Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 4 juillet 2026

L’art de la guerre selon Trump

 

Donald Trump arrive au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique caractérisée par le retour des politiques de puissance sur une scène internationale dérégulée. Le « nouvel ordre mondial » apparu en 1990 a fait place à une arène de confrontations. Donald Trump s’y sent sans doute plus à l’aise que ses prédécesseurs, tout en se montrant paradoxalement encore plus prudent dans l’emploi d’une force armée considérable, mais fragile.

En 2017, Donald Trump hérite d’abord de la poursuite de la « guerre globale contre le terrorisme » déclarée 16 ans plus tôt par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Celle-ci se décline alors sur trois théâtres d’opérations : Afghanistan, Irak – Syrie et, discrètement, Afrique sahélienne. Ces opérations sont toujours couvertes par les « Autorisations pour l’emploi de la force militaire » (AUMF) données au président des États-Unis en 2001 et en 2002 par le Congrès américain, sans limite de temps ni d’espace, pour lutter contre les organisations djihadistes puis, par une interprétation abusive, contre les organisations qu’il suffira de qualifier de « terroristes ».

Trump 1 et la gestion des guerres héritées

Il hérite aussi de l’instrument militaire le plus puissant du monde, mais aussi, à la suite des bourbiers afghan et irakien, d’une inhibition quant aux opérations de conquête et de contrôle du terrain. La méthode opérationnelle alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de coups (raids héliportés, frappes, cyberattaques) dans les espaces vides (air, mer, espace, cyberespace), avec cet avantage énorme d’y être presque invulnérable, et d’« empreinte légère » dans les espaces terrestres et humains, consistant à soutenir, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées afghanes et irakiennes, les forces démocratiques syriennes, les armées africaines et même l’opération française « Barkhane » au Sahel, qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain et assumer les pertes.

Dans l’analyse transactionnelle qui est celle de Donald Trump, proche de la matrice du Boston Consulting Group (BCG) classant les « affaires » en fonction de leur rentabilité, le théâtre afghan est considéré comme un « poids mort », coûteux et sans perspective, dont il faut se débarrasser au plus vite. Donald Trump négocie donc directement avec les talibans et abandonne à son sort l’État afghan, qui ne va pas tarder à s’effondrer.

Les autres théâtres sont considérés comme des « dilemmes » par Donald Trump, car ils sont également coûteux, mais encore très actifs, avec notamment les grandes batailles urbaines en Irak et en Syrie pour mettre fin au califat de l’État islamique (EI). Donald Trump décide donc d’attendre la fin de ces grands combats, qu’il pourra proclamer comme autant de victoires, avant d’abandonner là aussi ses alliés. C’est un exercice dangereux, et les forces américaines au sol reçoivent parfois des coups, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, qui se solde par la mort de quatre soldats américains. Pour autant, la méthode réussit, avec le sang des alliés. Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et l’EI ramené à la clandestinité. Donald Trump ordonne alors, sans concertation, de lâcher ce front devenu moins rentable et de replier les forces américaines. Cela provoque une crise interne avec ses conseillers militaires, mais ceux-ci parviennent néanmoins à le persuader de maintenir une présence militaire dans la région, au moins pour maintenir une pression contre l’Iran. Cela lui donne l’occasion d’une victoire tactique avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, leader de l’EI, en octobre 2019 dans la province d’Idlib, en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump.

Le chèque et le marteau

Peu à l’aise dans la guerre contre les organisations djihadistes dont il a hérité et qui ne l’intéresse pas, Donald Trump joue en revanche pleinement le jeu de l’arène internationale, en recherchant volontiers la confrontation avec un certain nombre d’États désignés comme adversaires et en punissant ceux qui le défient. Il n’y est désormais nullement question de changer de régime, de diffuser la démocratie ou de venir au secours des peuples comme dans le nouvel ordre mondial, mais de gérer au mieux les intérêts des États-Unis et de leur président. La méthode privilégiée est celle de la pression sous le seuil de la guerre (sanctions, embargo, influence, corruption, tarifs douaniers, etc.) afin de modifier le comportement des États dans le sens souhaité, sans s’interdire de franchir ponctuellement ce seuil pour donner des coups. C’est ainsi le cas, en défense, lorsqu’une unité russo – syrienne attaque la position américaine de Kasham, en Syrie, en février 2018. Le bataillon est détruit, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes de la société Wagner, mais la Russie n’escalade pas. Quelques semaines plus tard, le 7 avril 2018, en coopération avec les Britanniques et les Français, Donald Trump passe à l’attaque en ordonnant une série de frappes aériennes contre des positions des forces du régime de Bachar al-Assad après leur emploi d’armes chimiques. Cela permet à Donald Trump d’apparaître comme volontariste et fort, là où Barack Obama avait reculé en 2013.

Il y a enfin la première petite guerre contre l’Iran, en janvier 2020. Constatant la faible efficacité de sa confrontation avec l’Iran, Donald Trump prend le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour faire tuer Qassem Soleimani, chef d’Al-Qods, le bras armé des Gardiens de la révolution à l’étranger, et Abou 

Mahdi al-Mouhandis, numéro deux des Hachd al-Chaabi irakiens (l’ensemble des milices proches de l’Iran) et chef de Kataeb Hezbollah. Il y a évidemment le risque d’une escalade qui pourrait être dangereuse pour les États-Unis, mais le régime de Téhéran souhaite l’éviter et se contente d’une « salve d’honneur » de missiles contre des bases américaines préalablement averties.

Le bilan stratégique du premier mandat Trump est, au bout du compte, assez mitigé : une défaite indirecte en Afghanistan, que son successeur devra gérer, une victoire indirecte, mais non décisive, contre l’État islamique et des pressions stériles contre des adversaires désignés (Iran, Corée du Nord, Venezuela), avec un usage de la force limité à quelques coups, spectaculaires, mais finalement sans beaucoup d’effets stratégiques.

Des succès au point culminant en un an

Revenu au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump ne change pas fondamentalement de vision ni de méthode. Outre la guerre contre les organisations djihadistes, devenue résiduelle, il hérite de la confrontation avec la Russie via l’Ukraine et d’une guerre à distance contre les rebelles houthis au Yémen, qui harcèlent le très important commerce maritime dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. La confrontation avec la Russie et la guerre en Ukraine sont immédiatement classées comme des « poids morts » dont il faut se débarrasser, et la guerre contre les Houthis comme un « dilemme ». Cette guerre est relativement coûteuse : deux hommes des Navy SEALs y ont perdu la vie, un avion de combat ainsi que plusieurs drones MQ‑9 Reaper ont été détruits, mais Donald Trump l’endosse en augmentant même le nombre de frappes pour essayer d’obtenir un résultat rapide et montrer sa détermination.

Cette accélération de la campagne est l’occasion de plusieurs bavures en février-mars 2025, tuant au total plus de 50 civils, mais sans susciter désormais beaucoup d’indignation. Les Houthis acceptent finalement de négocier. Les navires américains ne sont plus attaqués à partir de mars, puis ceux des autres nations à la fin de l’année. C’est la première fois que Donald Trump réussit vraiment à amener un ennemi ou un adversaire à modifier son comportement.

C’est fort de cette première victoire qu’il accepte de franchir de nouveau le seuil de la guerre, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran. Le 22 juin, les forces aériennes et navales américaines frappent trois sites nucléaires iraniens. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 est délicate à justifier juridiquement, mais Donald Trump passe outre. Elle suscite surtout beaucoup d’inquiétudes sur la suite des évènements. Comme en 2020, les Iraniens choisissent finalement de sauver la face par une pseudo – attaque tout en refusant l’escalade. Cette petite opération d’une nuit permet donc d’obtenir, sans pertes, la fin de la guerre israélo – iranienne et l’endommagement, sinon la destruction comme annoncée triomphalement, du programme nucléaire iranien. C’est un nouveau succès.

C’est donc un Donald Trump grisé qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coups de marteau. Il y a ainsi les frappes des 25 et 26 décembre 2025 contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) dans le nord-ouest du Nigeria, avec, semble-t‑il, l’emploi de drones Reaper ; frappes couvertes par les AUMF « antiterroristes » et justifiées par le prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane. Cela ne change évidemment rien à la situation stratégique locale complexe, mais cela plaît à l’électorat évangélique américain.

Le Nigeria vite oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela. L’affaire est beaucoup plus ambitieuse et juridiquement plus délicate à justifier que les autres. Elle est donc transformée en opération de police internationale antidrogue. Le président Nicolas Maduro est déclaré chef d’un cartel, plus ou moins fictif, que l’on prend aussi soin de qualifier officiellement de « narcoterroriste » afin de justifier l’emploi des forces armées. Une armada considérable est réunie dans les Caraïbes, utilisée d’abord comme instrument de blocus puis comme base d’une opération héliportée de capture du président Maduro au cœur de Caracas, le 3 janvier 2026. Il n’est toujours nullement question de changer un régime tout aussi autoritaire, violent et corrompu que son chef éliminé, mais d’obtenir sa soumission et un contrôle sur l’exploitation du pétrole local, ce qui semble être le cas. Pour reprendre la matrice du BCG, Donald Trump, qui n’hésite pas à se proclamer président du Venezuela sur les réseaux sociaux, espère avoir trouvé là une « vache à lait ».

On a cependant peut-être atteint là le point culminant. Saisi d’une forme d’hubris, Donald Trump se tourne de nouveau contre l’Iran et, le 13 janvier 2026, incite les émeutiers iraniens à se retourner contre le régime, promettant de frapper les Gardiens de la révolution en cas de répression. Mais la méthode atteint ici ses limites. Les frappes et les raids peuvent aider, mais ne remplacent pas une force terrestre capable de s’emparer des centres de pouvoir et de disloquer les forces de sécurité. Les États-Unis ne fourniront pas cette force de conquête et de contrôle, pas plus que la rébellion iranienne tant qu’elle restera désarmée. Et si elle venait à s’armer, le conflit pourrait basculer dans un chaos comparable à celui de la Syrie, voire se doubler d’un nouvel affrontement avec Israël. Préférant le massacre au chaos, plusieurs alliés régionaux ont donc apparemment convaincu Donald Trump de ne pas intervenir. Après avoir promis son aide aux Iraniens, il recule donc pour l’instant, déclarant même sans doute, et sans honte, avoir sauvé des vies par ses menaces.

Un autre aspect de la méthode trumpienne consiste à faire oublier un échec par une offensive sur un autre front. Le nouveau front s’appelle le Groenland, que le président des États-Unis convoite ouvertement et où il impose une confrontation au Danemark avec des menaces diverses, dont celle, contre toute vraisemblance, de l’emploi de la force. Contre toute attente, le Danemark et des alliés européens font front et lancent même une opération de dissuasion au Groenland, alors que, dans les rangs américains, on s’interroge beaucoup sur les dégâts considérables de tous ordres que pourrait provoquer la poursuite d’une telle lubie. À ce stade, constatant l’impasse, Donald Trump cherche probablement une porte de sortie qui puisse être présentée comme un arc de triomphe. Une puissance qui refuse de prendre des risques n’est pas une puissance. 

Michel Goya

areion24.news