Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 13 juillet 2026

L’Inde et l’Asie du Sud confrontées à la Chine dans l’Indopacifique

 

Conceptualisée en 2007 par le Japon, la notion d’Indopacifique désigne une région qui abrite les deux pays les plus peuplés du monde, l’Inde et la Chine, totalisant à eux deux près de 2,9 milliards d’habitants. Dans cet espace, l’Asie du Sud — qui comprend deux puissances nucléaires, New Delhi et Islamabad — joue un rôle majeur, notamment en raison de ses relations avec la Chine.

Face à la volonté chinoise de dominer l’Indopacifique, les deux principaux pays d’Asie du Sud, l’Inde et le Pakistan, adoptent des politiques diamétralement opposées : l’Inde se réfugie dans le multi-alignement, tandis que le Pakistan s’aligne clairement sur Pékin. Si le Bangladesh, le Népal et même le Bhoutan ne restent pas insensibles aux promesses d’aide chinoises, les Maldives s’alignent sur les positions chinoises, tandis que le Sri Lanka, de son côté, tente de résister à cette influence.

L’Inde : un acteur multi-aligné

L’Inde maintient aujourd’hui des relations privilégiées avec la Russie, qui lui vend du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché mondial et continue de lui fournir, bien que moins qu’auparavant, des armements. En retour, l’Inde accorde à la Russie — qui dispose d’une façade maritime sur l’Indopacifique — des facilités portuaires dans le domaine militaire, et participe à des exercices communs avec elle.

L’Inde craint en effet un encerclement par la Chine, qui développe des relations étroites avec les pays d’Asie du Sud. Cela se traduit en particulier par les corridors économiques Chine-Pakistan (entre Kashgar et Gwadar) et Chine-Birmanie (entre Kunming et Kyaukpyu). L’influence grandissante de la Chine au Bangladesh, au Népal et même au Bhoutan inquiète l’Inde au plus haut point. Si l’Inde s’efforce de convaincre le Bhoutan de ne pas céder le plateau du Doklam que Pékin revendique, une absorption de ce territoire par la Chine empêcherait l’Inde de surveiller la vallée chinoise de la Chumbi, ce doigt de gant s’enfonçant vers le sud, entre le Sikkim et le Bhoutan. A contrario, elle permettrait à la Chine d’exercer un certain contrôle sur l’étroit passage appelé corridor de Siliguri, très vulnérable, reliant l’Assam et les autres provinces du nord-est au cœur de l’Inde et, en cas de conflit, de couper plus facilement ce cordon ombilical.

La Chine réplique aux incriminations indiennes qu’elle ne menace en rien l’Inde. Elle ne fait que répondre, affirme-t-elle, par un contre-encerclement, à un véritable encerclement de son territoire par les États-Unis et les puissances asiatiques qui leur sont proches, parmi lesquelles elle classe l’Inde. Il est un fait que l’Inde constitue, pour les États-Unis, un contrepoids indispensable face à la Chine dans l’Indopacifique.

L’Inde condamne vivement la politique agressive que mène la Chine à son détriment dans l’Himalaya, au Ladakh et en Arunachal Pradesh. Pékin considère que ces deux provinces indiennes lui appartiennent. L’Inde s’efforce de contrer l’établissement de nouveaux villages chinois le long du tracé frontalier contesté dans l’Himalaya, notamment au Ladakh et en Arunachal Pradesh, en promouvant à son tour la construction de villages. Elle en construit également au Sikkim, bien que la frontière y soit en principe non contestée, par crainte d’un revirement chinois. Des incidents violents ont opposé les deux armées au Ladakh en 2020, à la suite de grignotages chinois. D’autres affrontements ont eu lieu ultérieurement en Arunachal Pradesh. Déployant désormais des troupes au plus près des frontières contestées, l’Inde s’efforce de stopper de nouvelles incursions chinoises. New Delhi s’inquiète aussi de la présence grandissante de la Chine dans l’océan Indien. Elle accorde, comme la France, une grande importance à la sécurité dans la zone indopacifique, un concept géographique et géopolitique qu’elle accepte.

Malgré les différends frontaliers, l’Inde maintient des liens économiques forts avec la Chine. Les échanges commerciaux dépassent largement les 100 milliards de dollars par an et continuent de croitre. Toutefois, mécontente de l’attitude agressive de la Chine aux frontières himalayennes, l’Inde cherche à réduire ses interactions économiques avec Pékin. Ainsi, elle a restreint les investissements chinois sur son territoire, interdit plusieurs applications numériques d’origine chinoise et mis fin aux liaisons aériennes directes entre les deux pays. Cependant, en 2025, son attitude s’assouplit : elle envisage notamment de rétablir ces liaisons aériennes directes.

Bien que confrontée à un important déficit commercial, l’Inde continue d’importer des produits chinois, notamment par nécessité pour équiper ses nouveaux ports et faire fonctionner son industrie pharmaceutique. Les deux pays se partagent une part prépondérante de la production mondiale de médicaments génériques : l’Inde importe de Chine les principes actifs, tout en se consacrant à la formulation pharmaceutique et au conditionnement. Dans le secteur de la santé, Inde et Chine sont à la fois complémentaires et concurrentes.

Par ailleurs, l’Inde fait partie d’associations dominées par la Chine, telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS). En 2009, elle figure parmi les membres fondateurs de l’organisation dénommée sous le sigle anglais BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). En 2011, l’Afrique du Sud rejoint cette organisation, qui prend alors le nom de BRICS (S pour South Africa). Avec l’inclusion, en 2024, de l’Éthiopie, de l’Égypte, des Émirats arabes unis (EAU), de l’Arabie saoudite et de l’Iran, les BRICS deviennent les BRICS+. Comptant désormais dix membres, mais excluant les pays occidentaux auxquels elle s’oppose, l’organisation a vocation à s’étendre à plusieurs autres pays, dont le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie et l’Algérie. L’Inde a également rejoint, en 2016, en même temps que le Pakistan, l’OCS, créée en 2001 par la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan.

Ainsi, l’Inde s’affranchit des États-Unis en coopérant avec des pays qui leur sont hostiles, en tout premier lieu la Russie, la Chine et l’Iran. Dans le même temps, elle s’en rapproche, comme en témoigne sa participation au Quad, regroupant depuis 2004 les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde. Des accords stratégiques ont été conclus avec les États-Unis ainsi qu’avec d’autres pays occidentaux, dont la France. Toutefois, New Delhi refuse de s’engager dans des alliances militaires aux connotations antichinoises trop prononcées. C’est pourquoi elle a décliné toute association à l’AUKUS, organisation regroupant depuis 2021 l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.

Défense : un nombre croissant d’accords

La montée en puissance de la Chine dans le domaine de la défense a toutefois incité l’Inde à conclure quatre accords militaires avec les États-Unis : le General security of military information agreement (GSOMIA) en 2002, garantissant la protection des informations confidentielles ; le Logistics exchange memorandum of agreement (LEMOA) en 2016, permettant aux forces armées indiennes et américaines d’utiliser mutuellement leurs bases pour des réparations et approvisionnements ; le Communications compatibility and security agreement (COMCASA) en 2018, facilitant l’interopérabilité des forces armées des deux pays et la vente d’équipements de haute technologie à l’Inde ; et le Basic exchange and cooperation agreement (BECA) en 2020, autorisant l’échange en temps réel d’informations confidentielles, notamment celles obtenues par satellite. Par ailleurs, un Defense framework agreement a été conclu en 2015 avec les États-Unis, valable pour dix ans. L’Inde, parfaitement consciente de la volonté des États-Unis de rester la première puissance mondiale, comprend qu’ils ont besoin d’elle pour contrer la Chine.


Afin de faciliter les coopérations bilatérales dans le domaine de la logistique, l’Inde a également signé des accords plus ou moins semblables avec d’autres pays occidentaux, dont la France et le Royaume-Uni, ainsi qu’avec des pays asiatiques — Singapour, Vietnam, Corée du Sud, Japon — et l’Australie. Ainsi est née, en avril 2021, la Supply chain resilience initiative (SCRI) regroupant l’Inde, l’Australie et le Japon dans le but de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine.

Par ailleurs, l’Inde participe, à la fois à l’étranger et sur son propre territoire, à des manœuvres impliquant ses forces terrestres, aériennes et navales. Par exemple, des exercices navals réguliers, dénommés « Malabar », sont organisés avec les marines américaine, australienne, singapourienne, japonaise et indienne. Le nouveau commandement américain, le United States Indo-Pacific Command (USINDOPACOM), inclut l’Inde mais exclut le Pakistan, rattaché au Central Command. Les armées de terre indienne et japonaise effectuent alternativement dans les deux pays des manœuvres communes dans le cadre de « Dharma Guardian ». Des exercices de lutte contre le terrorisme, « Shinnyu Maitri », associent les forces de sécurité des deux pays. Des patrouilles de surveillance maritime sont organisées sur de longues distances avec plusieurs pays, dont l’Australie. Avec la France, des manœuvres communes sont organisées avec les armées de terre (« Frinjex », « Shakti »), les marines (« Varuna ») et les armées de l’air (« Garuda »). La marine indienne a aussi participé aux exercices navals multinationaux « La Pérouse » pour la sécurisation des routes maritimes entre les océans Indien et Pacifique. L’achat par l’Inde de systèmes français (Mirage 2000, Rafale, sous-marins Scorpène) facilite ces exercices communs. L’Inde dispose aussi d’infrastructures militaires à l’étranger, notamment sur l’ile mauricienne d’Agaléga.

Enfin, l’Inde a rejoint le projet américain « Partnership for global infrastructure and investment » incluant l’Arabie saoudite, les EAU, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Jordanie et l’Union européenne. Elle a également rallié l’I2U2 (Inde, Israël, EAU, États-Unis).

Des organisations pour la coopération économique

Pour contrer les routes de la soie déployées par la Chine, l’Inde propose la création de deux corridors économiques, l’un Sud-Nord allant de l’Iran à la Russie via l’Afghanistan et l’Asie centrale (International North-South transport corridor — INSTC) et l’autre Est-Ouest reliant l’Iran à l’Europe par le Moyen-Orient (India-Middle East-Europe economic corridor — IMEC). La gestion du port de Chabahar confiée par l’Iran concrétise ces projets. Le développement des relations entre l’Inde et Israël et l’importance des diasporas indiennes au Moyen-Orient (3 millions de personnes en Arabie saoudite et 3,5 millions aux EAU) agissent dans le même sens. En 2022, un accord de partenariat économique a été conclu entre l’Inde et les EAU.

L’Inde tente de restreindre l’influence grandissante de la Chine dans les pays d’Asie du Sud. Pour ce faire, elle agit activement au sein de l’organisation régionale Bay of Bengal Initiative for Multi-Sectoral Technical and Economic Cooperation (BIMSTEC), qui regroupe cinq pays d’Asie du Sud (l’Inde, le Bangladesh, le Népal, le Bhoutan et le Sri Lanka) et deux pays d’Asie du Sud-Est (la Birmanie et la Thaïlande). Cette organisation constitue en fait l’élargissement de la Bangladesh, India, Myanmar, Sri Lanka, Thailand Economic Cooperation (BIMSTEC) fondée en 1997. Le siège de la BIMSTEC se trouve à Dacca, la capitale du Bangladesh. Elle s’est dotée d’une charte en 2022, entrée en vigueur en 2024. En réalité, cette organisation manque d’attrait et ne dissuade pas ses pays membres d’entretenir des relations plus ou moins étroites avec la Chine. De plus, les tensions récentes entre l’Inde et le Bangladesh depuis le changement de régime à Dacca la fragilisent.

De son côté, l’association regroupant tous les pays d’Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh, Népal, Bhoutan, Sri Lanka, Maldives et Afghanistan), la South Asian Association for Regional Cooperation (SAARC), dont le siège est à Katmandou, la capitale du Népal, a perdu toute raison d’être. L’opposition systématique et permanente entre les deux principaux pays, l’Inde et le Pakistan, la maintient dans un état moribond.

Quelle stratégie pour les espaces maritimes ?

L’Inde concentre certes ses efforts sur l’océan qui porte son nom, mais elle ne se désintéresse nullement de l’océan Pacifique, en particulier de sa partie occidentale et des mers de Chine. Pour ne pas laisser la Chine agir seule, l’Inde porte un intérêt croissant à l’Association of South-East Asia Nations (ASEAN), qui regroupe les pays péninsulaires et insulaires de cette région. Elle ne peut empêcher le Cambodge et le Laos de rester très proches de la Chine, ni même le Vietnam de s’accommoder des ambitions de son puissant voisin. New Delhi condamne la violation par Pékin du droit international en mers de Chine méridionale et orientale. Elle soutient les pays riverains de ces mers, en particulier le Vietnam et les Philippines, dans la défense de leurs zones économiques exclusives (ZEE).

Elle reconnait la validité d’un jugement de 2016 de la Cour internationale de justice statuant en faveur des Philippines contre la Chine. La branche Videsh de sa compagnie Oil and Natural Gas Corporation (ONGC) participe à des explorations au large du Vietnam, défiant ainsi les prétentions chinoises. Les armées vietnamienne et indienne effectuent des exercices communs, alternant entre les deux pays. Enfin, l’Inde participe activement aux dialogues stratégiques sur l’Indopacifique, notamment aux forums régionaux de l’ASEAN, aux discussions du Shangri-La Dialogue à Singapour, ainsi qu’aux sommets de l’Asie de l’Est. Elle a elle-même créé un forum de discussion : le Raisina Dialogue, qui se tient annuellement depuis 2016 à New Delhi et auquel participent de nombreux pays.

Le Pakistan s’aligne sur la Chine

Le Pakistan réserve un traitement privilégié à la Chine. Il s’aligne résolument sur elle dans tous les domaines. Par exemple, il lui a accordé la réalisation d’un corridor économique reliant le Xinjiang au Baloutchistan, Kashgar à Gwadar. De plus, le port de Gwadar se dote actuellement d’infrastructures modernes qui lui permettront de soulager le port saturé de Karachi. Des zones économiques spéciales accueillent des entreprises chinoises. Dans tout le Pakistan, de grands travaux sont confiés à la Chine, notamment le développement d’infrastructures routières et ferroviaires et la construction de centrales électriques. La route du Karakoram, construite dans les années 1970 et 1980 à travers le Gilgit-Baltistan pour développer les échanges commerciaux, est en voie de modernisation. L’énorme barrage sur l’Indus, à Diamer-Basha, est également construit par une société chinoise. Grâce au corridor économique Chine-Pakistan, Pékin disposera d’un accès à l’océan Indien proche du Moyen-Orient, lui permettant de s’affranchir partiellement du vulnérable détroit de Malacca pour exporter ses produits manufacturés et importer des hydrocarbures.

La majorité des armements dont disposent les forces armées pakistanaises proviennent désormais de Chine : véhicules blindés pour les unités de l’armée de terre, avions F-7 pour l’armée de l’air et sous-marins de classe Hangor — construits sous licence chinoise dans les chantiers navals de Karachi — pour la marine. C’est ainsi grâce à l’aide chinoise que le Pakistan a pu se doter d’une industrie de défense substantielle.

Contrairement à l’Inde, le Pakistan ne condamne pas la violation par la Chine du droit international maritime en mers de Chine méridionale et orientale. L’alignement inconditionnel du Pakistan sur la Chine s’explique en partie par son besoin de contrebalancer la puissance indienne. Le soutien qu’il reçoit au sujet du Cachemire lui est bénéfique. Toutefois, les relations officielles entre le Pakistan et la Chine, au beau fixe apparent, ne doivent pas cacher les craintes de Pékin au sujet de la sécurité de ses concitoyens expatriés au Pakistan. Des attentats terroristes meurtriers ont été perpétrés contre les ingénieurs et ouvriers chinois, principalement au Baloutchistan, mais aussi dans d’autres provinces pakistanaises. Ils traduisent un ressentiment de la population à l’égard de leur grand voisin. De plus, les pêches illégales opérées par de gros navires chinois mécontentent les habitants de la côte pakistanaise du Makran. Les rapprochements entre gouvernements ne se traduisent pas nécessairement par des liens d’amitié entre les peuples. L’image de la Chine reste ternie.

Bangladesh : un rapprochement notable avec la Chine

Le Bangladesh a adopté le concept d’Indopacifique en 2023. En proie à de graves difficultés politiques, économiques et sociales, il se rapproche de la Chine. Celle-ci participe à l’amélioration des infrastructures routières et ferroviaires du pays : construction d’un pont majeur sur la Padma (nom du Gange au Bangladesh), édification de centrales électriques, construction d’une base sous-marine près de Cox’s Bazar, opérationnelle depuis 2023, et lui vend par ailleurs des systèmes d’armes, y compris des sous-marins.

Le changement de régime à Dacca en aout 2024 favorise la Chine, qui pourrait profiter du rapprochement entre le Bangladesh et le Pakistan. Les actions du service de renseignement pakistanais, l’Inter-Services Intelligence (ISI), s’activeront au Bangladesh et aideront les mouvements sécessionnistes des provinces indiennes du Nord-Est, ce que la Chine appréciera. Ces mouvements sécessionnistes pourraient de nouveau disposer de bases arrière au Bangladesh. Une entente tripartite Bangladesh-Pakistan-Chine se met en place, au détriment de l’Inde.

Néanmoins, le Bangladesh doit limiter son hostilité envers l’Inde s’il veut bénéficier de transmissions d’électricité à partir des barrages hydroélectriques du Népal et du Bhoutan, les lignes à haute tension traversant en effet le territoire indien. Les intérêts hydrauliques des quatre pays — le Népal et le Bhoutan en amont, l’Inde et le Bangladesh en aval — sont intimement liés. De plus, l’accord de partage des eaux du Gange entre l’Inde et le Bangladesh, conclu en 1996, arrivera à expiration fin 2026. Il n’est pas certain que l’Inde accepte de le prolonger ou de l’amender. Dépité par l’Inde, qui refuse de signer un accord de partage des eaux de la Teesta, un important affluent du Brahmapoutre, le Bangladesh s’est tourné vers la Chine. Un accord a été conclu en 2020 pour la construction d’un barrage sur la Teesta, mais sa mise en œuvre se fait attendre. La Chine a récemment manifesté son intérêt pour le projet. L’objectif est de remplir le réservoir du barrage au printemps et en été, afin de fournir l’eau nécessaire à l’irrigation durant l’hiver. Pendant la saison chaude, le débit de la Teesta augmente en raison de la fonte des neiges accumulées pendant la saison froide, et l’Inde n’a pas besoin d’utiliser toute l’eau disponible. Le surplus, dont elle cherche à se débarrasser pour éviter les inondations, pourrait ainsi être redirigé vers le Bangladesh. Une centrale hydroélectrique est également prévue pour compléter le projet.

Népal : s’affranchir de l’Inde ?

Tout en maintenant des relations substantielles avec l’Inde, dictées par la géographie, le Népal cherche à s’en affranchir en développant ses relations avec la Chine, son autre grand voisin. Cette dernière investit dans les infrastructures routières et ferroviaires pour améliorer les échanges transfrontaliers : construction de l’aéroport de Pokhara, une ville importante dans le sud du pays, près de la frontière indienne, mais qui s’avère en fait peu rentable ; participation à la construction d’ouvrages hydroélectriques ; mais également fourniture de véhicules et d’armes à l’armée népalaise. En s’appropriant certains territoires himalayens, la Chine suscite de modestes contestations de la part du Népal. Cependant, elle défend la position de Katmandou dans le différend frontalier qui l’oppose à l’Inde dans la région de Kalapani.

En plus du problème frontalier, un autre différend oppose le Népal à l’Inde : celui concernant les Gurkhas. Comme le Royaume-Uni le faisait à l’époque coloniale, l’Inde recrute depuis son indépendance ces excellents soldats, très appréciés en Inde, originaires du Sud du Népal. Pour le Népal, ils apportent une contribution non négligeable à l’économie grâce à leurs soldes et pensions de retraite. Cependant, en raison de la modification du statut des militaires en Inde depuis 2021, le recrutement de Gurkhas se tarit. Désormais, comme les recrues indiennes, ils se voient proposer des contrats courts de quatre ans. Seuls 25 % des engagés auront la possibilité de faire carrière. Ce nouveau système déplait fortement au Népal. Environ 32 000 Gurkhas servent encore dans l’armée de terre indienne, répartis en 43 bataillons, mais ce chiffre est en diminution. Les deux armées continuent toutefois de mener des exercices communs, et le Népal achète régulièrement des armements à l’Inde.

Bhoutan : inféodé à l’Inde mais courtisé par la Chine

La Chine déploie des efforts pour établir de véritables relations diplomatiques avec le Bhoutan. Soumis aux pressions indiennes, le gouvernement bhoutanais n’a pas encore autorisé la Chine à ouvrir une ambassade à Thimphu, mais des négociations sont en cours sur la délimitation de la frontière. En plus du plateau de Doklam, la Chine revendique désormais la région de Sakteng, située à la trijonction entre le Bhoutan, la Chine (Tibet) et l’Inde (Arunachal Pradesh). En échange, Pékin se dit prête à renoncer à ses revendications sur deux territoires au nord du Bhoutan : Jakarlung et Pasamlung. En cas d’accord, elle promet une aide économique massive pour développer les infrastructures bhoutanaises. Pour le moment, Thimphu, toujours soumis à des pressions indiennes, rejette les revendications chinoises. Toutefois, des entreprises chinoises construisent déjà des infrastructures hydroélectriques, notamment à Chukha et Punatsangchhu. L’Inde, désireuse de préserver son influence au Bhoutan, renforce son aide économique et coopère avec le royaume dans la construction d’une cité moderne frontalière, Gelephu, qui sera reliée au réseau ferroviaire de l’Assam. Elle accorde également à sa mission militaire, postée à Thimphu, des moyens techniques supplémentaires, en augmentant les effectifs, en consolidant ses entrepôts d’armes dans la partie occidentale du pays, et en fournissant des équipements à l’armée bhoutanaise, dont elle forme une partie des cadres, officiers, sous-officiers et soldats.

Sri Lanka : tenté par l’aide chinoise

La Chine a massivement investi au Sri Lanka, notamment en finançant la construction d’un port à Hambantota, dans le sud de l’ile. Toutefois, cette infrastructure s’est révélée peu rentable à ce jour. Fortement endetté, le Sri Lanka a dû concéder sa gestion à la Chine pour 99 ans. Colombo constitue par ailleurs une escale pour les navires de guerre chinois, au grand mécontentement de l’Inde. L’ile maintient néanmoins des relations correctes avec l’Inde, avec laquelle un protocole de coopération en matière de défense, valable cinq ans, a été conclu en 2025. Environ 750 militaires sri lankais suivent une formation militaire en Inde. Le Sri Lanka étend sa coopération avec plusieurs pays, notamment le Japon, qui l’aide à surveiller sa ZEE, et la France, qui envisage d’y établir une école de sureté et de sécurité maritime.

Les Maldives se tournent vers la Chine

Le nouveau président des Maldives se détourne de l’Inde pour se rapprocher de la Chine. Celle-ci a réalisé plusieurs infrastructures dans l’archipel et envisagerait d’y établir une base militaire. Un accord a été conclu, concrétisant une aide militaire gratuite de la part de Pékin. Par ailleurs, Malé lance un appel à la Chine pour favoriser l’arrivée de touristes, afin de compenser la baisse du tourisme indien.

Chine : hyperactive mais contestée

La Chine s’intéresse de près à l’Asie du Sud, une région peuplée de près de deux milliards d’habitants, qui représente pour elle un marché d’importance. Pour cette raison, elle cherche à réduire l’influence des États-Unis dans la région. Toutefois, la dédollarisation des échanges qu’elle souhaite promouvoir se heurte à plusieurs obstacles. Le poids de la dette contractée par le Pakistan, le Bangladesh, le Népal, le Sri Lanka et les Maldives alimente des controverses dans ces pays, qui cherchent à différer les remboursements, voire à annuler certains prêts. Pékin pourrait accepter ces demandes afin de maintenir ses positions dans l’Himalaya et le long des côtes de l’océan Indien.

La Chine est considérée comme « l’usine du monde » et aspire à devenir la première puissance mondiale d’ici 2049, cent ans après l’arrivée au pouvoir du Parti communiste. De son côté, l’Inde peut prétendre à devenir un second centre industriel mondial, notamment si des compagnies occidentales choisissent de se désinvestir en Chine pour des raisons politiques. Certaines sociétés américaines et européennes se sont déjà installées en Inde, à l’image d’Apple — notamment pour l’assemblage de ses smartphones —, ainsi que HP et Dell. Par ailleurs, l’Inde investit activement dans plusieurs pays de la zone indopacifique.

Une rivalité apparait également entre l’Inde et la Chine dans la fourniture d’aide lors des catastrophes naturelles, notamment les fréquents cyclones qui frappent la région. En effet, les deux pays revendiquent au-delà de leurs frontières leur capacité à fournir une assistance humanitaire. La montée en puissance de leurs forces armées en matière de projection et d’intervention auprès des populations sinistrées contribue à accroitre leur soft power.

La Chine n’est pas seulement active en Asie du Sud, mais également sur ses marges, notamment en Afghanistan et en Birmanie. En Afghanistan, elle s’intéresse aux ressources minières et envisage de créer des liaisons routières, voire ferroviaires, entre sa province du Xinjiang et l’Iran, dans le cadre du projet des nouvelles routes de la soie. En Birmanie, la Chine consolide un corridor économique reliant sa province du Yunnan au port de Kyaukpyu sur le golfe du Bengale. De son côté, l’Inde porte aussi un intérêt stratégique à la Birmanie, où des mouvements sécessionnistes issus de ses provinces du nord-est disposent de bases arrière. Par ailleurs, des communautés ethniques identiques vivent de part et d’autre de la frontière entre les deux pays. En Afghanistan, l’Inde veut exercer une influence pour créer une menace sur le front occidental du Pakistan. Elle pourrait investir dans la construction de barrages sur la rivière Kaboul et son principal affluent, la rivière Kunar, ce qui suscite l’inquiétude d’Islamabad, puisque la rivière Kaboul est un affluent majeur de l’Indus.

L’Inde s’efforce de contrer la Chine en océan Indien. Sa marine nationale est en plein développement : elle dispose déjà de 16 sous-marins, dont des sous-marins nucléaires d’attaque et lance-engins. Ses garde-côtes, loin d’être négligeables avec 152 navires et 78 aéronefs, assurent la sécurité rapprochée des côtes. Par ailleurs, pour faire face aux menaces terrestres venues de la Chine mais aussi du Pakistan, l’Inde a renforcé son armée de terre, qui compte plus de 3 700 chars de combat et près de 10 000 pièces d’artillerie.

Conclusion

Toutes deux membres du Sud global, l’Inde et la Chine agissent parfois de concert contre l’Occident dans les organisations internationales, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Mais le soft power de la Chine rencontre peu de succès en Asie du Sud. C’est plutôt par son hard power qu’elle impose sa marque. Elle s’impose ainsi auprès des gouvernements en difficulté, mais suscite le mécontentement des populations locales.

Alain Lamballe

areion24.news