : ouvrir des perspectives
Longtemps, les « réalistes » voulaient que l’Ukraine soit fatalement vaincue et, pour espérer le maintien d’un État-croupion, qu’elle reconnaisse la souveraineté russe sur la Crimée. Avec le Donbass en sus et quelques autre « broutilles » (à leurs yeux), à savoir la concession d’un « droit d’ingérence » (un oxymoron) dans la politique ukrainienne, via le patriarcat de Moscou et quelques autres moyens institutionnels, au prétexte de « dénazifier » le pays. Bref, l’Ukraine était vouée à la découpe, la partie située à l’ouest du Dniepr devant être satellisée par Moscou. Quant aux Ukrainiens, en regard de l’histoire (l’Holodomor) et de la condition présente des populations occupées, elle pouvait craindre le pire.
Aujourd’hui, l’Ukraine est invaincue et elle reprend l’initiative, le sens des réalités militaires invalidant la prospective des prétendus réalistes. Aux États-Unis, l’administration Trump semble enfin comprendre la vanité du « Nixon in reverse » qu’elle visait (mais méfions-nous des errements du président américain). Sur le plan géo-historique enfin, la connaissance des faits du passé, examinés selon différentes échelles temporelles, ne légitime en rien le discours russe relatif à la Crimée, pas plus qu’à l’Ukraine dans son intégralité. Il nous faut donc penser et préparer le retour à la mère-patrie de cette presqu’île et des autres territoires provisoirement perdus.
Jean-Sylvestre Mongrenier